@cafou
D'après un article [1] publié en 2017, on retrouverait effectivement une association entre latéralisation manuelle et "parole intérieure" (ou sous-vocalisation, ou encore endophasie). Les données recueillies auprès de plus de 800 étudiant‧es d'une université canadienne montreraient que moins la latéralisation manuelle est forte, en d'autres termes plus on est ambidextre, et plus on aurait tendance à entendre ses propres pensées sous forme vocale.
Comme beaucoup d'études en psychologie cependant, elle comporte un biais quant à la sélection des participants, puisqu'il s'agit de personnes jeunes (dont une majorité de femmes) dans un pays WEIRD (White, Educated, Industrialized, Rich, Democratic). La généralisation à l'humanité entière est donc discutable. En outre, une grosse difficulté méthodologique de ce type d'étude est d'évaluer les caractéristiques de la parole intérieure. En vrai, c'est un phénomène encore mal connu, prenant des formes extrêmement variables, et difficile voire impossible à quantifier par des mesures directes et objectives : on n'a guère d'autres choix à l'heure actuelle que d'employer des questionnaires afin de recueillir les impressions subjectives des participant‧es.
En effet la question n'est pas seulement "sous-vocaliser ou non". Des extrêmes existent certes, avec d'un côté les personnes qui s'entendent sans arrêt parler dans leur tête, et de l'autre celles qui ne perçoivent jamais cette voix intérieure. Mais entre les deux il existe une infinité de variations, avec la possibilité d'entendre la parole intérieure dans certaines circonstances (ex : essayer de se souvenir d'un numéro de téléphone qu'on vient d'entendre) et non dans d'autres (se souvenir de sa balade du week-end). Mieux encore, les propriétés de cette parole peuvent varier selon plusieurs dimensions, comme le fait d'être plus ou moins "condensée" temporellement par rapport à la parole que l'on articule à voix haute, ou le fait d'apparaître au sein d'un dialogue vs un monologue, etc.
Hélène Loevenbruck théorise ces variations dans le cadre d'un modèle neurocognitif qu'elle appelle ConDialInt [2]. Elle a également écrit un livre "grand public" sur la question [3] que je vous recommande, et vous pouvez aussi l'entendre sur France Culture à ce sujet [4].
Notez que cette chercheuse est présente sur Masto même si elle n'a guère le temps de poster ! ;)
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Références et liens
1. Crespi, B., Read, S., & Hurd, P. (2017). Segregating polymorphisms of FOXP2 are associated with measures of inner speech, speech fluency and strength of handedness in a healthy population. Brain and language, 173, 33-40.
2. Grandchamp, R., Rapin, L., Perrone-Bertolotti, M., Pichat, C., Haldin, C., Cousin, E., ... & Lœvenbruck, H. (2019). The ConDialInt model: Condensation, dialogality, and intentionality dimensions of inner speech within a hierarchical predictive control framework. Frontiers in Psychology, 10, 2019.
3. Le Mystère des Voix Intérieures : https://www.babelio.com/livres/Loevenbruck-Le-mystere-des-voix-interieures/1417307
4. Petite voix intérieure : qui me parle ? https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/helene-loevenbruck-6006906
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