Face au genre inhumain
On entend rĂ©pĂ©ter quâil faut « faire confiance », sâabandonner, lĂącher prise. La confiance est mĂȘme le maĂźtre mot de la dĂ©marche religieuse, synonyme de foi en Dieu, en sa misĂ©ricorde et sa providence.
Autant le « lĂącher-prise » mâinsupporte â et je lui tords le cou â, autant la confiance me questionne. Ă vrai dire, je ne la conçois pas sans alliance avec le discernement.
Câest toujours le mĂȘme refrain : les chrĂ©tiens rĂ©pĂštent que Dieu est Amour et ils omettent le fait que Dieu est Ă©galement Justice. Ou encore on parle du chevalier mĂ©diĂ©val comme dâun homme vaillant qui dĂ©fend le pauvre, la veuve et lâorphelin, mais on oublie de dire quâil est tout autant celui qui fait justice, qui redresse les torts et pourfend mĂ©chants et fĂ©lons.
La juste attitude est bien celle dâune confiance oĂč ne sombre pas le discernement, dâun abandon qui nâest pas faiblesse et lĂąchetĂ©, dâune foi qui nâest pas facilitĂ© mais quĂȘte ardente et pĂ©rilleuse de la VĂ©ritĂ©.
Lâattitude du chat est pleine dâenseignement. MĂȘme sâil vit dans la compagnie humaine et semble apprivoisĂ©, il demeure un petit fĂ©lin : toujours sur ses gardes, il ne dort que dâun Ćil, bondit sur ses pattes au moindre bruit inquiĂ©tant, sort ses griffes, tout en acceptant par ailleurs des caresses et sây abandonnant. Un chat est toujours vigilant, prĂȘt Ă se dĂ©fendre ou se sauver. Loin de se mĂ©fier de tout, il rappelle aux hommes qui apprĂ©cient sa prĂ©sence que la confiance nâest pas une abdication, une torpeur, quâelle est toujours soumise Ă caution et prĂ©caution.
Au fond, ceux qui ne cessent dâinvoquer la confiance â les politiciens, les gurus, les thĂ©rapeutes et autres bonnes Ăąmes â y trouvent leur intĂ©rĂȘt : ils encouragent une mentalitĂ© passive, une conscience endormie, une attitude obĂ©issante, voire rĂ©signĂ©e. « Faites-moi confiance », disent-ils. Ă ces mots, un individu sain dâesprit devrait fuir immĂ©diatement. Parce que câest la porte ouverte Ă la tromperie et Ă la soumission.
Je ne suis pas sĂ»re du tout que la confiance soit la qualitĂ© premiĂšre requise par et pour le combat spirituel. La force, oui, la justice, bien sĂ»r, et tout ce qui va de pair, le courage, la hardiesse, le dĂ©fi, la persĂ©vĂ©ranceâŠ
Lorsquâun chevalier engage un combat ou doit repousser des assaillants, il ne pense pas en premier Ă la confiance (confiance en soi, en ses ressources, confiance en Dieu qui mĂšne Ă bien la bataille, en la Justice finale), et, bien sĂ»r, il nâimagine nullement sâabandonner ni lĂącher prise. Il se bat au nom de la justice, de la beautĂ©, de lâamour, il se bat pour lâhonneur, pour la fiertĂ© dâĂȘtre une Ăąme libre, Ă jamais insoumise. La valeur du combat tient en cet engagement. Entrer dans lâarĂšne, monter au crĂ©neau, prendre les armes, se prĂ©senter face Ă lâadversaire⊠autant dâexpressions qui dĂ©signent une Ăąme hĂ©roĂŻque.
Ces chevaliers ne triomphent pas nĂ©cessairement, ils ne viennent pas Ă bout de tous leurs ennemis, ils se retrouvent blessĂ©s, ils sont trahis, moquĂ©s aussi, mais ils ne renoncent pas, ils se relĂšvent et persistent jusquâau trĂ©pas. Nulle trace de confiance bĂ©ate ou dâabandon. Nulle vanitĂ© personnelle non plus. Dâune Ăąme libre, dâune Ăąme noble, on peut dire seulement : en ce monde elle a bien combattu.
Parce quâune grande Ăąme ne peut rien faire dâautre en ce monde mensonger et factice, promis Ă la mort, vouĂ© aux multiples sĂ©ductions dĂ©moniaques. Elle ne peut ni se taire ni adhĂ©rer. Ni se rĂ©fugier au fond dâun ermitage ni se contenter de faire du bien Ă autrui. Elle nâa en ce monde aucun lieu oĂč se reposer parce quâelle nâest pas de ce monde, parce quâen celui-ci elle ne se fie pas, elle ne se fixe pas. Son seul destin est de combattre, de tĂ©moigner sans relĂąche du Royaume de lumiĂšre, de repousser ou abattre les puissances tĂ©nĂ©breuses â et dâabord les dĂ©masquer. Elle se doit donc dâĂȘtre aux aguets, sur ses gardes, tel un fĂ©lin. La confiance suave ici nâest pas de mise puisque lâissue du combat mĂ©taphysique est incertaine. Ce nâest pas, comme le disent benoĂźtement les religieux, le Bien (alias lâamour, le pardon, la misĂ©ricorde) qui triomphera et sauvera tous les humains indistinctement. Non, lâissue finale nâest pas assurĂ©e, et peut-ĂȘtre que le combat continuera Ă©ternellement (quelle vision Ă©reintante !) dans les cieux et en dâautres mondes.
Dans cette perspective, lâhumour est requis ainsi quâune lĂ©gĂšretĂ© certaine : ils sâavĂšrent bien plus prĂ©cieux quâune confiance naĂŻve. Le guerrier spirituel nâa rien dâun Goliath, il est souple et non pas monolithique, bardĂ© de certitudes et de technologies. Il doit aller au combat avec ardeur et finesse, de tout son ĂȘtre, mais sans jamais se prendre pour un hĂ©ros ni pour le sauveur du monde. Au fond, câest sa nature, il est fait pour cela : moins pour terrasser dragons et ennemis que pour rappeler Ă ses pleutres contemporains quâune Ăąme digne de ce nom nâest jamais assagie et quâelle veille toujours.
Jacqueline Kelen dans Impatience de lâAbsolu: Face au genre inhumain
Une piÚce musicale de Schubert : Le trio n°2, op. 100 Renaud Capuçon, Gautier Capuçon et Frank Braley
https://www.youtube.com/watch?v=3kuFzjkUcLw&list=RD3kuFzjkUcLw&start_radio=1
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