“Quand on couvre le #Liban, on a l’impression de faire sa propre autopsie” : le journaliste Arthur Sarradin témoigne
« C’est un reportage que je ne pensais pas pouvoir mener jusqu’au bout », avez-vous écrit mercredi sur Instagram, à propos de votre article publié par Libération. Pourquoi ?
Car c’était terrifiant de voir Beyrouth mutilée en un instant, avec le slogan de l’armée israélienne : « Cent frappes en dix minutes. » La réalité, c’était des massacres, des gens paniqués, des appartements effondrés. À ces moments-là, l’intime se mêle à notre travail de journaliste, car ce sont aussi les cafés où l’on travaille, les magasins où l’on fait nos courses, les endroits où l’on vit qui sont touchés. L’information nous dépasse.
Dans le nord de Beyrouth, on voyait un corps sorti toutes les dix minutes. Plus précisément, des morceaux de corps. Ce sont des scènes d’apocalypse, et je n’avais pas les adjectifs pour raconter ce chaos : on ne dispose que de quelques heures pour écrire et envoyer l’article. Dans un temps si court, il faut réhumaniser les victimes. Ma mission est de voir et raconter. Mais pour les gens autour, c’est leur vie, leurs proches qu’ils cherchent et la guerre qui s’impose.
Comment raconter la guerre en direct ?
Ce n’est pas faire la météo des frappes. Je me suis fixé trois règles. D’abord, la priorité absolue au récit. Je veux mettre au centre le détail, l’intime. Il ne s’agit pas de « romantiser » la guerre mais de réhumaniser par petites touches. S’attarder sur le petit détail de la vie de quelqu’un est fondamental. Ensuite, replacer au centre la question du droit. On a encore trop de pudeur linguistique et journalistique à convoquer le droit et à qualifier juridiquement les conflits. Il faut rappeler aux lecteurs ce qu’est la Convention de Genève, parler de crime de guerre, redire par exemple que le droit interdit de tirer sur une ambulance civile. Je n’aime pas parler d’« élimination » ou de « disparus » : des gens ont été tués. Notre univers médiatique baigne dans un vocabulaire de banalité, et moi-même, quand j’interviens en direct sur LCI ou France Inter, il m’arrive d’utiliser des mots que je ne devrais pas. Or bien qualifier est nécessaire pour la justesse de l’information.
Et la troisième règle ?
Retrouver le nom des gens. J’ai fait une enquête pour récupérer les quarante et un noms des victimes dans le village de Nabi Chit (dans l’est du pays), le 6 mars, après d’intenses bombardements israéliens. J’ai fait toutes les morgues des hôpitaux, on a fait un tableau Excel avec un confrère. (...)
Quelle place occupe la peur d’être vous-même touché par une frappe ?
Là où j’ai peur, je n’y vais pas. On sait les risques qu’on court. Beaucoup de mes confrères ont été tués à Gaza et une vingtaine sont morts ici, au Liban, depuis 2023. On sait que l’armée israélienne cible et tue des journalistes, alors que le droit international impose de les protéger. Je ne m’étale jamais sur ma propre peur, car si c’est trop dur, je peux partir, et j’ai fait le choix d’être là.
Comment prendre la distance nécessaire pour écrire ?
Je n’ai aucune pudeur à le dire aux lecteurs quand cela est plus difficile pour moi. C’est la première honnêteté vis-à-vis d’eux. Comme cette semaine, quand j’écris que je n’ai pas les mots, ou que le journalisme, parfois, trouve ses limites. J’ai la responsabilité de transmettre la parole des gens : c’est la leur, pas la mienne. Mon avis à moi sur la guerre n’intéresse pas.
Mais est-ce possible quand le pays où vous vivez depuis dix ans est bombardé ?
C’est une destruction de chez moi. Je suis né en France, mais le Liban fait partie de moi. J’y ai passé plus de la moitié de ma vie, fait mes études, rencontré mes amis. J’y ai été fixeur [guide local et traducteur qui accompagne les journalistes étrangers, ndlr] avant d’embarquer dans le journalisme. Quand on couvre le Liban, on a l’impression de faire sa propre autopsie. On nous arrache ce qui nous tient à cœur, on voit des gens qui souffrent, et ce serait se mentir de dire qu’on ne souffre pas avec eux. Tout se mêle et ce n’est pas mauvais pour l’information, car il ne faudrait pas qu’il n’y ait que des journalistes qui ignorent l’histoire et l’âme de ce pays. C’est la diversité qui fait ce métier. L’essentiel est de pouvoir faire la part des choses dans l’écriture. Je ne suis pas seul face à la guerre : il y a à Paris, à Libération, une rédaction alerte, des journalistes qui me relisent, mettent en page les articles, m’aident à trouver les mots ou à prendre du recul. Ce collectif et notre déontologie nous protègent.
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