Le mode des propositions subordonnées
Plan de l’article :
I. Définition générale
De quelle façon le mode des subordonnées varie-t-il ?
Les propositions subordonnées composent une famille particulièrement riche de sous-phrases, qui participent de différentes façons à la syntaxe et au sens de l’énoncé. L’un des éléments les plus discutés est le choix du mode du verbe de la subordonnée car celui-ci, effectivement, peut être parfois libre et alterner, notamment, entre indicatif et subjonctif (1) ; et parfois contraint (2).
(1) Je cherche un homme qui peut / puisse m’aider.
(2) Avant qu’il *est / soit venu
Il peut également se poser la question du tiroir verbal à choisir dans la subordonnée, en relation avec le tiroir verbal de la proposition principale (3), et les nuances de sens en découlant.
(3) Je lui ai dit qu’il était / est / serait malade.
D’une façon générale, le choix du mode et du temps dans la subordonnée a des influences décisives sur son sens, et est influencée tant par des contraintes morphosyntaxiques diverses liées tant à sa nature qu’à la nature du terme introducteur, tant par l’interprétation voulue.
Nous diviserons cet article selon les grandes entrées modales reconnues par la grammaire traditionnelle, et notamment en distinguant les modes personnels d’une part (indicatif et subjonctif), les modes impersonnels de l’autre.
II. Modes personnels
Tant l’indicatif que le subjonctif peuvent se retrouver dans des propositions subordonnées, comme vu supra. L’impératif, en revanche, en est strictement exclu et ce quelle que soit la nature de la subordonnée, relative (4a), complétive (4b) ou circonstancielle (4c).
(4a) *J’ai vu l’homme qui venons.
(4b) *Je lui ai dit que venons.
(4c) *Après que venons.
L’emploi de l’indicatif ou du subjonctif relève, partant, de deux cas de figure : soit d’un choix libre, c’est-à-dire non contrait par la grammaire ; soit d’un choix contraint. Il y a une continuité de fait entre les deux, la contrainte venant, généralement, d’un figement d’une certaine liberté historique qui a sédimenté une certaine interprétation sémantique.
II.1. Selon le sens de la subordonnée (relatives et circonstancielles)
L’opposition trouvée entre indicatif et subjonctif dépend de l’interprétation générale de ces deux modes en langue : l’indicatif est lié à l’univers partagé entre les locuteurs et locutrices, monde du réel et du prévisible. Le subjonctif, quant à lui, est le mode de l’irréel et du potentiel, du souhait et de la conditionnalité. Cette opposition se matérialise très bien dans le cadre des subordonnées relatives adjectives restrictives, où l’alternance du monde influence particulièrement l’interprétation (5a, 5b) :
(5a) Je cherche un homme qui peut m’aider.
(5b) Je cherche un homme qui puisse m’aider.
Ainsi, l’indicatif dans (5a) implique que ledit homme recherché existe bel et bien, tandis que le subjonctif dans (5b) va introduire un doute quant à cette existence. Selon, dès lors, les opinions et les sentiments de la personne qui construit cette subordonnée, l’interprétation sera légèrement différente. Ce cas compose, cependant, le seul et véritable endroit où le choix du mode de la subordonnée est parfaitement libre, puisque ce choix est généralement contraint par la nature des subordonnées ou des propositions matrices.
II.1.1. Indicatif contraint
L’indicatif est ainsi un choix contraint dans les subordonnées relatives périphrastiques, dans la mesure où elles construisent un groupe nominal dans l’existence est nécessairement présupposée (6). La même raison préside aux relatives substantives, dites encore « sans antécédents » (7).
(6) Ceux qui veulent / *veuillent venir…
(7) Qui veut / veuille voyager loin ménage sa monture.
On trouve également l’indicatif dans les subordonnées relatives prédicatives, comme elles décrivent nécessairement des événements du monde réel, non soumis à interprétation (8).
(8) Dix heures, et Pierre qui veut / veuille venir !
L’indicatif est également contraint dans les subordonnées circonstancielles qui expriment, là encore, des événements non soumis à condition ou interprétation, notamment celles exprimant l’antériorité ou la simultanéité au regard de l’événement principal (9), les circonstancielles introduites par un si hypothétique dans la mesure où elles construisent un univers potentiel pour établir une conséquence imaginée (10) ; dans celles introduites par quand ou comme, qui présentent la temporalité de la subordonnée comme nécessaire et incontestable (11a et 11b) ; enfin, dans les circonstancielles argumentatives, qui présentent une cause à une conséquence donnée dans la proposition principale, là encore du fait de la temporalité logique entre les événements (12).
(9) Après qu’il est / ?soit venu, on a fait la fête.
(10) S’il vient / *vienne, alors on fera la fête.
(11a) Quand il viendra / *vienne, on fera la fête.
(11b) Comme il vient / *vienne, on fera la fête.
(12) Parce qu’il est / *soit venu, on a fait la fête.
Notons qu’on entend souvent le subjonctif dans les exemples similaires à (9), sans doute par analogie avec les subordonnées introduites par avant que (14 infra). Là, outre la symétrie des structures qui invite à généraliser le processus, le subjonctif étant souvent trouvé dans les locutions conjonctives composées par que (comme bien que, pour que 15 infra etc.), son emploi se trouve dans des structures qui, sémantiquement, devraient en être exemptes.
II.1.2. Subjonctif contraint
Le subjonctif est lors contraint dans toutes les autres occurrences de subordonnées relatives et circonstancielles, et notamment dans toutes les subordonnées exprimant la concession (13). Ces subordonnées construisent des mondes possibles dans lesquels on imagine tel événement se produire, mais qu’on élimine immédiatement de notre décision puisque la conséquence arrivera nécessairement.
(13) Quel qu’il soit / *est, je l’aime. (c’est-à-dire, qu’il soit un tel, un tel, un tel… peu importe, je l’aime de toutes façons)
On trouve également le subjonctif dans les subordonnées exprimant un événement ultérieur à la principale, dans la mesure où celui-ci, n’étant pas encore survenu, peut éventuellement ne pas avoir lieu (14).
(14) Avant qu’il (ne) vienne / *vient, on fera les courses.
On notera dans cet exemple l’emploi éventuellement d’une marque négative, dit encore ne explétif, relique d’une ancienne négation en tant que telle. Ce ne a, dans ces cas de figure, parfaitement perdu son rôle niant, mais il garde une valeur discordantielle, marquant un désaccord ou, tout u moins, l’ouverture d’une éventualité contrecarrée.
On trouve également le subjonctif dans les circonstancielles évoquant des conséquences, dont la cause est dans la principale, puisque la conséquence n’est donc pas encore survenu (15).
(15) Je lui écris pour qu’il vienne / *vient me voir.
II.2. Selon le sens de la principale (complétives)
Dans les subordonnées complétives, le choix du mode dépend d’un calcul sémantique plus complexe, qui prend en compte le sens du verbe de la proposition principale et ce toujours selon une logique opposant « univers réel » et « univers supposé ».
II.2.1. Indicatif contraint
L’indicatif est de mise si le verbe de la proposition principale évoque une prise de parole (comme dire), une perception sensible (sentir), un savoir présenté comme certain (savoir, être évident). Ces verbes et périphrases verbales ancrent nécessairement le prédicat subséquent dans un univers partagé (16a, 16b, 16c et 16d).
(16a) Je dis qu’il faut / *faille partir.
(16b) Je sens qu’il faut / *faille partir.
(16c) Je sais qu’il faut / *faille partir.
(16d) Il est évident qu’il faut / *faille partir.
II.2.2. Subjonctif contraint
Le subjonctif est employé dans les complétives dans les cas où le verbe principal implique une action recommandée ou à venir, par obligation ou nécessité, ou encore avec des verbes de souhait : ainsi, les verbes falloir, souhaiter, vouloir ou désirer introduisent une complétives au subjonctif (17a, 17b, 17c, 17d) dans la mesure où l’action de la subordonnée est soumise à conditionnalité. C’est par excellence, l’emploi attendu du subjonctif en français.
(17a) Il faut qu’il vienne / *vient.
(17b) Je souhaite qu’il vienne / *vient.
(17c) Je veux qu’il vienne / *vient.
(17d) Je désire qu’il vienne / *vient.
De même, les verbes exprimant une probabilité, un doute ou une crainte, introduisent également une complétive au subjonctif pour les mêmes raisons (18a et 18b).
(18a) Je crains qu’il (ne) vienne / *vient.
(18b) Je doute qu’il (ne) vienne / *vient.
Notons que l’on peut encore trouver là le ne explétif dont nous parlions précédemment.
II.2.3. Cas particuliers
Deux cas particuliers doivent être évoqués ici, dans la mesure où ils autorisent une alternance entre indicatif et subjonctif. Il y a, tout d’abord, le cas des verbes de croyance (comme croire), qui appellent l’indicatif à la forme affirmative (19a) et le subjonctif à la forme négative (19b).
(19a) Je crois qu’il vient / *vienne.
(19b) Je ne crois pas qu’il vienne / *vient.
L’interprétation sémantiquement est ici à l’origine de cette distinction : à la forme affirmative, le verbe croire implique une croyance présentée comme véritable ; à la forme négative, il implique un doute et, partant, introduit une action qui peut ne pas se réaliser.
Un autre cas particulier concerne le tour il est probable que, pour lequel le choix du mode détermine le degré de certitude envisagé, avec l’indicatif, évidemment, marquant une grande certitude (20a) et le subjonctif, une certitude moindre ou faible (20b).
(20a) Il est probable qu’il vient.
(20b) Il est probable qu’il vienne.
III. Modes impersonnels
Les modes impersonnels (gérondif, participe et infinitif) se rencontrent dans des équivalents fonctionnels à certaines subordonnées complétives ou circonstancielles. Ainsi, le gérondif pourra alterner avec une subordonnée introduite par alors que (21), l’infinitif avec une complétive lorsque le sujet du prédicat second est le même que la principale (22), le participe peut construire des subordonnées circonstancielles elliptiques de différentes façons (23).
(21) En venant (alors que je venais)
(22) Je veux venir (*je veux que je vienne)
(23) Le temps écoulé (une fois le temps écoulé)
IV. Interprétations temporelles
L’interprétation temporelle du prédicat de la subordonnée s’analyse en relation de l’événement dénoté par la proposition principale, et détermine différents types de relation. On distingue notamment une interprétation de l’ordre de la simultanéité, fût-elle présente, passée ou future (24), et une autre sous la forme d’une antériorité d’une action sur une autre (25).
(24) Je vois / ai vu / verrai la femme qui parle / a parlé / parlera.
(25) Je vois la femme qui a parlé / J’ai vu la femme qui parle.
La relation temporelle entre les propositions a donné lieu à des tendances particulières, appelée souvent la concordance des temps, qui donne lieu à deux cas de figure selon le mode de la subordonnée. Cette concordance vise à rendre explicite les relations temporelles entre les subordonnées.
IV.1. Lorsque la subordonnée est au subjonctif
Lorsque la proposition principale est au présent ou au futur, le subjonctif présent marquera la simultanéité entre les événements (26a), alors que le subjonctif passé marquera l’antériorité de la subordonnée sur la principale (26b) :
(26a) Je veux / voudrai que tu viennes (l’action de venir est concomitante à l’action de vouloir)
(26b) Je veux / voudrai que tu sois retardé (l’action d’être retardé est antérieure à l’action de vouloir).
Lorsque la proposition principale est à un temps du passé, on attendrait légitiment les subjonctifs imparfait et plus-que-parfait pour traduire les mêmes relations de simultanéité (27a) et d’antériorité (27b). Leur paradigme très irrégulier, cependant, les rend difficiles à manipuler et dès l’époque classique, on a préféré, tant à l’écrit qu’à l’oral, employer les subjonctifs présents et passés à leur place (28).
(27a) Je voulais que tu vinsses (l’action de venir est concomitante à l’action de vouloir)
(27b) Je voulais que tu fusses venu (l’action de venir est antérieure à l’action de vouloir)
(28) Mon père a consenti que je suive mon choix. (Corneille, Le Menteur, 1643)
On notera qu’en l’absence de « subjonctif futur », l’ultériorité de la subordonnée au regard de la principale est prise en charge par les mêmes formes que celles témoignant d’une simultanéité entre les événements, qui peut donc s’interpréter de plusieurs façons.
IV.2. Lorsque la subordonnée est à l’indicatif
Les contraintes de la concordance des temps sont ici moins fortes, mais notons cependant que le conditionnel peut être employé pour ouvrir sur une interprétation modale potentielle, et ainsi suppléer l’impossibilité d’employer un subjonctif, de sens approchant, par exemple dans les subordonnées périphrastiques (29).
(29) Ceux qui viendraient seront récompensés.
On notera le cas particulier des paroles rapportées, où le choix des tiroirs verbaux dénotent des prises en charge énonciatives plus ou moins fortes. Avec une principale au passé notamment, le choix dans la subordonnée d’un verbe en passé semble témoigner d’un rapport plus objectif qu’un verbe au présent, qui oriente davantage vers une interprétation ou une reformulation des propos effectivement prononcés (30a et 30b).
(30a) Il a dit qu’il parlait anglais.
(30b) Il a dit qu’il parle anglais.
Enfin, signalons que dans le cas des complétives introduites par un verbe de croyance, la concordance des temps doit être plus strictement observée dans la mesure où les deux événements sont perçus comme très fortement liés l’un à l’autre (31).
(31) Il croyait que je m’étais / *me suis perdu.
V. Conclusions et bibliographie
On se reportera en priorité à la bibliographie des différents articles évoqués dans ce billet, et on complètera ces différentes questions avec cet article de Muller (2011), qui s’est penché sur la sémantique des relatives prédicatives. Également, bien qu’un peu plus vieux, cet article de Rosier & Wilmet (2003) interroge la notion de concordance des temps et montre, au-delà du caractère mécanique qui a été présenté précédemment, que les occurrences doivent toujours être contextualisées pour être interprétées.
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