Et la sœur parue
Je me souviens du jour où la sœur parut.
J’avais quatre ans, et le monde, sans prévenir, changea de forme.
Les bras de notre mère ne furent plus un refuge entier.
Ils devinrent partagés.
Et dans cet espace réduit naquit quelque chose de sombre et muet :
un ressentiment d’enfant, sans mots, mais bien réel.
Sur le chemin qui menait de la bergerie à l’église,
en fin d’été,
le vieux pont médiéval retenait encore la chaleur du jour.
Notre maison était là, tout près,
et ma sœur, portée par notre mère,
laissait ses pieds nus danser dans l’air.
Alors j’attrapai un pied et je le mordis.
Ma mère s’arrêta, prit ma main, et la mordit à son tour.
À cet instant précis, le nous ancien disparut.
Et le je naquit.
Je vis ma sœur pour la première fois dans toute sa réalité.
Non plus comme une rivale,
mais comme une présence irréversible.
Le nouveau nous devait désormais se construire avec elle.
Notre mère vivait sa foi avec une passion proche de la folie,
et pourtant elle rêvait aussi d’aventure,
d’un ailleurs plus large que les murs de la maison.
Cette maison était pleine de frustration et de colère,
et nous l’avons affrontée, ma sœur et moi,
chacun·e à notre manière.
Nous partagions les jeux, l’école,
et même, plus tard, le mariage,
étrangement enfants de parents non mariés,
qui se vouvoyaient comme on se tient à distance.
Ma sœur apprit tôt à lire et à écrire,
parce que nous jouions à l’école,
comme si apprendre était déjà une manière de tenir debout.
Dieu, Abbahimma, l’Enfant et l’Esprit
étaient présents à travers notre mère,
mais cette présence nous faisait peur.
Elle était trop grande, trop brûlante.
Mon père, lui, traînait sa colère comme un manteau lourd,
et son amour restait souvent sans mots,
jour après jour.
Pépé était mort depuis longtemps.
Mémé le suivit dix ans plus tard.
Souvent, ma sœur et moi étions chez elle,
quand notre mère était à l’hôpital pour dépression,
et que nous restions seuls avec notre père.
Nous avons affronté ensemble ses maladies cardiaques,
cherché un chemin dans ce qui tremblait,
et puis nous fûmes séparés,
placés dans des pensions différentes.
Nous ne nous voyions plus que le week-end.
Ma sœur, pré-adolescente,
avait le don de me pousser à bout.
Ma colère monta un jour,
et je la poussai.
Elle traversa tout le couloir,
tant ma faible poussée était chargée de tout ce que je portais.
Cette colère familiale, je la portais,
et elle aussi, à sa façon.
Mais elle était combative.
Elle avait l’instinct de la guerrière et de la cavalière.
Moi, au lycée, je la laissai de côté.
Elle vivait sa vie.
Puis vint la grande séparation,
celle des pièces d’or prises,
et des conséquences irréversibles sur le reste de ma vie.
Chacun·e de nous cherchait une spiritualité
qui ne serait pas celle de notre mère.
La vie nous dispersait, mais ne nous effaçait pas.
Je revins à la foi chrétienne catholique en 2018.
Ma sœur, quatre ans plus tard.
Elle en Touraine,
moi à Belleville.
Son Église est plus conservatrice que la mienne,
et pourtant son chemin est fait d’ombre et de lumière,
d’une justesse qui me déplace.
Une fois encore, ma sœur parut,
non plus dans les bras de notre mère,
mais dans l’espace intérieur de ma foi.
La compréhension du signe de croix,
celle que j’évoquais hier,
est née en grande partie de nos conversations.
Comme si, depuis toujours,
nous avancions sur des chemins parallèles
qui parfois se rejoignent,
non pour se confondre,
mais pour se reconnaître.
Et c’est ainsi que la sœur parut.
Non pas une fois,
mais tout au long de la vie.
À chaque passage.
À chaque traversée.
À chaque foi réinventée.
Haïku
Un pied dans l’air nu
La morsure ouvre les yeux
La sœur devient monde
Tanka
Dans les bras partagés
L’enfance perd son refuge
La colère se tait
Sur le vieux pont du chemin
Naît un nous plus solide










