Plus de 20 ans après sa disparition, alors que une nouvelle guerre fait rage au Moyen-Orient, la figure d’Edward Said, sa pensée critique et son engagement pour sa Palestine natale nous hante. Critique littéraire respecté, théoricien de la culture et musicien accompli, Edward Said a profondément influencé les débats universitaires et populaires sur la culture et la politique.
Bien qu’il soit surtout connu pour son ouvrage pionnier des études postcoloniales Orientalisme, son amour profond de la musique, en particulier la musique classique, est un aspect fascinant, mais souvent peu connu, de ses travaux, et aussi de son engagement politique pour la libération de la Palestine.
Cet article explore la relation entre Edward Said et la musique classique, en mettant en lumière la manière dont la musique a influencé son approche critique des études culturelles et façonné ses réflexions sur l’identité et le pouvoir, ainsi que son engagement pour la Palestine et la paix au Moyen-Orient.
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Qui était Edward Said ?
Edward Said est né à Jérusalem en 1935 dans la Palestine mandataire. Son père, un riche homme d’affaires chrétien palestinien, détenait également la citoyenneté américaine, tandis que sa mère, originaire de Nazareth, venait d’une famille chrétienne palestinienne. Jusqu’à ses 12 ans, Edward Said a grandi entre Jérusalem et Le Caire.
En 1947, il fréquente l’école anglicane St. George Academy à Jérusalem. Sa famille, résidant dans le quartier aisé de Talbiya, à l’ouest de la ville, devient réfugiée après l’annexion de cette zone par Israël lors de la guerre israélo-arabe de 1948. Il s’installe alors au Caire avec sa famille, avant d’être envoyé étudier à la Mount Hermon School, une école préparatoire privée dans le Massachussetts (États-Unis) en 1951. Il poursuivit ensuite ses études supérieures à Princeton et à Harvard.
Chercheur accompli, Said a acquis une renommée internationale grâce à son ouvrage Orientalisme, qui déconstruit les représentations occidentales de l’Orient et affirme que ces représentations sont imprégnées d’intentions impérialistes. Son ouvrage suivant, « Culture et Imperialisme », explore plus avant l’influence du colonialisme sur les productions culturelles. Parallèlement à ses critiques littéraires et culturelles, Said s’est profondément immergé dans le monde de la musique, à la fois en tant qu’auditeur, interprète et critique.
Profondément bouleversé par l’expérience de l’exil hors de la Palestine, la guerre des Six Jours en 1967 a marqué pour un tournant dans l’engagement politique d’Edward Saïd, qui a dès lors soutenu activement la cause palestinienne. En 1977, il rejoint le Conseil national palestinien et participe aux négociations de paix avec Israël. Son retour et ses voyages en Palestine à partir de 1992 renforce son engagement en faveur des droits des Palestiniens. Utilisant sa position académique, Saïd a plaidé pour la justice et l’égalité, et dénoncé le racisme et la colonisation israélienne, ce qui lui valu à la fois un soutien international et des oppositions.
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Musique et culture
L’enfance de Saïd est imprégnée de musique. Né dans une famille qui appréciait les les arts et la culture, il a reçu une formation au piano dès son plus jeune âge. Son éducation dans un environnement musical a non seulement cultivé ses compétences techniques, mais lui a également inculqué une appréciation nuancée de la profondeur émotionnelle et culturelle de la musique classique. Cette exposition précoce a cimenté le rôle de la musique en tant que force influente dans sa vie intellectuelle et dans sa vie personnelle.
Pour Said, la musique était plus qu’une simple forme d’art ; c’était un outil culturel et politique puissant. Il considérait la musique classique d’un point de vue critique, la voyant comme un reflet de l’identité culturelle et des structures de pouvoir hégémoniques. Said affirmait que la musique classique pouvait résumer les récits coloniaux et post-coloniaux, illustrant comment les traditions musicales occidentales servaient souvent à renforcer la supériorité culturelle tout en étant simultanément appropriées et réinterprétées par les sociétés colonisées pour affirmer leurs propres identités.
Les réflexions de Said sur la musique sont saisies de manière saisissante dans ses textes clés, en particulier dans Musical Elaborations. Dans ses essais, il se penche sur la relation complexe entre la musique et la littérature, explorant la manière dont chaque forme d’expression influence l’autre. Il souligne le rôle de la musique dans la formation de la conscience culturelle, arguant que la nature interprétative de la musique lui permet de transmettre des messages sociaux et politiques complexes. Said a notamment discuté des implications politiques de la musique classique dans un monde globalisé, soulignant comment les œuvres musicales peuvent transcender leurs contextes d’origine pour acquérir de nouvelles significations et de nouveaux sens dans différentes cultures.
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Dans ses écrits sur la musique Said plonge aussi dans ce qu’il y a de plus intime : « Résistance à la négativité du monde moderne, mais aussi à la disparition d’un proche, à la hantise de sa propre mort : c’est dans ce sens très élargi que Said présente dans ses écrits sur la musique une orientation éthique qu’il associe à la figure ambivalente du virtuose, concept revisité en direction de la virtù latine lorsqu’il se trouve incarné dans la figure intégralement positive du pianiste Glenn Gould. » (Martin Mégevand, Edward W. Said, « une énergie en mouvement » : musique et littérature)
Comme l’explique Martin Mégevand dans l’article cité ci-dessus, Said aborde la musique dans une perspective influencée à la fois par Adorno et la philologie, notamment Gramsci. Il utilise un vocabulaire musical spécialisé avec une connotation à la fois technique et métaphorique, ce qui distingue ses écrits mais suscite parfois des critiques de spécialistes. Son premier livre, « Musical Elaborations », explore le concept d’élaboration musicale selon Gramsci, concernant la manière dont une œuvre se réalise dans un contexte social et historique spécifique. Progressivement, Said préfère le concept d’invention musicale, influencé par Vico, où l’invention est vue comme une réinterprétation créative et respectueuse des formes musicales existantes. Il associe cette notion à la capacité de Bach à générer de nouvelles significations tout en respectant les règles harmoniques traditionnelles.
Said utilise également la métaphore du contrepoint dans ses écrits, soulignant l’importance de lire et d’écouter de manière contrapuntique, c’est-à-dire en tenant compte simultanément de multiples perspectives. Il critique la tendance à essentialiser ou à systématiser la culture et préconise une approche polyphonique qui résiste aux dominations idéologiques.
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Dialogue pour la paix et la coexistence : le West Eastern Divan Orchestra
En 1999 Edward Said crée avec le pianiste et chef d’orchestre argentin et israélien Daniel Barenboim un atelier pour jeunes musiciens juifs et arabes afin de promouvoir la coexistence et le dialogue interculturel au Moyen-Orient. Ils donnent à l’atelier, puis à l’orchestre qui sera créé, le nom d’un recueil de poèmes de Johann Wolfgang van Goethe, West-östlicher Divan (Le Divan occidental-oriental), une œuvre centrale pour le développement du concept de culture mondiale et dont l’inspiration principale vient de la poésie soufie du poéte persan Hafez.
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Toute sa vie Edward Said s’est battu pour la démocratie et l’égalité des droits, pour la création d’un État de Palestine. Et alors même qu’il fut un critique très dur de la politique israélienne et des injustices terribles subies par les Palestiniens, il était conscient de la nécessité du dialogue et de la reconnaissance des expériences palestinienne et juive : « Nous avons besoin d’un discours qui soit assez honnête et complexe intellectuellement pour traiter aussi bien de l’expérience palestinienne que juive, sachant reconnaître où s’achèvent les revendications des uns, où commencent celles des autres. » (Cité par Dominique Eddé dans l’Orient-lejour)
Sa rencontre avec Barenboim lui permit de construire un chemin vers le dialogue et la coexistence pacifique en Israel et Palestine, et plus largement au Moyen-Orient. Tous les deux étaient animés par leur conviction commune que la musique pouvait servir de vecteur de dialogue et de compréhension dans le contexte de l’interminable conflit israélo-palestinien. Depuis plus de 20 ans, le West-Eastern Divan Orchestra donne l’opportunité à jeunes musiciens d’Israël, de Palestine et de diverses nations arabes, mais aussi de Turquie, d’Iran et d’Espagne, de faire de la musique ensemble, d’apprendre à se connaître et de vivre ensemble. Depuis 2016, l’Académie Barenboïm-Saïd a été créée pour proposer un programme d’études musicales et en sciences humaines avec toujours le même objectif de favoriser la paix et la coopération.
La philosophie de l’orchestre et de l’académie repose sur l’idée que l’art et la musique dépassent les clivages politiques et favorisent le respect et la compréhension mutuels. Said voyait l’orchestre comme un espace, où les participants pouvaient temporairement mettre de côté les conflits de leurs régions respectives pour s’engager dans une collaboration créative : « L’humanisme est la seule – je dirais même la dernière – résistance que nous ayons contre les pratiques inhumaines et les injustices qui défigurent l’histoire de l’humanité. La séparation entre les peuples n’est une solution à aucun des problèmes qui divisent les peuples. Et l’ignorance de l’autre n’est certainement d’aucune aide. La coopération et la coexistence, comme la musique nous a permis de vivre, interpréter, partager et aimer ensemble, pourraient l’être. » (Source : site internet du West-Eastern Divan Orchestra).
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Alors qu’aujourd’hui les Palestiniens et les Israeliens, et leurs voisins, sont enfermés dans un cycle de guerre, de destructions et des souffrances infinies, le message et l’action d’Edward Said nous montre une troisième voie. Il a tracé, avec Daniel Barenboim, un chemin vers la fin des violences et la coexistence des peuples. Par le biais de la musique, Edward Said aspirait à promouvoir le dialogue entre les peuples et à favoriser l’émergence d’un monde plus pacifique et plus empathique. Espérons qu’un jour le rêve qu’ils ont porté de paix et de coexistence devienne enfin une réalité au Moyen-Orient.
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