Il est temps de sortir la dissociation de lâangle mort des politiques sanitaires, judiciaires et de protection de lâenfance. - Il est temps de sortir la dissociation de lâangle mort des politiques sanitaires, judiciaires et de protection de lâenfance. - Plateforme des pĂ©titions de lâAssemblĂ©e nationale
« Pourquoi nâa-t-elle pas criĂ© ou tentĂ© de fuir ? »
« Pourquoi ne se souvient-elle pas clairement ? »
« Pourquoi nâa-t-elle pas immĂ©diatement parlĂ© ou portĂ© plainte ? »
« Pourquoi est-elle Ă ce point dĂ©nuĂ©e dâĂ©motion en racontant ? »
« Pourquoi son comportement semble-t-il contradictoire ? »
Ces questions reviennent frĂ©quemment lorsque des victimes de violences sexuelles prennent la parole. Et elles ne sont pas neutres. On les entend dans les commissariats, dans les tribunaux, parfois mĂȘme dans les cabinets mĂ©dicaux.
DerriĂšre ces interrogations se cache une attente implicite. La sociĂ©tĂ© a une idĂ©e trĂšs prĂ©cise de ce que devrait ĂȘtre une « bonne » victime : elle devrait se dĂ©battre, ĂȘtre bouleversĂ©e lorsquâelle raconte. Son rĂ©cit devrait ĂȘtre linĂ©aire, cohĂ©rent, stable dans le temps.
Ces jugements traduisent une mĂ©connaissance profonde des mĂ©canismes que lâorganisme humain met en place pour se dĂ©fendre dâune menace extrĂȘme. Car, face au danger, le cerveau dĂ©clenche des rĂ©ponses de survie automatiques. Au moment de lâagression, certaines personnes se figent, incapables de bouger ou de parler : câest la sidĂ©ration, ou freezing. Dâautres dĂ©crivent un sentiment dâĂ©trangetĂ©, comme si elles Ă©taient absentes de leur propre corps, anesthĂ©siĂ©es ou spectatrices de la scĂšne. Ces rĂ©actions de survie portent un nom : la dissociation.
Si ces rĂ©actions sont adaptatives sur le moment, elles peuvent ensuite se prolonger et Ă©voluer vers de vĂ©ritables troubles dissociatifs. Câest ce passage dâun mĂ©canisme de protection Ă un trouble durable qui reste encore largement mĂ©connu.
Les victimes peuvent alors prĂ©senter des souvenirs fragmentĂ©s, oĂč des pans entiers de mĂ©moire sont inaccessibles. Chez certaines personnes exposĂ©es Ă des traumatismes rĂ©pĂ©tĂ©s, notamment dans lâenfance, lâexpĂ©rience peut aller jusquâĂ une forme de division intĂ©rieure : diffĂ©rentes parties de soi coexistent, avec des vĂ©cus ou des rĂ©actions diffĂ©rentes, parfois avec des voix contradictoires dans sa tĂȘte.
Cela peut se traduire par des comportements dĂ©routants : alternance entre hypersexualitĂ© et rejet de la sexualitĂ©, impossibilitĂ© dâĂ©voquer les faits Ă certains moments, dĂ©tachement Ă©motionnel total Ă dâautres. La dissociation peut aussi sâexprimer dans le corps, sous forme de crises dâallure Ă©pileptique, de douleurs, de paralysies ou de troubles sensoriels. Or, ces manifestations, qui ont permis de survivre au moment du traumatisme et leurs consĂ©quences, deviennent des facteurs de discrĂ©dit.
Une victime qui nâa pas rĂ©sistĂ© peut ĂȘtre soupçonnĂ©e dâavoir consenti. Une personne dont les souvenirs sont fragmentĂ©s ou qui met des annĂ©es Ă en parler peut ĂȘtre jugĂ©e peu fiable. Celle qui ne sâeffondre pas, ou dont les rĂ©actions semblent changeantes, peut ĂȘtre perçue comme insincĂšre, voire accusĂ©e de simuler ou de manipuler.
Lorsque les rĂ©actions rĂ©elles des victimes ne correspondent pas Ă lâimage attendue, elles deviennent elles-mĂȘmes une preuve contre elles.
Les conséquences sont majeures.
Sur le plan judiciaire dâabord, ce discrĂ©dit conduit Ă une double injustice : la parole de la victime est mise en doute, tandis que lâagresseur, lui, bĂ©nĂ©ficie de ce doute. Le soupçon ne produit pas seulement de lâinjustice : il produit du silence. Anticipant le risque du discrĂ©dit, ou lâayant dĂ©jĂ Ă©prouvĂ©, certaines victimes renoncent Ă parler ou Ă porter plainte.
Sur le plan sanitaire ensuite, les troubles dissociatifs qui toucheraient 10 % de la population restent massivement sous-diagnostiquĂ©. .Pourtant, la recherche internationale a largement documentĂ© lâamnĂ©sie dissociative, le trouble dissociatif de lâidentitĂ© et les troubles dissociatifs Ă symptomatologie neurologique (aussi appelĂ©s troubles neurologiques fonctionnels). En France, comme dans de nombreux pays, ces rĂ©alitĂ©s demeurent insuffisamment reconnues. Cette mĂ©connaissance conduit trop souvent Ă une errance mĂ©dicale, Ă des diagnostics erronĂ©s et Ă du rejet.
Plus largement, cette incomprĂ©hension alimente ce que les chercheurs nomment la victimisation secondaire : lorsque les rĂ©actions de lâentourage, des institutions ou des professionnels aggravent la souffrance initiale. Pour certaines victimes, le moment oĂč elles cherchent de lâaide devient un nouveau traumatisme.
Ce qui relĂšve du fonctionnement mĂȘme du cerveau traumatisĂ© entre alors en collision avec les attentes sociales de cohĂ©rence, de linĂ©aritĂ© et dâĂ©motion visible.
DÚs lors, ce constat appelle des réponses concrÚtes :
La formation aux réactions dissociatives, au moment du traumatisme comme dans leurs conséquences post-traumatiques, doit devenir obligatoire pour tous les professionnels en contact avec des victimes.
Dans le cadre des expertises judiciaires, lâĂ©valuation des troubles dissociatifs chez les victimes doit ĂȘtre explicitement demandĂ©e aux experts psychologues et psychiatres.
Il est nĂ©cessaire dâengager une montĂ©e en compĂ©tence sur lâensemble du territoire pour le diagnostic et la prise en charge des troubles dissociatifs. Cela implique Ă la fois de soutenir la rĂ©plication de structures spĂ©cialisĂ©es dâexpertise telle que la Maison de la RĂ©silience et de renforcer les centres rĂ©gionaux du psychotraumatisme pour quâils puissent intĂ©grer pleinement ces dimensions.
De plus nous demandons la mise en place dâune commission dâenquĂȘte nationale sur la dissociation comme angle mort des politiques judiciaires et de santĂ© publique.
Il est temps de changer de regard. Sortir la dissociation de lâinvisible nâest pas seulement un enjeu scientifique : câest une question de justice et de santĂ© publique. Câest rĂ©duire la victimisation secondaire, limiter les surtraumatismes et favoriser la parole.
Car tant que ces symptÎmes resteront méconnus, ils continueront de transformer la protection du cerveau traumatisé en motif de doute ou de rejet.
Ce qui protĂšge pendant la violence â se figer, se couper de soi, oublier â ne devrait jamais devenir ce qui empĂȘche dâĂȘtre crue.