Sur lâimparfait de lâindicatif
Plan de lâarticle :
I. Définition générale
II. Emplois temporo-aspectuels
III. Emplois modaux
IV. Bibliographie
I. Définition générale
Quelles sont les valeurs de lâimparfait de lâindicatif ?
Le terme imparfait doit dâores et dĂ©jĂ sâentendre comme « incomplet » ou « inachevĂ© », en opposition du parfait, terme de grammaire qui a pu dĂ©signer, pour le français, le passĂ© simple et que lâon retrouve encore en grammaire anglaise, par exemple (perfect, past perfect etc.).
Câest un tiroir verbal particuliĂšrement riche, aux trĂšs nombreuses valeurs temporelles, modales et aspectuelles, proches, finalement, du prĂ©sent de lâindicatif.
On dĂ©signe ainsi parfois lâimparfait sous le terme de « prĂ©sent du passĂ© », si ce nâest que son point dâancrage, plutĂŽt que dâĂȘtre liĂ© au moment de lâĂ©nonciation, est situĂ© dans le passĂ©. Il y a cependant une continuitĂ© patente entre ces formes, qui autorisent des commentaires croisĂ©s. GĂ©nĂ©ralement et de prime abord, lâimparfait sâinterprĂšte en relation avec un autre Ă©vĂ©nement, avec lequel il est en rupture :
(1) Jâobservais les Ă©toiles quand je lâentendis.
(2) Il sort, alors que je lâattendais.
Cette rupture implique que lâaction Ă lâimparfait nâenvisage pas ses limites : on parle ainsi dâaspect sĂ©cant, qui sâoppose par exemple Ă lâaspect global du passĂ© simple, qui dĂ©note une action ayant un dĂ©but et une fin (2). Cela explique dĂšs lors que lâon trouve souvent lâimparfait avec des verbes dits « imperfectifs », terme de la mĂȘme famille Ă©tymologique que « imparfait », qui nâimpliquent pas de finalitĂ© Ă leur action :
(3) Nous vivions sous la menace.
Dans le cas contraire, lâimparfait estompe au contraire cette finalitĂ©, en donnant lâimpression quâune action dâordinaire brĂšve se prolonge indĂ»ment au-delĂ de ses bornes naturelles :
(4) Il sortait.
Il peut cependant se combiner Ă des repĂšres temporels (5) ou Ă des successions chronologiques (6). Ces actions sont prises en relation avec un repĂšre temporel unique, ce qui donne alors un effet dâincomplĂ©tude.
(5) Depuis deux jours, il pleuvait.
(6) Il se couchait, se redressait, puis frappait.
En ce sens, lâimparfait est dit comme envisageant lâaction du verbe « de lâintĂ©rieur », en et par lui-mĂȘme, et non en relation avec lâenvironnement. Il autorise en ce sens une progression textuelle spĂ©cifique, ce qui en fait souvent un acteur de premier plan de la cohĂ©rence textuelle. Cette incomplĂ©tude caractĂ©ristique autorise enfin lâimparfait Ă se mouler dans un grand nombre de contextes et ses valeurs, tant temporelles que modales, dĂ©coulent directement de cette propriĂ©tĂ© fondamentale.
II. Emplois temporo-aspectuels
Comme Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, les emplois temporels de lâimparfait le rendent propices Ă la description dâĂ©vĂ©nements « de second plan », notamment au regard du passĂ© simple qui fixe le repĂšre temporel primordial.
(7) Le soleil brillait. Jean se leva alorsâŠ
Lâimparfait Ă©vite ainsi de crĂ©er une fin nette Ă son action, et propose plutĂŽt une fin ouverte, « comme le dernier Ă©cho dâune symphonie qui sâĂ©loigne » pour reprendre une cĂ©lĂšbre phrase de Flaubert. On reste sur une impression dâinachevĂ©, au regard du passĂ© simple. ConsĂ©quemment, il se prĂȘte assez bien Ă un emploi itĂ©ratif ou « dâhabitude », dâactions qui se rĂ©pĂštent un nombre indĂ©terminĂ© de fois :
(8) Tous les jours, il lisait.
Au contraire, et du fait de cette saisie de lâaction « de lâintĂ©rieur », on peut Ă©galement trouver un emploi plus narratif, liĂ© Ă un repĂšre temporel prĂ©cis. Lâaction est ainsi saisie dans son dĂ©roulement et sa longueur, de façon continue. Une comparaison avec le passĂ© simple le fait voir :
(9a) Le 1er septembre, lâAllemagne envahit la Pologne.
(9b) Le 1er septembre, lâAllemagne envahissait la Pologne.
Lâimparfait allonge dĂ©cisivement lâeffet de sens, au regard du passĂ© simple qui dĂ©termine quant Ă lui une action commencĂ©e et achevĂ©e dans un mĂȘme Ă©lan. Comme câest lĂ une propriĂ©tĂ© partagĂ©e par le prĂ©sent, on trouvera lâimparfait dans le cadre de la transposition au discours indirect :
(10a) Jean demanda : « Es-tu rĂȘveur ? »
(10b) Jean demanda si jâĂ©tais rĂȘveur.
On citera enfin les emplois dits « hypochoristiques », qui imite un parler enfantin. En association avec la troisiĂšme personne, lâimparfait rejette alors fictivement lâĂ©vĂ©nement dans le passĂ© pour en attĂ©nuer la force.
(11) Alors, on nâĂ©tait pas sage ?
III. Emplois modaux
Comme lâimparfait exige dâenvisager lâaction « de lâintĂ©rieur », il est possible de lâenvisager comme virtuelle, et donc ouverte Ă toutes les perspectives : incomplĂšte par nature, elle peut sâarrĂȘter, sâinflĂ©chir ou sâinterrompre. Câest la raison pour laquelle on la trouve souvent dans les systĂšmes hypothĂ©tiques, par exemple en lien avec le conditionnel :
(12) Sâil avait de lâargent, il achĂšterait une maison.
On le trouve Ă©galement dans lâimparfait dit « contrefactuel », ou « dâimminence contrecarrĂ©e » : lâĂ©vĂ©nement se serait produit si les conditions idoines avaient Ă©tĂ© rĂ©unies.
(13) Un instant de plus, et on y passait.
Mais on lâemploie aussi pour exprimer le souhait (« Si jâĂ©tais riche ! »), la perspective (« Et sâil avait raison ? »), le regret (« Si jâavais su ! »), etc. Ces emplois modaux sont des consĂ©quences attendues des propriĂ©tĂ©s temporo-aspectuelles de lâimparfait, que nous avons prĂ©sentĂ©es prĂ©cĂ©demment.
Lâimparfait est, avec le prĂ©sent de lâindicatif, sans doute le tiroir verbal du français le plus polyfonctionnel.Tout comme le prĂ©sent, il se prĂȘte Ă diverses interprĂ©tations en fonction du contexte et se moule ainsi aisĂ©ment dans des Ă©noncĂ©s divers. On retiendra cependant et surtout sa valeur dâincomplĂ©tude, d' »imperfection », et le fait quâil saisisse le procĂšs « de lâintĂ©rieur », en et par lui-mĂȘme, de façon continue mais inachevĂ©e, prompte Ă ĂȘtre interrompue, modifiĂ©e ou inflĂ©chie.
IV. Bibliographie
Parmi les références que nous pouvons donner :
- On donnera un ouvrage collectif de E. Labeau et P. LarrivĂ©e (2005), Nouveaux dĂ©veloppements de lâimparfait, qui rĂ©capitule beaucoup dâĂ©lĂ©ments sur ce tiroir verbal.
- J. Bres (2005) a produit un ouvrage dĂ©diĂ© Ă Lâimparfait dit narratif, dont lâapparition en langue nâest pas sans difficultĂ©s, et qui a nombre de subtilitĂ©s Ă identifier.
- Enfin, Berthonneau & Kleiber (1993) proposent dans cet article une thĂ©orie nouvelle sur son analyse, qui demeure malgrĂ© son Ăąge trĂšs stimulante pour la comprĂ©hension de lâimparfait.
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