Le mode des propositions subordonnées

Plan de l’article :

  • I. Définition générale
  • II. Modes personnels
  • II.1. Selon le sens de la subordonnée (relatives et circonstancielles)
  • II.1.1. Indicatif contraint
  • II.1.2. Subjonctif contraint
  • II.2. Selon le sens de la principale (complétives)
  • II.2.1. Indicatif contraint
  • II.2.2. Subjonctif contraint
  • II.2.3. Cas particuliers
  • III. Modes impersonnels
  • IV. Interprétations temporelles
  • IV.1. Lorsque la subordonnée est au subjonctif
  • IV.2. Lorsque la subordonnée est à l’indicatif
  • V. Conclusions et bibliographie
  • I. Définition générale

    De quelle façon le mode des subordonnées varie-t-il ?

    Les propositions subordonnées composent une famille particulièrement riche de sous-phrases, qui participent de différentes façons à la syntaxe et au sens de l’énoncé. L’un des éléments les plus discutés est le choix du mode du verbe de la subordonnée car celui-ci, effectivement, peut être parfois libre et alterner, notamment, entre indicatif et subjonctif (1) ; et parfois contraint (2).

    (1) Je cherche un homme qui peut / puisse m’aider.
    (2) Avant qu’il *est / soit venu

    Il peut également se poser la question du tiroir verbal à choisir dans la subordonnée, en relation avec le tiroir verbal de la proposition principale (3), et les nuances de sens en découlant.

    (3) Je lui ai dit qu’il était / est / serait malade.

    D’une façon générale, le choix du mode et du temps dans la subordonnée a des influences décisives sur son sens, et est influencée tant par des contraintes morphosyntaxiques diverses liées tant à sa nature qu’à la nature du terme introducteur, tant par l’interprétation voulue.

    Nous diviserons cet article selon les grandes entrées modales reconnues par la grammaire traditionnelle, et notamment en distinguant les modes personnels d’une part (indicatif et subjonctif), les modes impersonnels de l’autre.

    II. Modes personnels

    Tant l’indicatif que le subjonctif peuvent se retrouver dans des propositions subordonnées, comme vu supra. L’impératif, en revanche, en est strictement exclu et ce quelle que soit la nature de la subordonnée, relative (4a), complétive (4b) ou circonstancielle (4c).

    (4a) *J’ai vu l’homme qui venons.
    (4b) *Je lui ai dit que venons.
    (4c) *Après que venons.

    L’emploi de l’indicatif ou du subjonctif relève, partant, de deux cas de figure : soit d’un choix libre, c’est-à-dire non contrait par la grammaire ; soit d’un choix contraint. Il y a une continuité de fait entre les deux, la contrainte venant, généralement, d’un figement d’une certaine liberté historique qui a sédimenté une certaine interprétation sémantique.

    II.1. Selon le sens de la subordonnée (relatives et circonstancielles)

    L’opposition trouvée entre indicatif et subjonctif dépend de l’interprétation générale de ces deux modes en langue : l’indicatif est lié à l’univers partagé entre les locuteurs et locutrices, monde du réel et du prévisible. Le subjonctif, quant à lui, est le mode de l’irréel et du potentiel, du souhait et de la conditionnalité. Cette opposition se matérialise très bien dans le cadre des subordonnées relatives adjectives restrictives, où l’alternance du monde influence particulièrement l’interprétation (5a, 5b) :

    (5a) Je cherche un homme qui peut m’aider.
    (5b) Je cherche un homme qui puisse m’aider.

    Ainsi, l’indicatif dans (5a) implique que ledit homme recherché existe bel et bien, tandis que le subjonctif dans (5b) va introduire un doute quant à cette existence. Selon, dès lors, les opinions et les sentiments de la personne qui construit cette subordonnée, l’interprétation sera légèrement différente. Ce cas compose, cependant, le seul et véritable endroit où le choix du mode de la subordonnée est parfaitement libre, puisque ce choix est généralement contraint par la nature des subordonnées ou des propositions matrices.

    II.1.1. Indicatif contraint

    L’indicatif est ainsi un choix contraint dans les subordonnées relatives périphrastiques, dans la mesure où elles construisent un groupe nominal dans l’existence est nécessairement présupposée (6). La même raison préside aux relatives substantives, dites encore « sans antécédents » (7).

    (6) Ceux qui veulent / *veuillent venir…
    (7) Qui veut / veuille voyager loin ménage sa monture.

    On trouve également l’indicatif dans les subordonnées relatives prédicatives, comme elles décrivent nécessairement des événements du monde réel, non soumis à interprétation (8).

    (8) Dix heures, et Pierre qui veut / veuille venir !

    L’indicatif est également contraint dans les subordonnées circonstancielles qui expriment, là encore, des événements non soumis à condition ou interprétation, notamment celles exprimant l’antériorité ou la simultanéité au regard de l’événement principal (9), les circonstancielles introduites par un si hypothétique dans la mesure où elles construisent un univers potentiel pour établir une conséquence imaginée (10) ; dans celles introduites par quand ou comme, qui présentent la temporalité de la subordonnée comme nécessaire et incontestable (11a et 11b) ; enfin, dans les circonstancielles argumentatives, qui présentent une cause à une conséquence donnée dans la proposition principale, là encore du fait de la temporalité logique entre les événements (12).

    (9) Après qu’il est / ?soit venu, on a fait la fête.
    (10) S’il vient / *vienne, alors on fera la fête.
    (11a) Quand il viendra / *vienne, on fera la fête.
    (11b) Comme il vient / *vienne, on fera la fête.
    (12) Parce qu’il est / *soit venu, on a fait la fête.

    Notons qu’on entend souvent le subjonctif dans les exemples similaires à (9), sans doute par analogie avec les subordonnées introduites par avant que (14 infra). Là, outre la symétrie des structures qui invite à généraliser le processus, le subjonctif étant souvent trouvé dans les locutions conjonctives composées par que (comme bien que, pour que 15 infra etc.), son emploi se trouve dans des structures qui, sémantiquement, devraient en être exemptes.

    II.1.2. Subjonctif contraint

    Le subjonctif est lors contraint dans toutes les autres occurrences de subordonnées relatives et circonstancielles, et notamment dans toutes les subordonnées exprimant la concession (13). Ces subordonnées construisent des mondes possibles dans lesquels on imagine tel événement se produire, mais qu’on élimine immédiatement de notre décision puisque la conséquence arrivera nécessairement.

    (13) Quel qu’il soit / *est, je l’aime. (c’est-à-dire, qu’il soit un tel, un tel, un tel… peu importe, je l’aime de toutes façons)

    On trouve également le subjonctif dans les subordonnées exprimant un événement ultérieur à la principale, dans la mesure où celui-ci, n’étant pas encore survenu, peut éventuellement ne pas avoir lieu (14).

    (14) Avant qu’il (ne) vienne / *vient, on fera les courses.

    On notera dans cet exemple l’emploi éventuellement d’une marque négative, dit encore ne explétif, relique d’une ancienne négation en tant que telle. Ce ne a, dans ces cas de figure, parfaitement perdu son rôle niant, mais il garde une valeur discordantielle, marquant un désaccord ou, tout u moins, l’ouverture d’une éventualité contrecarrée.

    On trouve également le subjonctif dans les circonstancielles évoquant des conséquences, dont la cause est dans la principale, puisque la conséquence n’est donc pas encore survenu (15).

    (15) Je lui écris pour qu’il vienne / *vient me voir.

    II.2. Selon le sens de la principale (complétives)

    Dans les subordonnées complétives, le choix du mode dépend d’un calcul sémantique plus complexe, qui prend en compte le sens du verbe de la proposition principale et ce toujours selon une logique opposant « univers réel » et « univers supposé ».

    II.2.1. Indicatif contraint

    L’indicatif est de mise si le verbe de la proposition principale évoque une prise de parole (comme dire), une perception sensible (sentir), un savoir présenté comme certain (savoir, être évident). Ces verbes et périphrases verbales ancrent nécessairement le prédicat subséquent dans un univers partagé (16a, 16b, 16c et 16d).

    (16a) Je dis qu’il faut / *faille partir.
    (16b) Je sens qu’il faut / *faille partir.
    (16c) Je sais qu’il faut / *faille partir.
    (16d) Il est évident qu’il faut / *faille partir.

    II.2.2. Subjonctif contraint

    Le subjonctif est employé dans les complétives dans les cas où le verbe principal implique une action recommandée ou à venir, par obligation ou nécessité, ou encore avec des verbes de souhait : ainsi, les verbes falloir, souhaiter, vouloir ou désirer introduisent une complétives au subjonctif (17a, 17b, 17c, 17d) dans la mesure où l’action de la subordonnée est soumise à conditionnalité. C’est par excellence, l’emploi attendu du subjonctif en français.

    (17a) Il faut qu’il vienne / *vient.
    (17b) Je souhaite qu’il vienne / *vient.
    (17c) Je veux qu’il vienne / *vient.
    (17d) Je désire qu’il vienne / *vient.

    De même, les verbes exprimant une probabilité, un doute ou une crainte, introduisent également une complétive au subjonctif pour les mêmes raisons (18a et 18b).

    (18a) Je crains qu’il (ne) vienne / *vient.
    (18b) Je doute qu’il (ne) vienne / *vient.

    Notons que l’on peut encore trouver là le ne explétif dont nous parlions précédemment.

    II.2.3. Cas particuliers

    Deux cas particuliers doivent être évoqués ici, dans la mesure où ils autorisent une alternance entre indicatif et subjonctif. Il y a, tout d’abord, le cas des verbes de croyance (comme croire), qui appellent l’indicatif à la forme affirmative (19a) et le subjonctif à la forme négative (19b).

    (19a) Je crois qu’il vient / *vienne.
    (19b) Je ne crois pas qu’il vienne / *vient.

    L’interprétation sémantiquement est ici à l’origine de cette distinction : à la forme affirmative, le verbe croire implique une croyance présentée comme véritable ; à la forme négative, il implique un doute et, partant, introduit une action qui peut ne pas se réaliser.

    Un autre cas particulier concerne le tour il est probable que, pour lequel le choix du mode détermine le degré de certitude envisagé, avec l’indicatif, évidemment, marquant une grande certitude (20a) et le subjonctif, une certitude moindre ou faible (20b).

    (20a) Il est probable qu’il vient.
    (20b) Il est probable qu’il vienne.

    III. Modes impersonnels

    Les modes impersonnels (gérondif, participe et infinitif) se rencontrent dans des équivalents fonctionnels à certaines subordonnées complétives ou circonstancielles. Ainsi, le gérondif pourra alterner avec une subordonnée introduite par alors que (21), l’infinitif avec une complétive lorsque le sujet du prédicat second est le même que la principale (22), le participe peut construire des subordonnées circonstancielles elliptiques de différentes façons (23).

    (21) En venant (alors que je venais)
    (22) Je veux venir (*je veux que je vienne)
    (23) Le temps écoulé (une fois le temps écoulé)

    IV. Interprétations temporelles

    L’interprétation temporelle du prédicat de la subordonnée s’analyse en relation de l’événement dénoté par la proposition principale, et détermine différents types de relation. On distingue notamment une interprétation de l’ordre de la simultanéité, fût-elle présente, passée ou future (24), et une autre sous la forme d’une antériorité d’une action sur une autre (25).

    (24) Je vois / ai vu / verrai la femme qui parle / a parlé / parlera.
    (25) Je vois la femme qui a parlé / J’ai vu la femme qui parle.

    La relation temporelle entre les propositions a donné lieu à des tendances particulières, appelée souvent la concordance des temps, qui donne lieu à deux cas de figure selon le mode de la subordonnée. Cette concordance vise à rendre explicite les relations temporelles entre les subordonnées.

    IV.1. Lorsque la subordonnée est au subjonctif

    Lorsque la proposition principale est au présent ou au futur, le subjonctif présent marquera la simultanéité entre les événements (26a), alors que le subjonctif passé marquera l’antériorité de la subordonnée sur la principale (26b) :

    (26a) Je veux / voudrai que tu viennes (l’action de venir est concomitante à l’action de vouloir)
    (26b) Je veux / voudrai que tu sois retardé (l’action d’être retardé est antérieure à l’action de vouloir).

    Lorsque la proposition principale est à un temps du passé, on attendrait légitiment les subjonctifs imparfait et plus-que-parfait pour traduire les mêmes relations de simultanéité (27a) et d’antériorité (27b). Leur paradigme très irrégulier, cependant, les rend difficiles à manipuler et dès l’époque classique, on a préféré, tant à l’écrit qu’à l’oral, employer les subjonctifs présents et passés à leur place (28).

    (27a) Je voulais que tu vinsses (l’action de venir est concomitante à l’action de vouloir)
    (27b) Je voulais que tu fusses venu (l’action de venir est antérieure à l’action de vouloir)
    (28) Mon père a consenti que je suive mon choix. (Corneille, Le Menteur, 1643)

    On notera qu’en l’absence de « subjonctif futur », l’ultériorité de la subordonnée au regard de la principale est prise en charge par les mêmes formes que celles témoignant d’une simultanéité entre les événements, qui peut donc s’interpréter de plusieurs façons.

    IV.2. Lorsque la subordonnée est à l’indicatif

    Les contraintes de la concordance des temps sont ici moins fortes, mais notons cependant que le conditionnel peut être employé pour ouvrir sur une interprétation modale potentielle, et ainsi suppléer l’impossibilité d’employer un subjonctif, de sens approchant, par exemple dans les subordonnées périphrastiques (29).

    (29) Ceux qui viendraient seront récompensés.

    On notera le cas particulier des paroles rapportées, où le choix des tiroirs verbaux dénotent des prises en charge énonciatives plus ou moins fortes. Avec une principale au passé notamment, le choix dans la subordonnée d’un verbe en passé semble témoigner d’un rapport plus objectif qu’un verbe au présent, qui oriente davantage vers une interprétation ou une reformulation des propos effectivement prononcés (30a et 30b).

    (30a) Il a dit qu’il parlait anglais.
    (30b) Il a dit qu’il parle anglais.

    Enfin, signalons que dans le cas des complétives introduites par un verbe de croyance, la concordance des temps doit être plus strictement observée dans la mesure où les deux événements sont perçus comme très fortement liés l’un à l’autre (31).

    (31) Il croyait que je m’étais / *me suis perdu.

    V. Conclusions et bibliographie

    On se reportera en priorité à la bibliographie des différents articles évoqués dans ce billet, et on complètera ces différentes questions avec cet article de Muller (2011), qui s’est penché sur la sémantique des relatives prédicatives. Également, bien qu’un peu plus vieux, cet article de Rosier & Wilmet (2003) interroge la notion de concordance des temps et montre, au-delà du caractère mécanique qui a été présenté précédemment, que les occurrences doivent toujours être contextualisées pour être interprétées.

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    Les compléments d’objet indirects : aspects syntaxiques

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. Préposition inaugurale et nature syntaxique
    III. Règles de transformation

    IV. Conclusions et bibliographie

    I. Définition générale

    Que sont les compléments d’objet indirects (COI) ?

    Les compléments d’objet indirects (COI) sont reconnus par la tradition grammaticale comme des compléments essentiels du verbe, à l’aune des compléments d’objet directs (COD). Ils se caractérisent, au regard de ces derniers, par leur syntaxe particulièrement et notamment par la préposition inaugurale qui les introduit (1).

    (1) Je parle à Jean.

    Leur repérage, cependant, est plus complexe dans la mesure où ils ressemblent, superficiellement, à d’autres types de groupes prépositionnels, notamment la famille des compléments dits « circonstanciels », des compléments à valeur scénique ou de certains compléments de phrase, qui partagent d’ailleurs parfois certaines de leurs propriétés. Ces problèmes ont été, en grammaire scolaire, longtemps indépassables : et il était fréquent que les manuels identifient comme des COI des compléments circonstanciels, et réciproquement.

    Historiquement, il y a effectivement une relation entre ces compléments : un certain nombre de COI ont été, dans l’histoire de la langue française, des compléments circonstanciels qui ont été progressivement intégrés dans la valence verbale. En effet, un certain nombre de ces compléments, parce qu’ils accompagnaient très souvent un verbe et étaient cohérents avec son sémantisme, ont fini par développer une relation de solidarité assez forte avec le verbe et devenir un de ses actants.

    Le COI se définit donc comme un complément essentiel du verbe, introduit par une préposition et distinct, par ses propriétés, des autres types de groupes prépositionnels.

    Le lien, cependant, entre le COI et le verbe est plus lâche qu’avec un COD ou un attribut, dans la mesure où l’on a précisément besoin d’une préposition pour assurer la relation avec le verbe. En ce sens, et au-delà des paramètres syntaxiques que l’on énumèrera ci-après, le paramètre sémantique est essentiel pour identifier les COI. C’est en effet le contexte, et la relation de sens entre le verbe et le COI, qui orientera l’analyse.

    Ainsi, un complément locatif du type à l’école sera bien un COI du verbe aller, dans la mesure où le sens du verbe suppose un complément indiquant le point d’arrivée du mouvement ; en revanche, il sera davantage un complément circonstanciel, à valeur scénique, derrière un verbe comme parler puisque son sémantisme, ou son « drame » pour reprendre la formule de Tesnières, n’implique pas une précision locative au regard du schéma actanciel du verbe où l’on attendrait davantage la personne à qui l’on parle, ou le sujet de la discussion.

    (2a) Je vais à l’école (COI)
    (2b) Je parle à l’école (circonstant) de mathématiques (COI)

    Dans cet article, nous ne reviendrons pas sur ces aspects sémantiques, qui feront l’objet d’un développement approfondi dans un futur billet sur les circonstants. Il y a, en revanche, des éléments syntaxiques assez stables sur lesquels il est bon de revenir ici pour identifier les COI.

    II. Préposition inaugurale et nature syntaxique

    La préposition introduisant le COI demeure l’un de ses traits fondamentaux : c’est ce qui le distingue notamment des COD et des attributs. En revanche, la nature du COI peut être diverse. On peut trouver là des noyaux nominaux (substantifs ou pronoms), des infinitifs (forme « quasi-nominale » du verbe) ou des subordonnées, complétives ou intégratives (dites encore « indéfinies »).

    (3a) Je parle de Pierre / de moi (noyau nominal)
    (3b) Je parle de partir (noyau infinitif)
    (3c) Je parle de ce que je veux (noyau subordonnée complétive)
    (3d) Je parle de qui je veux (noyau subordonnée indéfinie)

    Les prépositions introduisant des COI sont également multiples. Outre la triade à/de/en, composée des prépositions les plus usuelles du français, nous pouvons également trouver, toujours selon le sémantisme du verbe, d’autres prépositions au sens plus transparent comme sur (je m’assois sur une chaise), contre (je m’appuie contre le mur) ou pour (je vote pour mon candidat). On retiendra cependant deux éléments les concernant :

    (i) D’une part, le choix de la préposition est contraint par le verbe. Si certains d’entre eux autorisent, avec différents effets de sens, une certaine variation, la chose est rare en français.

    (4a) Je parle à/de/pour Jean.
    (4b) *Je vais selon l’école

    (ii) D’autre part, il faut que le sens de la préposition, dans le cas où celle-ci n’est pas à, de ou en, soit cohérent avec le verbe. Ainsi, on acceptera volontiers une préposition locative avec un verbe de mouvement (5a), mais il sera plus difficile d’employer une préposition liée au but ou à l’intention (5b).

    (5a) Il parvient jusqu’au sommet.
    (5b) *Il parvient pour le sommet.

    C’est précisément parce qu’il y a cohérence entre le sens du verbe et la préposition qu’historiquement, la réanalyse du circonstant en COI a pu se faire progressivement. On notera d’ailleurs que la préposition permet de distinguer divers sens à un verbe, en fonction du mode de construction du complément :

    (6a) Je connais Jean.
    (6b) Le juge connaît de l’affaire (= « être capable de juger l’affaire »)

    Parfois encore, le choix de la préposition oriente l’interprétation, avec des nuances plus ou moins fines. On a vu récemment, dans la langue moderne, se stabiliser une opposition entre habiter à Paris et habiter sur Paris, la préposition sur indiquant une localisation plus lointaine ou plus vague (à Paris = intra-muros ; sur Paris = dans le voisinage de Paris, en banlieue proche par exemple). Aussi, l’usage continue de modifier la valence verbale en s’appuyant sur la complexité des prépositions, pour déterminer des effets de sens nouveaux.

    III. Règles de transformation

    Certaines règles de transformation syntaxique permettent également d’orienter l’analyse, et de distinguer les « vrais » COI, c’est-à-dire les actants du verbe, d’autres types de groupes prépositionnels, en jouant sur le lien syntaxique que le COI entretient avec son verbe. Notamment les COI peut être pronominalisés en position préverbale :

    (7a) Je parle de Jean <=> J’en parle.
    (7b) Je parle lentement <≠> *Je le parle.
    (7c) Je parle à voix basse <≠> *J’y parle

    Au regard des COD ou des attributs en revanche, les règles de pronominalisation de COI sont un peu plus complexes. On doit notamment distinguer trois régimes de transformation, en fonction et de la nature de la préposition inaugurale, et du statut référentiel du COI selon le paramètre +/- humain. On distinguera alors :

    (i) Un premier régime avec les COI introduits par à. La pronominalisation s’effectue alors soit par y pour les COI -humain (8a), soit par lui pour les COI +humain (8b). Dans ce dernier cas, le pronom lui ne marque pas le genre masculin ou féminin, que ce soit au niveau grammatical ou ontologique.

    (8a) Je réponds à son courrier <=> J’y réponds.
    (8b) Je réponds à Marie <=> Je lui réponds.

    Dans certains cas, la transformation peut s’effectuer en conservant un GP introduit par à, suivi de lui/elle(s)/eux/ça, en parallèle de la pronominalisation en y. C’est un choix fait pour lever, occasionnellement, une ambiguïté interprétative. Ainsi, (9a) est tant la transformation de (9b) que de (9c).

    (9a) J’y pense.
    (9b) Je pense à l’avenir (Je pense à ça)
    (9c) Je pense à mes enfants (Je pense à eux)

    On notera également que y tend néanmoins à se spécialiser dans le non-humain : c’est l’interprétation préférentielle, et certaines variétés diatopiques (dans le lyonnais par exemple) étend cette propriété au COD, pour distinguer la référence des compléments au regard du pronom objet le/la (Je le [Jean] vois vs. J’y [la table] vois).

    (ii) Les COI introduits par de se pronominalisent tous par en. Ce pronom est véritablement lié au mot-forme de, puisqu’on le retrouve également pour la transformation des COD introduits par le partitif ou le déterminant indéfini de. Il faut donc veiller à ne pas confondre les formes entre elles, et de vérifier le statut de de, préposition ou déterminant.

    (10a) Je parle de Jean <=> J’en parle (COI)
    (10b) Je veux de l’eau <=> J’en veux (COD)

    (iii) Enfin, les autres types de COI se pronominalisent sous la forme préposition + pronom pour les animés :

    (11a) Jean tourne autour de Marie <=> Jean tourne autour d’elle.
    (11b) Je compte sur Jean <=> Je compte sur lui.

    Ou, pour les inanimés, par un rappel de la préposition « seule », sans le reste du syntagme.

    (12) J’ai voté contre la loi <=> J’ai voté contre.

    L’identification de ces derniers compléments comme COI est parfois discutée, mais deux arguments peuvent être avancés pour conduire l’analyse : d’une part, la pronominalisation avec lui est encore autorisée pour les animés (13a), même si certaines grammaires associent la transformation à un niveau de langue populaire ou relâchée. D’autre part, le détachement en tête d’énoncé est senti comme incorrect ou maladroit (13b). Or, le COI étant un complément verbal, on ne peut le déplacer librement comme on peut le faire avec un complément à valeur scénique.

    (13a) Jean lui tourne autour.
    (13b) ?Autour de Marie, Jean tourne.

    Ce test de déplacement en tête d’énoncé est d’ailleurs crucial. Si on peut toujours le faire pour les COI, on notera qu’il demande un rappel par cataphore d’un pronom en position préverbale pour assurer la grammaticalité de l’énoncé, ce qui n’y pas le cas des compléments à valeur scénique (14).

    (14a) (À) Jean, je lui parle / ?(À Jean), je parle
    (14b) Sur le quai, j’ (*y) attends.

    La complexité de ces analyses, et le fait qu’elles fassent appel à notre sentiment de langue, empêche cependant d’avoir des certitudes absolues pour certains compléments. En diachronie de même, il est pour ainsi dire impossible de mener la discussion, comme nous ne pouvons pas faire appel à ce sentiment linguistique.

    IV. Conclusions et bibliographie

    Les COI nous rappellent, si besoin était, que rien dans l’analyse de langue n’est absolument indiscutable : les phénomènes grammaticaux ne sont pas des équations mathématiques à résoudre, et une part d’interprétation sera toujours nécessaire dans l’analyse même si des tests et des outils nous permettent d’orienter les discussions. Les COI sont des témoins privilégiés de cette observation, comme ils se situent à la frontière entre les actants du verbe et les circonstants, sans même rentrer dans le terrain, difficile, de l’évolution historique ou de la variation géographique.

    Parmi les références que nous pouvons donner :

    • Jacqueline Pinchon a écrit, en 1972, une étude sur Les pronoms adverbiaux en et y, hélas non réédité. Sa consultation permettra cependant d’y voir plus clair sur cette question épineuse.
    • Outre les références données dans l’article sur les prépositions, qui serviront également pour la discussion, on lira avec attention l‘article de Le Querier (1999), sur Fin de partie de Beckett, pour un point de vue stylistique/sémantique sur la question.

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    Sur l’imparfait de l’indicatif

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. Emplois temporo-aspectuels
    III. Emplois modaux

    IV. Bibliographie

    I. Définition générale

    Quelles sont les valeurs de l’imparfait de l’indicatif ?

    Le terme imparfait doit d’ores et déjà s’entendre comme « incomplet » ou « inachevé », en opposition du parfait, terme de grammaire qui a pu désigner, pour le français, le passé simple et que l’on retrouve encore en grammaire anglaise, par exemple (perfect, past perfect etc.).

    C’est un tiroir verbal particulièrement riche, aux très nombreuses valeurs temporelles, modales et aspectuelles, proches, finalement, du présent de l’indicatif.

    On désigne ainsi parfois l’imparfait sous le terme de « présent du passé », si ce n’est que son point d’ancrage, plutôt que d’être lié au moment de l’énonciation, est situé dans le passé. Il y a cependant une continuité patente entre ces formes, qui autorisent des commentaires croisés. Généralement et de prime abord, l’imparfait s’interprète en relation avec un autre événement, avec lequel il est en rupture :

    (1) J’observais les étoiles quand je l’entendis.
    (2) Il sort, alors que je l’attendais.

    Cette rupture implique que l’action à l’imparfait n’envisage pas ses limites : on parle ainsi d’aspect sécant, qui s’oppose par exemple à l’aspect global du passé simple, qui dénote une action ayant un début et une fin (2). Cela explique dès lors que l’on trouve souvent l’imparfait avec des verbes dits « imperfectifs », terme de la même famille étymologique que « imparfait », qui n’impliquent pas de finalité à leur action :

    (3) Nous vivions sous la menace.

    Dans le cas contraire, l’imparfait estompe au contraire cette finalité, en donnant l’impression qu’une action d’ordinaire brève se prolonge indûment au-delà de ses bornes naturelles :

    (4) Il sortait.

    Il peut cependant se combiner à des repères temporels (5) ou à des successions chronologiques (6). Ces actions sont prises en relation avec un repère temporel unique, ce qui donne alors un effet d’incomplétude.

    (5) Depuis deux jours, il pleuvait.
    (6) Il se couchait, se redressait, puis frappait.

    En ce sens, l’imparfait est dit comme envisageant l’action du verbe « de l’intérieur », en et par lui-même, et non en relation avec l’environnement. Il autorise en ce sens une progression textuelle spécifique, ce qui en fait souvent un acteur de premier plan de la cohérence textuelle. Cette incomplétude caractéristique autorise enfin l’imparfait à se mouler dans un grand nombre de contextes et ses valeurs, tant temporelles que modales, découlent directement de cette propriété fondamentale.

    II. Emplois temporo-aspectuels

    Comme évoqué précédemment, les emplois temporels de l’imparfait le rendent propices à la description d’événements « de second plan », notamment au regard du passé simple qui fixe le repère temporel primordial.

    (7) Le soleil brillait. Jean se leva alors…

    L’imparfait évite ainsi de créer une fin nette à son action, et propose plutôt une fin ouverte, « comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne » pour reprendre une célèbre phrase de Flaubert. On reste sur une impression d’inachevé, au regard du passé simple. Conséquemment, il se prête assez bien à un emploi itératif ou « d’habitude », d’actions qui se répètent un nombre indéterminé de fois :

    (8) Tous les jours, il lisait.

    Au contraire, et du fait de cette saisie de l’action « de l’intérieur », on peut également trouver un emploi plus narratif, lié à un repère temporel précis. L’action est ainsi saisie dans son déroulement et sa longueur, de façon continue. Une comparaison avec le passé simple le fait voir :

    (9a) Le 1er septembre, l’Allemagne envahit la Pologne.
    (9b) Le 1er septembre, l’Allemagne envahissait la Pologne.

    L’imparfait allonge décisivement l’effet de sens, au regard du passé simple qui détermine quant à lui une action commencée et achevée dans un même élan. Comme c’est là une propriété partagée par le présent, on trouvera l’imparfait dans le cadre de la transposition au discours indirect :

    (10a) Jean demanda : « Es-tu rêveur ? »
    (10b) Jean demanda si j’étais rêveur.

    On citera enfin les emplois dits « hypochoristiques », qui imite un parler enfantin. En association avec la troisième personne, l’imparfait rejette alors fictivement l’événement dans le passé pour en atténuer la force.

    (11) Alors, on n’était pas sage ?

    III. Emplois modaux

    Comme l’imparfait exige d’envisager l’action « de l’intérieur », il est possible de l’envisager comme virtuelle, et donc ouverte à toutes les perspectives : incomplète par nature, elle peut s’arrêter, s’infléchir ou s’interrompre. C’est la raison pour laquelle on la trouve souvent dans les systèmes hypothétiques, par exemple en lien avec le conditionnel :

    (12) S’il avait de l’argent, il achèterait une maison.

    On le trouve également dans l’imparfait dit « contrefactuel », ou « d’imminence contrecarrée » : l’événement se serait produit si les conditions idoines avaient été réunies.

    (13) Un instant de plus, et on y passait.

    Mais on l’emploie aussi pour exprimer le souhait (« Si j’étais riche ! »), la perspective (« Et s’il avait raison ? »), le regret (« Si j’avais su ! »), etc. Ces emplois modaux sont des conséquences attendues des propriétés temporo-aspectuelles de l’imparfait, que nous avons présentées précédemment.

    L’imparfait est, avec le présent de l’indicatif, sans doute le tiroir verbal du français le plus polyfonctionnel.Tout comme le présent, il se prête à diverses interprétations en fonction du contexte et se moule ainsi aisément dans des énoncés divers. On retiendra cependant et surtout sa valeur d’incomplétude, d' »imperfection », et le fait qu’il saisisse le procès « de l’intérieur », en et par lui-même, de façon continue mais inachevée, prompte à être interrompue, modifiée ou infléchie.

    IV. Bibliographie

    Parmi les références que nous pouvons donner :

    • On donnera un ouvrage collectif de E. Labeau et P. Larrivée (2005), Nouveaux développements de l’imparfait, qui récapitule beaucoup d’éléments sur ce tiroir verbal.
    • J. Bres (2005) a produit un ouvrage dédié à L’imparfait dit narratif, dont l’apparition en langue n’est pas sans difficultés, et qui a nombre de subtilités à identifier.
    • Enfin, Berthonneau & Kleiber (1993) proposent dans cet article une théorie nouvelle sur son analyse, qui demeure malgré son âge très stimulante pour la compréhension de l’imparfait.

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    Sur l’imparfait de l’indicatif

    Nous présentons ici les valeurs temporelles, modales et aspectuelles de l’imparfait de l’indicatif.

    Questions de langue

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. Morphologie
    III. Copules
    IV. Verbes à élargissement attributif

    V. Attributs de l’objet
    VI. Bibliographie

    I. Définition générale

    Que sont les attributs ?

    Nous avions déjà évoqué la notion d’attribution, jadis, par l’intermédiaire du concept de diathèse du verbe, comme on peut faire l’analyse de la « voix passive » sous l’angle de l’attribution. Typiquement et généralement, l’actant de type « attribut » est analysé comme un actant essentiel du verbe, puisque sa suppression entraîne un changement majeur de sens (1). On le trouve généralement à la droite de verbes dits attributifs comme être, paraître ou demeurer, et servent généralement à préciser une propriété ou une qualité d’un autre actant comme le sujet.

    (1a) Jean paraît malade.
    (1b) Jean paraît.

    En ce sens, l’attribut est non seulement dépendant de l’identité du verbe l’introduisant, mais aussi de l’actant auquel il se rapporte. Cela se voit notamment par l’intermédiaire de l’accord entre l’attribut et l’actant auquel il se rapporte (2). Cet actant est souvent sujet, mais il peut aussi être, comme on le verra, objet du verbe.

    (2a) Jean est gentil.
    (2b) Marie est gentille.

    Si les interprétations sémantiques de l’attribut sont diverses, elles impliquent généralement une procédure d’identification, proche de l’opérateur égal (« = ») des mathématiques. Il s’agit d’attribuer (d’où le nom « d’attribut ») une propriété, de l’ordre de la qualité ou de l’identité à un autre référent.

    Un certain nombre de structures peuvent être qualifiées comme relevant de l’attribution, et un très grand nombre de verbes peuvent les introduire. Au niveau syntaxique, deux propriétés majeures permettent de repérer l’attribution :

    • D’une part, le lien que l’attribut tisse avec le verbe introducteur les consacre comme faisant partie pleinement de sa structure d’actance. En ce sens, un détachement en tête de phrase nécessite de prendre le groupe composé du verbe attributif et de l’attribut (3b), et non pas, simplement, l’attribut seul (3c). Au contraire, les compléments d’objet direct peuvent être isolés en tête de phrase (4b).

    (3a) Tout le monde rêve d’être heureux
    (3b) Être heureux, tout le monde en rêve.
    (3c) *Heureux, tout le monde rêve d’être.

    (4a) Tout le monde rêve de manger des pommes
    (4b) Des pommes, tout le monde rêve d’en manger.
    (4c) Manger des pommes, tout le monde en rêve.

    • Ensuite, ces attributs peuvent être pronominalisés par la forme invariable le, qui agit davantage comme une « béquille syntaxique » assurant la grammaticalité du verbe, que comme une véritable anaphore, référentiellement interprétable. Là encore, ce trait distingue, les attributs des compléments d’objet.

    (4a) Je suis une psychologue.
    (4b) Je le suis (attribut)
    (4c) Je la suis (complément d’objet)

    Notre article reviendra tout d’abord sur la diversité morphologique des attributs, avant d’explorer les deux grandes familles de verbes pouvant les introduire : les copules et les verbes à élargissement attributif. Nous terminerons par parler des attributs de l’objet, qui composent une famille de compléments au repérage parfois difficile.

    II. Morphologie des attributs

    Ces deux dernières propriétés (détachement avec le verbe en tête de phrase ; pronominalisation par le) nous permettent de faire un inventaire des différentes formes que peuvent prendre les attributs en française. On peut trouver, ainsi :

    • Des adjectifs, souvent présentés comme la forme prototypique de l’attribut.

    (5) Je suis heureux/heureuse.

    (6) Je suis professeur.
    (7) Je suis un professeur.

    • Des pronoms :

    (8) Ils sont plusieurs.

    (9a) Je suis qui je suis.
    (9b) Je suis celui que tu crois.

    (10) Pierre est de bonne humeur.

    (11) Marie est ainsi.

    • Des propositions infinitives :

    (13) Souffler n’est pas jouer.

    • Ou des subordonnées circonstancielles :

    (14) L’inflation (c’)est quand l’argent perd sa valeur.

    III. Copules

    Les copules sont des verbes spécialisées dans l’introduction d’attributs du sujet : ce sont les seuls compléments qu’ils peuvent introduire. Le verbe être est sans doute le prototype de cette famille et sans doute le plus employé ; mais on peut également trouver une série de verbes qui peuvent être vus comme des variantes sémantiques de celui-ci, comme paraître, devenir, demeurer, sembler ou rester. Ainsi, devenir dénote une identité future ou en cours d’accomplissement alors que paraître signalerait une identité superficielle.

    Le verbe avoir peut également, dans certaines structures, avoir un rôle de copule et introduire des attributs, et non des compléments d’objet. Ainsi, les exemples (15) emploient avoir dans un rôle de copule, comme le montrent les tests de pronominalisation et de détachement :

    (15a) Je n’ai pas honte d’avoir faim.
    (15b) Les maisons ont le toit pentu.
    (15c) (D’)Avoir faim, je n’en ai pas honte.
    (15d) Elles l’ont (*Elles les ont)

    Le verbe avoir peut également entrer dans des périphrases attributives, et l’accord peut parfois être senti comme facultatif, en fonction de l’analyse : après l’expression avoir l’air, l’accord, fréquent, indique un lien attributif avec le sujet (16a) ; mais l’absence d’accord fait de l’adjectif un épithète du nom air, et non un attribut.

    (16a) Marie a l’air idiote.
    (16b) Marie a l’air idiot.

    On notera enfin que dans dans une perspective interlangue, c’est tantôt l’équivalent de la copule être, tantôt le verbe avoir, qui rend la même propriété attributive :

    (17a) I am 16 (ang.)
    (17b) J’ai 16 ans.

    Enfin, notons que les copules peuvent souvent être supprimées, particulièrement le verbe être, l’attribut devenant un genre d’apposition ou de construction détachée :

    (18a) Marie est une autrice et elle compose des romans.
    (18b) Marie, une autrice, compose des romans.

    IV. Verbes à élargissement attributif

    Du fait de l’ellipse possible de la copule, certaines verbes peuvent, au prix d’une sorte d’associations de prédications réduites, introduire des attributs alors que leurs structures d’actance ne semblent pas, normalement, s’y prêter. Par exemple, en (19a), l’adjectif furieuses est attribut du sujet elles, par l’intermédiaire du verbe sortir, verbe de direction mais qui devient, ici, un verbe à élargissement attributif.

    (19a) Elles sont sorties furieuses du bureau.

    L’attribut, une fois encore, se repère par l’accord (furieuses et non furieux). La portée de la négation, qui va toucher non pas l’action du verbe, mais la propriété offerte par l’attribut (19b), permet également d’identifier le lien fort entre l’adjectif et le verbe, lien caractéristique de l’attribution et non d’un autre type de complément.

    (19b) Elles ne sont pas sorties furieuses du bureau, mais heureuses.

    En ce sens, (19a) peut être analysé comme le mélange de deux prédications, l’une événementielle, décrivant le mouvement du verbe sortir, ce qui serait son sens principal :

    (19c) Elles sont sorties du bureau.

    et une seconde prédication, existentielle ou attributive, portant sur l’adjectif furieuses :

    (19d) Elles sont furieuses.

    En quelques sortes, il y a comme une « mise en facteur commun » et la copule étant facultative, il devient tout à fait possible d’élaborer une expression réduite et d’étendre le domaine de l’attribution. Ce phénomène est assez fréquent : les verbes pronominaux (se trouver, se sentir…) sont des candidats de choix à cet élargissement attributif.

    (20) Marie s’est retrouvée/trouvée/sentie… idiote sur le coup.

    V. Attribut de l’objet

    L’ellipse de la copule permet aussi de construire un phénomène plus discret en français, les attributs de l’objet, qui établissent un lien attributif non avec le sujet syntaxique de la phrase, mais avec un complément d’objet. La difficulté de repérage tient en ce que ces attributs, comme propres en (21a), sont identiques à des adjectifs épithètes.

    (21a) Laissez les murs propres.

    Nous avons pourtant ici, comme en (19a), une superposition de deux prédications, l’une événementielle :

    (21b) Laissez les murs

    , l’autre existentielle :

    (21c) Les murs sont propres.

    Différence étant, la relation attributive ne se fait pas avec le sujet, mais l’objet du verbe laisser, soit les murs. Une fois encore, remarquons que la négation porte sur l’attribut, et non sur le complément d’objet :

    (21d) Ne laissez pas les murs propres, mais sales.

    Mais également, on peut pronominaliser l’objet à part de l’attribut, du moins selon l’interprétation que l’on veut donner à la phrase, attribution (21e) ou complément d’objet (21f).

    (21e) Laissez-les propres.
    (21f) Laissez-les.

    VI. Bibliographie

    Parmi les références que nous pouvons citer sur ce sujet :

    Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

    https://questionsdelangue.wordpress.com/2024/10/19/lattribution/

    #adjectif #attribut #complémentDObjet #copule #grammaire #MathieuGoux #Sémantique #Syntaxe #verbe

    Sémantique des subordonnées relatives adjectives

    Cet article revient sur les différents types de subordonnées relatives adjectives, et leur interprétation sémantique.

    Questions de langue

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. SRA déterminatives
    III. SRA explicatives
    IV. SRA narratives

    V. Bibliographie

    I. Définition générale

    Quelles sont les interprétations sémantiques des subordonnées relatives adjectives ?

    Les subordonnées relatives adjectives, que l’on a présentées dans un précédent billet, sont introduites par un pronom relatif (qui, que, quoi, dont, où, lequel et ses dérivés) et sont fonctionnellement équivalentes à des adjectifs avec lesquelles on peut, notamment, les coordonner (1a, 1b).

    (1a) Un souriceau tout jeune et qui n’avait rien vu
    (1b) Un souriceau tout et jeune et inexpérimenté

    Tout comme les adjectifs cependant, la relation que ces subordonnées entretiennent avec le nom auquel elles se raccrochent n’est pas univoque, et elles participent plus ou moins à la détermination de l’antécédent, parfois sans qu’une analyse précise ne puisse être faite.

    La sémantique des subordonnées relatives adjectives est une analyse difficile, qui rend compte de leur statut particulier et de leur relation avec leur antécédent.

    La tradition considère, généralement, trois grandes catégories de subordonnées relatives adjectives (SRA, à présent) : les restrictives, ou déterminatives, les explicatives et les narratives, ou rallonge.

    II. SRA déterminatives

    Les SRA déterminatives peuvent être assimilées à des adjectifs épithètes : on les trouve, en langue moderne, directement postposés à leurs antécédents sans segmentation graphique, virgule ou point (2).

    (2) Les oiseaux qui sont blancs sont des perruches.

    Ces SRA sont dites « déterminatives », ou « restrictives » car, du point de vue sémantique, elles « restreignent » l’extension de l’antécédent, c’est-à-dire sa faculté à désigner des référents, ou encore elles « déterminent » des sous-catégories d’antécédents. Ainsi, la différence entre les oiseaux et les oiseaux qui sont blancs tient en ce qu’il y a davantage d’animaux dans le monde qui peuvent être désignés par le groupe nominal les oiseaux, que les oiseaux qui sont blancs ; et les oiseaux qui sont blancs composent un sous-ensemble des oiseaux.

    Il convient dès lors de comprendre que les SRA déterminatives co-construisent l’antécédent avec le nom, il ne s’agit pas d’un ajout d’information à partir d’une référence déjà construite. Par exemple, en (3a), le groupe « nom + SRA » peut être remplacé par un nom unique, sans modifier le sens général de la phrase (3b)

    (3a) Les enfants qui bavardent seront punis.
    (3b) Les bavards seront punis.

    Cette co-construction référentielle explique pourquoi l’on peut retrouver ces SRA déterminatives dans des surnoms de personnages, comme « L’homme qui rit » de VIctor Hugo, comme elles font entièrement partie de leur interprétation. En ce sens, leur suppression entraîne une différence majeure de sens : Les enfants seront punis dessinent un scénario bien distinct de Les enfants qui bavardent seront punis.

    Incidemment, le pronom relatif n’est pas, ici, une « vraie anaphore« , dans la mesure où il ne reprend pas le contenu sémantique de l’antécédent mais participe, pleinement, à celui-ci. C’est un relais, qui assure une continuité du fil de référence, mais non une reprise à proprement parler.

    III. SRA explicatives

    Les SRA explicatives peuvent être vues, de prime abord, comme l’exact contraire des SRA déterminatives. Elles ne participent pas à la co-construction référentielle de leur antécédent mais rajoutent une précision venant faciliter la compréhension, ou l’intension, de leur antécédent, c’est-à-dire leur faculté à désigner tel ou tel référent dans le contexte de la phrase. Par exemple, en (4)

    (4) Les enfants, qui sont énergiques, m’épuisent.

    La SRA qui sont énergiques vient expliciter (d’où ce nom de SRA explicative) un détail de l’antécédent pour faciliter la compréhension. Ainsi, ce qui explique le fait que « les enfants m’épuisent », ce n’est pas leur âge, leur petite taille, leur insouciance, etc., mais le fait qu’ils « sont énergiques ». Comme ces SRA ne participent pas à la construction référentielle de l’antécédent, et comme elles ne font que mettre en lumière une dimension sémantique de l’antécédent, elles sont parfois considérées comme « facultatives », voire supprimables. En typographie moderne, une séparation par une virgule indique, au regard des SRA déterminatives, ce caractère facultatif. Il est vrai, pour reprendre le dernier exemple, la différence entre ce dernier est « Les enfants m’épuisent » semble ténue. D’autres fois, cependant, la nuance est plus difficile à reconnaître. Si nous reprenons un couple d’exemples canoniques :

    (5a) Les Alsaciens qui boivent de la bière sont obèses.
    (5b) Les Alsaciens, qui boivent de la bière, sont obèses.

    La différence entre (5a) et (5b) est certes cohérente avec les descriptions précédentes, mais rien, formellement, ne vient les distinguer si ce n’est cette virgule et la perspective communicationnelle de l’énoncé, soit ce que l’on veut dire par cette phrase. Comme la suppression de la SRA n’entraîne qu’une nuance sémantique, et non une agrammaticalité syntaxique, le test de suppression que l’on peut conduire est rarement conclusif en lui-même. C’est davantage la prise en compte globale de l’énoncé, le contexte précédent et suivant, qui permettra d’établir définitivement le rôle sémantique de la SRA. Si la ponctuation peut guider l’interprétation, non seulement celle-ci est un indice de seconde main, que l’on peut oublier ou mal employer par exemple, mais cette convention typographique n’a été véritablement établie qu’à l’époque moderne en français. D’ailleurs, certaines traditions, comme en allemand par exemple, emploient une virgule devant toutes les SRA, qu’elles soient déterminatives ou explicatives.

    Cette fois-ci, enfin, le pronom relatif qui introduit une SRA explicative est une « vraie » anaphore, qui reprend les informations référentielles de l’antécédent. D’ailleurs, un indice permet d’identifier, quasiment à coup sûr, ces subordonnées : elles peuvent être introduites par le pronom relatif lequel, qui ne peut pas, quant à lui, introduire des SRA déterminatives. Son emploi force nécessairement une lecture non-déterminant, en raison de sa morphologie particulière.

    (5c) Les Alsaciens, lesquels boivent de la bière, sont obèses.

    IV. SRA narratives

    Une troisième catégorie de SRA, qui n’est pas toujours identifiée par les grammaires, est appelée « narrative » ou « rallonge ». Elles ressemblent aux SRA explicatives, si ce n’est qu’elles développent une nouvelle prédication, ou une nouvelle information, à partir de l’antécédent, plutôt que d’expliciter une dimension de celle-ci. En ce sens, elles ne permutent pas réellement avec des adjectifs comme c’était encore le cas avec les explicatives (« Les Alsaciens, buveurs de bière… »). On peut, en revanche, substituer le pronom relatif avec un pronom anaphorique, cette transformation étant, encore une fois, impossible avec les autres SRA.

    (6a) J’ai rencontré Pierre dans la rue, qui m’a dit qu’il partait en vacances.
    (6b) J’ai rencontré Pierre dans la rue, il m’a dit qu’il partait en vacances.

    Là encore, lequel peut introduire ces SRA narratives et on peut les trouver, notamment, après des signes de ponctuation plus forts que les virgules, des points-virgules ou des points. Ces emplois sont parfois condamnés, mais ils témoignent du caractère autonome de ces SRA, qui ne partagent plus qu’avec leur antécédent qu’un lien anaphorique et non plus syntaxique.

    (7) Ça, c’est un autre problème. Qui se réglera en son temps. (Raizer, Mécanique mort, 2022)

    Ce type de phénomène, dit encore « ajout après le point » ou « hyperbate », remet également en question l’unité de la phrase, et son éclatement dans la langue contemporaine au profit d’unités textuelles de rang supérieur.

    V. Bibliographie

    L’analyse des différents types sémantiques de subordonnée relative adjectives a fait l’objet d’un très grand nombre d’analyses et de publications, notamment afin de déterminer des tests d’identification fiables. Je n’en donnerai que quelques unes :

    J’ai moi-même beaucoup travaillé sur la subordination relative : mon ouvrage dédié au pronom lequel, publié en 2019 aux éditions Classiques Garnier…

    …et cet article, de 2019 encore, discute encore de ce sujet.

    Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

    https://questionsdelangue.wordpress.com/2024/09/14/semantique-des-subordonnees-relatives-adjectives/

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    Sémantique des subordonnées relatives adjectives

    Cet article revient sur les différents types de subordonnées relatives adjectives, et leur interprétation sémantique.

    Questions de langue

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. COD prototypiques
    III. COD atypiques

    III.1. Compléments de mesure
    III.2. Séquences de tours impersonnels
    III.3. Noms prédicatifs et compléments d’objet
    interne
    IV. Conclusions et références bibliographiques

    I. Définition générale

    Quelles sont les propriétés syntaxiques des compléments d’objet direct ?

    Parmi les différents types de compléments que peut recevoir un verbe, les compléments d’objet direct (COD) sont peut-être parmi les plus connus. Ce sont les compléments attendus des verbes dits « transitifs directs », famille de verbes bivalents comme manger, appeler, aimer, etc. Le CoD occupe dès lors, et canoniquement, la position directement à la droite du verbe en français, langue de type SVO (1)

    (1a) Je mange une pomme.
    (1b) J’appelle mon frère.
    (1c) J’aime mon épouse.

    Une tradition scolaire tenace fait du COD le complément sur lequel « passe » (ou « transite », d’où leur nom de « transitif ») l’action dénotée du verbe. Le COD deviendrait dès lors un patient ou, à proprement parler, l’objet du verbe : l’aliment de manger, qui reçoit l’appel pour appeler, l’objet de mon amour pour aimer. Cette description sémantique, néanmoins, ne permet pas de rendre compte des effets de sens multiples créés par cette famille de verbe : déjà, remarquons que si manger implique une transformation de l’objet une pomme, mon frère et mon épouse ne sont pas vraiment modifiés par le fait de l’appeler ou de l’aimer respectivement. Et que dire de J’attends le train, où ni le sujet je, ni l’objet train ne semblent subir une quelconque modification ou « transition » !

    La notion de transitivité, et avec elle celle de verbe transitif et de complément d’objet, est donc surtout un concept syntaxique, et non sémantique ; et ce faisant, il est possible de le définir par des tests et des opérations. Celles-ci, cependant, dessinent davantage des gradients que des certitudes, ce qui autorise à parler non pas du, mais bien des compléments d’objet.

    Le terme de « complément d’objet direct » désigne dès lors une famille de constituants verbaux réunit sous l’angle de certaines propriétés syntaxiques, que l’on peut énumérer.

    Ces tests, élaborés par une riche tradition grammaticale, dessinent dès lors deux grandes familles de COD : des formes prototypiques, qui remplissent tous les critères retenus, et des formes atypiques, ou particulières, qui ne passent que certains de ces tests et non les autres. Ce billet fera l’inventaire de ces difficultés.

    II. COD prototypiques

    Un COD prototypique est le deuxième actant d’un verbe transitif, après le sujet qui entretient une relation d’accord avec le verbe. Syntaxiquement, il répond aux critères suivants :

    • Il est introduit directement après le verbe, soit sans le truchement d’une préposition comme à ou de (il pourrait être, sinon, un complément d’objet indirect [CoI], dont on reparlera ultérieurement) :

    (2a) Je mange une pomme

    • Le COD est strictement équivalent à un groupe nominal (et non à un adjectif : il serait alors un attribut). Ce peut donc être un groupe nominal (2a), mais également un pronom (2b), une subordonnée complétive (2c) voire un infinitif, qui est la forme quasi-nominale du verbe (2d) :

    (2b) Je mange quelque chose
    (2c) Je veux que tu partes
    (2d) Je veux partir

    • Le lien avec le verbe est plutôt fort (c’est un actant essentiel, attendu par la syntaxe du verbe). Il se traduit par une pronominalisation possible, en position préverbale, par les pronoms objets le/la/les, plus rarement en si le déterminant du COD est de (partitif ou phrase négative) (2e) :

    (2e) Je la mange / Je le veux / J’en veux / Je n’en veux pas

    (2f) [Une pomme] est mangée (par moi)

    • Un COD peut être détaché dans un tour clivé en « C’est X que… » en tête de phrase, et faire donc l’objet d’une thématisation. La thématisation oblige à utiliser le pronom relatif que, qui ne peut être que COD ou attribut (2g)

    (2g) C’est une pomme que je mange.

    • Enfin, et parallèlement à cette dernière remarque, on peut interroger sur un COD au moyen du pronom interrogatif Que :

    (2h) Que manges-tu ? (Je mange une pomme)

    Comme on le voit, tous ces critères ne relèvent que de la syntaxe, et non du sens. Nous le rappelons, mais le terme « objet », issu de la logique, est inapte à déterminer tous les effets de sens que les COD expriment, et qui sont difficilement catégorisable : un COD peut effectivement désigné l’objet d’une action (« Manger une pomme »), mais aussi un résultat (« Je construis une maison »), un patient (« Je masse ma chérie »), une position spatiale (« On habite la même rue »), etc.

    Partant, ces différents critères syntaxiques permettent véritablement de consacrer tous ces compléments sous une seule et même famille, aux comportements grammaticaux identiques. Néanmoins, d’autres constituants, qui semblent relever de la même famille, ne passent pas toujours ces tests uniformément.

    III. COD atypiques

    Aux côtés de ces COD prototypiques, de loin les plus nombreux et les plus réguliers, un certain nombre de compléments s’y rattachent. Leur échec à certains de ces tests témoigne cependant d’un éloignement progressif de la transitivité verbale et leur rapprochement d’autres types de compléments. Il est difficile d’en faire un inventaire exhaustif : les linguistes ne sont pas toujours d’accord sur leur identité, ou la résolution des tests d’identification. Notamment, selon le niveau de langue, certaines transformations seront vues comme acceptées, ou non.

    Si l’on essaie cependant de classer ces compléments de ceux « qui ressemblent plus à des COD » (qui réussissent le plus de tests) à ceux qui « y ressemblent le moins », on peut identifier :

    III.1. Compléments de mesure

    Les compléments numériques de verbes comme mesurer, peser, etc. semblent formellement être des COD. Notamment, ils sont effectivement construits directement après le verbe (3a) et les compléments non-numériques (3b) de ces mêmes verbes répondent bien aux tests précédents :

    (3a) Je pèse 80 kilos.
    (3b) Je pèse mon lapin (Je le pèse, que pèses-tu, etc.)

    Ces compléments numériques peuvent bien être thématisés (3c) et pronominalisés (3d), mais on note que la transformation est différente des « vrais » COD (3e, 3f) :

    (3c) Les 80 kilos que je pèse témoignent de ma bonne santé
    (3d) ?Mes 80 kilos, je les pèse bien
    (3e) ?C’est 80 kilos que je pèse
    (3f) ?Je les pèse

    On observera aussi que l’on interroge ces compléments avec combien (et non avec que), et qu’on ne peut transformer le verbe à la diathèse passive (3g, 3h) :

    (3g) Combien pèses-tu ?
    (3h) *80 kilos sont pesés (par moi)

    En revanche, on notera que certains de ces compléments se prêtent à des interprétations proches de la voix moyenne (3i) et, surtout, ils sont équivalents à des périphrases nominales exploitant la copule avoir (3j) :

    (3i) Il a mesuré deux mètres de tissu.
    (3j) J’ai un poids de 80 kilos

    Ces deux dernières remarques rapprochent ces compléments de la famille des attributs, qui ont les mêmes propriétés. Il est dès lors possible de les voir comme des sortes de constituants intermédiaires entre ces deux familles grammaticales, qui se sont progressivement éloignés dans le temps.

    III.2. Séquences de tours impersonnels

    Certains verbes peuvent se prêter à des transformations impersonnelles, afin de traduire différents effets événementiels. Par exemple, le verbe arriver, à côté d’une construction grammaticale traduisant un déplacement spatial (J’arrive à Paris) peut être employé pour exprimer la survenue d’un événement. Il prend alors comme sujet un il impersonnel, béquille grammaticale saturant la place du sujet. Un complément introduit directement peut alors suivre le verbe (4a) :

    (4a) Il est arrivé un grand malheur.

    Ces compléments, parfois appelés « Régimes de tour impersonnel », sont formellement identiques à des COD, on peut les interroge avec Que (4b) et les thématiser, avec que ou qui (4c) :

    (4b) Qu‘est-il arrivé ?
    (4c) C’est un grand malheur qu(i) est arrivé.

    En revanche, on ne peut les pronominaliser en position préverbale (4d), ni les rendre sujet d’une voix passive (4e) :

    (3d) *Il l’est arrivé.
    (3e) *Un grand malheur a été arrivé.

    De fait : un tour personnel consiste à saturer la position sujet par un pronom il non-personne, reléguant le véritable sujet sémantique en position postverbale. Une permutation permet, dès lors, de retrouver une forme canonique (4f) :

    (4f) Un grand malheur est arrivé

    Ces transformations témoignent, entre autres, de la pertinence d’analyser les sujets comme des « actants du verbe » ; ainsi que la remise en question d’une définition sémantique du COD comme « actant qui subit une action ».

    III.3. Noms prédicatifs et compléments d’objet interne

    Enfin, certains arguments du verbe ne semblent être des COD qu’en surface, et ne réussissent quasiment aucun test : ils sont simplement construits directement à la droite du verbe (5a, 5b) :

    (4a) Cela fera plaisir à Jean.
    (4b) Je vis une vie tranquille

    En effet, la pronominalisation est impossible ou très discutable (4c, 4d), de même que l’interrogation (4e, 4f), et la passivation est impossible (4g, 4h) :

    (4c) *Cela le fera à Jean
    (4d) ? Je la vis.
    (4e) ?Que fera cela à Jean ?
    (4f) ?Que vis-tu ?
    (4g) *Plaisir sera fait par cela à Jean
    (4h) *Une vie tranquille est vécue [par moi]

    Seule la thématisation est éventuellement permise, même si, selon les registres, elle peut être sentie comme maladroite ou visant un effet stylistique particulier (4i) :

    (4i) ?C’est une vie tranquille que je vis.

    Ces compléments d’objet sont en réalité considérés comme des « noms prédicatifs », c’est-à-dire des noms qui expriment une prédication, soit l’action d’un verbe. Il y en a un certain nombre en français, comme le nom l’arrivée : l’arrivée de Jean est sémantiquement équivalent à Jean est arrivée. Ces noms prédicatifs sont généralement des participes ou des infinitifs substantivés, voire d’anciens verbes disparus en français moderne (tel plaisir). Ils ont cependant une partie de leur syntaxe verbale initiale, et notamment la faculté de régir ce qui a été, pour eux, des compléments verbaux.

    Syntaxiquement, ces noms prédicatifs agissent davantage à la façon de « verbes déguisés en nom », avec lesquels ils permutent sans mal (5a et 5b) :

    (5a) Cela fera plaisir à Jean <=> Cela plaira à Jean.
    (5b) Je vis une vie tranquille <=> Je vis tranquillement

    Notamment, les exemples similaires à (5b) sont identifiés comme des « compléments d’objet internes ». On isole comme le noyau sémantique du verbe sous la forme d’un nom, que l’on peut alors compléter d’un adjectif ou d’un autre type d’expansion nominale (6), ce qui serait impossible en gardant la forme verbale.

    (6) Je chante une chanson douce/de mon enfance

    Aussi, si les compléments de mesure (II.1) partageaient un lien avec les attributs, ces compléments nominaux prédicatifs ouvrent la porte à la semi-auxiliation avec des verbes comme « pouvoir » ou « faire » dont l’analyse est souvent délicate, et qui feront l’objet d’un futur billet (7) :

    (7) Il fera son entrée <=> Il entrera

    IV. Conclusions et références bibliographiques

    Avant de donner quelques éléments de bibliographie, évoquons enfin un cas particulier : les emplois transitifs de verbes intransitifs. S’il est fréquent d’employer sans compléments un verbe transitif (je mange), le contraire est parfois condamné par les puristes. Par exemple, un verbe comme aboyer, enregistré par les dictionnaires comme intransitif (et donc, sans complément recevable), peut être employé comme (8) :

    (8) Le chef aboya un ordre

    Ce complément passe tous les tests d’identification d’un « vrai » COD, mais les grammaires et les dictionnaires hésitent, comme ils peuvent souvent le faire face à un nouvel usage ou une nouvelle extension grammaticale. La question reste aussi de déterminer s’il s’agit d’une construction parallèle à l’ancienne, ou bien d’un nouveau verbe homonyme. Généralement, les puristes considèrent que les exemples comme (8) violent la « compatibilité sémantique » entre le verbe et le COD, qui veut que le contenu de sens du complément soit cohérent avec le sens du verbe.

    Cet argument, cependant, semble faible : d’une part et comme on le notait plus haut, les COD se définissent surtout syntaxiquement, et non sémantiquement ; d’autre part, cet argument récuse des emplois métaphoriques ou poétiques, bien documentés (« Je clos la discussion », « Je chante la liberté ») et non contestés généralement.

    En réalité, nous aurions ici des reconfigurations de la transitivité du verbe. Dans l‘histoire des langues, le « drame du verbe » évolue, soit en multipliant l’éventail de ses constructions, soit en les restreignant. L’événement n’est pas rare dans l’histoire du français : des verbes intransitifs sont, avec le temps, devenus transitifs, de différentes façons, et réciproquement : et ces évolutions témoignent de la vivacité de la langue française, qui continue d’évoluer.

    En guise de bibliographie, outre les grammaires générales et les références déjà données dans les billets précédents, je vous recommande ce numéro spécial de la revue Linx (1991, dir. Annie Montaut), dédié à la transitivité en général dans les langues. En bibliothèque, on peut encore trouver l’ouvrage de Blinkenberg (1960), Le problème de transitivité en français moderne. C’est, à ma connaissance, l’un des rares essais du genre sur la question. Il est vieilli, mais certaines de ses propositions sont encore pertinentes.

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    Les compléments d’objet direct

    Cet article présente les tests syntaxiques permettant d’identifier les COD en français, et les compléments s’y rattachant partiellement.

    Questions de langue

    La valence verbale : une introduction

    Plan de l’article :

    I. Définition générale
    II. Verbes monovalents
    III. Verbes bivalents
    IV. Verbes trivalents
    V. Verbes quadrivalents
    VI. Conclusion et bibliographie

    I. Définition générale

    Qu’appelle-t-on la valence verbale ?

    On doit le terme de valence, entre autres, à Lucien Tesnière, linguiste français père de la « grammaire de dépendance ». C’est lui qui popularisa les arbres syntaxiques (dit encore « Stemma »), qui permettent de visualiser facilement les relations de dépendance entre les constituants. Un stemma permet, dès lors, de relier entre eux les éléments dépendants syntaxiquement les uns des autres, et de figurer graphiquement la distribution des termes : par exemple, un déterminant et un adjectif sont dépendants d’un nom, un sujet d’un verbe, un adverbe de telle ou telle partie du discours…

    Source

    De tous ces « nœuds » de l’arbre, le verbe est sans doute le plus important. En effet, il cumule deux rôles principaux, l’un sémantique, l’autre syntaxique :

    • D’une part, il est le centre prédicatif de la phrase : au niveau du sens de l’énoncé, il permet de mettre en relation les éléments de sens entre eux. Prédiquer, c’est, pour simplifier, dire « quelque chose de quelque chose d’autre ». Plusieurs objets ont cette capacité en français, dont le verbe. Qu’il s’agisse de produire un prédicat existentiel (Pierre est docteur) ou évènementiel (La voiture roule sur la nationale), il met sémantiquement en relation des éléments de sens entre eux pour décrire le réel ou verbaliser nos pensées.
    • De l’autre, il organise les fonctions nucléaires, c’est-à-dire celles sans qui l’énoncé ne peut effectivement se construire, du moins, selon la définition traditionnelle des grammaires : toutes choses égales par ailleurs, l’analyse grammaticale de l’énoncé est souvent une analyse du verbe, qui distribue des rôles essentiels.

    Or, les verbes ne distribuent pas tous les mêmes rôles, et pas de la même façon : si nous comparons les énoncés suivants :

    (1) Il pleut.
    (2) Le chat miaule.
    (3) L’église est grande.
    (4) Marie mange un gâteau.
    (5) Je traduis un livre du latin au français.

    Certains verbes, ainsi, n’ont en français qu’un sujet (1 & 2) ; d’autres introduisent des attributs (3) ; d’autres appellent un (4) ou plusieurs compléments (5). Au regard de ce que l’on observe pour les noms par exemple, le verbe témoigne d’une grande variété distributionnelle. De plus, et aux côtés de ces constructions prototypiques, d’autres structures sont envisageables, des compléments peuvent apparaître ou disparaître, de plusieurs façons encore, multipliant les possibles grammaticaux :

    (6a) Marie mange.
    (6b) Marie mange lentement.
    (6c) Marie mange au restaurant.

    Une description des compléments du verbe est donc particulièrement compliquée, et bien des modèles ont été proposés par le passé. Celui de Lucien Tesnière, et qui sera l’objet de ce billet, est le modèle de la « valence verbale », au nom inspiré de la valence atomique, qui étudie la façon dont les atomes s’associent en molécule. Le concept est plus ou moins similaire pour la grammaire : un verbe comme manger a tant dans son sens que dans sa syntaxe des propriétés combinatoires (c’est-à-dire, distributionnelle), qui lui permet d’établir des liaisons avec plusieurs autres types « d’atomes » ou de nœuds de dépendance ; et, tout comme pour les liaisons moléculaires, certains verbes sont monovalents et ne peuvent se combiner qu’avec un et seul syntagme, d’autres sont bi- ou trivalents. De même, certaines liaisons sont fortes et d’autres plus faibles et promptes à s’émanciper du verbe et de son influence syntaxique et/ou sémantique. Ces différentes valences permettent dès lors de dessiner une cartographie générale de la structure du verbe, et de les aligner progressivement avec des types de compléments.

    Précisons ici que le français, au regard des langues du monde, a cette caractéristique, d’exiger qu’un verbe à un mode fini ait toujours un sujet exprimé, pronominal ou nominal et ce à l’exception de l’impératif. En ce sens, le sujet fera partie de la valence verbale mais il ne sera pas considéré comme un complément, le terme étant généralement réservé aux autres types de syntagmes. Pour contourner ce problème, on emploie dans ce modèle le terme d’actant : nous parlerons ainsi « d’actant sujet », « d’actant objet », et ainsi de suite. Le terme appelle certes un arrière-plan sémantique, mais il renvoie bien à une disposition syntaxique : et il permet de ne pas considérer le sujet comme « faisant l’action » puisque, dans le cadre de la diathèse passive par exemple, cela n’est pas systématiquement le cas.

    Un actant sujet est, dès lors, l’actant qui contraindra l’accord en personne du verbe et qui, en français tout du moins, va généralement se trouver à sa gauche, alors que les autres actants seront à droite du verbe. Notons également que l’on oppose aussi, bien que la frontière entre ces familles soient poreuses, les actants aux circonstants. Ces derniers viennent apporter des précisions sémantiques diverses mais ne font pas partie, généralement, de la valence (ou « structure d’actance ») du verbe. Cette distinction permet ainsi de distinguer les syntagmes qui peuvent occuper la position d’actant sujet comme la souris (7), de ceux qui ne le peuvent pas, comme par exemple les adverbes en -ment et ce hors inversion ou effet stylistique plus ou moins marqué (8).

    (7a) Le chat mange la souris.
    (7b) La souris est mangée par le chat.
    (7c) La souris mange le chat.
    (8a) Le chat mange lentement.
    (8b) *Lentement est mangé par le chat
    (8c) *Lentement mange le chat (hors inversion stylistique)

    La classification que l’on présentera par la suite sera donc, et dans un premier temps, une classification de distribution actancielle, et non circonstancielle. Si les lignes se troubleront pour certains objets, nous ne développerons pas dans ce billet totalement l’analyse, la réservant pour un futur article.

    II. Verbes monovalents

    Les verbes dits monovalents n’acceptent qu’un seul actant, qui ne peut donc être qu’un actant sujet. Il y en a deux sortes : les impersonnels, et les intransitifs.

    • Les verbes impersonnels ont, en français, le sujet pronominal Il. Ce sujet est référentiellement vide, il s’agit d’une béquille syntaxique assurant la grammaticalité de l’énoncé mais qui n’est ni supprimable, ni substituable par un nom.

    (9) Il/*Le ciel pleut

    On va ici trouver toute la galaxie des verbes « météorologiques » (Il pleut/vente/neige/grêle…), qui ne se conjuguent généralement qu’à cette troisième personne.

    • Les verbes intransitifs ont quant à eux un « vrai actant sujet », mais n’acceptent aucun type de complément à leur droite. Ces verbes sont peu nombreux et tendent même, historiquement, par accepter tôt ou tard un ou plusieurs types de complémentation. Un verbe comme aboyer est prototypique de cette famille :

    (10) Le chien aboie *au/*le voisin.

    III. Verbes bivalents

    Un verbe bivalent crée une relation de dépendance avec un sujet et un autre actant postverbal. Cet actant peut être introduit directement, ou par une préposition : ce sont les COD, les COI et les attributs du sujet. Selon la nature dudit actant, et ses propriétés syntaxiques, nous distinguerons :

    • Les verbes transitifs directs, lorsque l’actant introduit est un complément d’objet direct (COD) :

    (11) Je mange une pomme.

    • Les verbes transitifs indirect, quand l’actant introduit est un complément d’objet indirect (COI), qui s’ouvre donc par une préposition :

    (12) Je pense à ma mère.

    • Enfin, une certaine famille de verbes, dits attributifs ou verbes d’état introduisent des compléments spécifiques, dits attributs (du sujet ici).

    (13) Ma mère est gentille.

    Ces différents types de compléments postverbaux sont d’une définition syntaxique parfois délicate, et les frontières les séparant peuvent souvent se troubler ; nous y reviendrons ultérieurement, dans le cadre de billets dédiés.

    IV. Verbes trivalents

    Les verbes trivalents, dits encore « à double complémentation », sont assez rares en français. En plus du sujet, on va trouver à leur droite deux actants objets linéairement disposés : en (14a) ainsi, l’on trouvera successivement un COD un livre et un COI à Jean.

    (14a) Je prête [un livre] [à Jean].

    Plus généralement, ces verbes introduisent ce qu’une certaine tradition grammaticale appelle des COS, ou « complément d’objet second ». Cette appellation, qui jouit encore d’une certaine fortune dans la tradition grammaticale française, est cependant trompeuse dans la mesure où elle n’établit que la position dudit complément dans la linéarité de l’énoncé, et ne dit rien de la relation de dépendance observée. Notamment, et si nous reprenons l’exemple précédent, nous voyons que le « COS » à Jean peut sans mal se retrouver en première position derrière le verbe :

    (14b) Je prête [à Jean] [un livre].

    Il est dès lors curieux d’avoir deux analyses distinctes d’un même phénomène syntaxique ; et on gagnera à envisager ces compléments bien comme des COD ou des COI « traditionnels », se réalisant sous certaines conditions. De même, un développement complémentaire sera proposé ultérieurement.

    V. Verbes quadrivalents

    Enfin, un certain nombre de verbes sont dits quadrivalents et commandent, en plus du sujet, trois actants à leur droite. Ces verbes, tels traduire (exemple 5 supra) ou acheter posent d’intéressants problèmes d’analyse, notamment concernant l’identité des dits compléments qui ne sont pas parfaitement des COI (ou des COD).

    (15) J’ai acheté [ce vélo] [à Jean] [pour vingt euros].

    VI. Conclusions et bibliographie

    Il faut se représenter ce modèle des acteurs ou actants du verbe comme une sorte de « pièce de théâtre », Tesnière parlait du « drame du verbe ». Le verbe est comme un metteur en scène, qui va distribuer des rôles autour de lui. Par exemple, un verbe comme acheter suppose, dans son sens même, un sujet [1], un objet [2], un vendeur [3] et une somme d’argent [4] ; et ces différents rôles, ou ces différents actants, occuperont plusieurs fonctions autour du verbe.

    (15) [1 = J]’ai acheté [2 = ce vélo] [3 = à Jean] [4 = pour vingt euros].

    En ce sens, la valence du verbe est une sorte de « programme dramatique de la phrase ». Ce qui est alors à observer, c’est que comme dans un film ou une pièce de théâtre, tous ces rôles peuvent ne pas être toujours remplis. Si ce n’est le sujet qui doit être toujours présent (à l’exception du cas particulier du mode impératif), certains verbes autorisent que ces rôles ne soient pas forcément remplis. Si nous reprenons notre exemple précédent, nous remarquons que le « drame du verbe acheter » ne nécessite pas de préciser de somme d’argent :

    (15a) J’ai acheté [ce vélo] [à Jean] [ø]

    …ni du vendeur :

    (15b) J’ai acheté [ce vélo] [ø] [ø]

    En revanche, la seule précision du vendeur ou de la somme d’argent est insuffisante :

    (15c) *J’ai acheté [ø] [à Jean] [ø]
    (15d) *J’ai acheté [ø] [ø] [pour vingt euros]

    En réalité, si seul ce qu’on achète manque, l’énoncé n’est pas grammatical :

    (15e) *J’ai acheté [ø] [à Jean] [pour vingt euros]

    Au contraire, le « drame » de certains verbes autorisent à supprimer tous les actants objets : on parle alors « d’emploi absolu du verbe ». Le verbe manger par exemple, qui supposerait pourtant, à ce que l’on peut croire, la cible de l’action, peut s’en passer allègrement du point de vue syntaxique :

    (16a) Je mange [une pomme]
    (16b) Je mange [ø]

    Enfin, certains verbes autorisent différents types de drame, parfois avec des changements de sens plus ou moins appuyés :

    (17a) J’habite [une maison]
    (17b) J’habite [à Paris] [une maison]
    (17c) J’habite [à Paris]
    (18a) Je connais [Paul]
    (18b) Le juge connaît [de l’affaire]

    Partant, il convient de distinguer dans cette problématique :

    • La valence théorique, ou maximale d’un verbe, soit tous les actants qu’il est susceptible de commander ;
    • La construction effective ou empirique du verbe, soit les actants effectivement trouvés dans l’énoncé que l’on étudie.

    Les frottements entre ces deux niveaux d’analyse sont nombreux, et à plusieurs niveaux : ainsi, un verbe peut être quadrivalent mais, dans les faits, il ne peut exiger que ne soit réalisé qu’un seul actant ; ou bien, il peut n’en exiger que deux. Plus encore, selon le niveau de langue, certains verbes monovalents/intransitifs reçoivent des complémentations diverses, que les grammaires parfois considèrent comme incorrectes mais qui, pourtant, se trouvent fréquemment :

    (19) Il pleut [des cordes]
    (20) Le chef aboya [un ordre]

    Question étant : doit-on encore analyser ces verbes comme des verbes monovalents ou comme des manifestations homonymiques et donc, entraînant une autre construction que le verbe prototypique ? De plus, ces compléments sont-ils effectivement des actants, ou bien des circonstants spécifiques ? L’analyse se perd parfois en arguties, mais ces occurrences montrent excellemment bien la distance qu’il peut exister entre la grammaire et les faits de langue.

    Pour ce qui est des références bibliographiques, il est difficile ici de donner une liste arrêtée : les études sur le verbe, que ce soit en français ou en grammaire générale, sont innombrables et toutes se complètent assez bien. Difficulté étant, dans leur souci de créer un modèle robuste, les ouvrages souvent développent leurs propres terminologies, qui peuvent ne pas totalement se recouper : il faut alors prendre garder à ne pas mélanger les sources et rester cohérent dans la description. Ce préambule fait, recommandons trois ouvrages assez fameux sur la question :

    • À tout seigneur, tout honneur : les Éléments de syntaxe structurale (1959, posthume) de Lucien Tesnières sont encore à recommander et bien que parfois vieillis, leur parcours demeure stimulant.
    • Dans le même ordre d’idée, la Grammaire structurale du français : le verbe de Jean Dubois (1967) m’a jadis beaucoup aidé dans mes réflexions.
    • Enfin, et la référence a déjà été donnée ici, la Grammaire du verbe français. Des formes au sens (2003) de Danielle Leeman est une référence totale à citer, et qui fait encore autorité sur ces questions.

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