Je déteste le train. Ça pue et c’est bruyant. Si j’avais pu, j’y serais allé en voiture, mais Damien a été clair : le parking n’est pas assez grand pour tout le monde, alors il n’y a que les vieux qui ont le droit de prendre leur bagnole. En plus, il fallait que je sois assis à côté de cette… snobinarde à lunettes. Sérieux, mais qui lit Kant dans le train pour aller en Bretagne ? Elle peut pas regarder Netflix ou Instagram comme tout le monde ?
« Notre train s’est arrêté en pleine voie. Pour votre sécurité, veuillez ne pas ouvrir les portes. »
La snobinarde a levé le nez de son bouquin. Elle serait plutôt jolie si elle se mettait en valeur. Oups, elle a vu que je la matais. J’espère que ça va pas durer longtemps, leurs conneries, ça craint d’arriver en retard à un mariage. Et puis j’aimerais prendre une douche, me poser un peu, peut-être boire un verre ou deux histoire d’être un peu plus détendu… Je savais que j’aurais dû arriver hier, il me saoule à m’avoir pris un billet aujourd’hui !
« Chers voyageurs, nous sommes arrêtés en pleine voie suite à la chute d’un arbre sur les voies. Les ouvriers vont bientôt arriver pour dégager le passage et vérifier l’état des voies. Pour l’instant, notre retard est estimé à une heure environ. Je vous tiendrai informés de l’évolution de la situation. »
Des passagers protestent, mais la plupart, habitués aux aléas de la SNCF, continuent leur vie comme si rien ne pouvait les atteindre. Ma voisine fait une moue de la bouche, et son doigt tremble de colère lorsqu’elle tourne la page suivante. Peut-être que c’est l’occasion d’engager la conversation ?
« J’espère que ça sera pas trop long. »
Elle tourne la tête vers moi et redresse ses lunettes sur son nez. C’est vrai qu’elle est jolie. Elle a des lèvres qui donnent envie de l’embrasser. Jolie et intelligente. Une connasse. Je les connais, les filles comme elles : trop intelligentes pour prendre soin d’elles, et trop jolies pour paraître intelligentes. Ça les rend aigries.
« C’est à moi que vous parlez ?
— Oui. Je disais que j’espère que ça sera pas long.
— Eh bien, je suppose qu’on ne peut qu’attendre. A moins que vous ne soyez expert dans le domaine des rails ?
— Non, je suis commercial. Je vends des articles de sport. C’est que… Je vais à un mariage. Ça serait con d’être en retard. »
Aucune réponse. Elle me regarde en silence comme si je vais de lui apprendre le décès de sa grand-mère. Habituellement, quand une fille m’ignore, je passe à autre chose, mais chez elle, il y a quelque chose… Je ne parviens pas à détacher mon regard d’elle, et je préfère raconter n’importe quoi que de perdre son attention. Manquerait plus que Kant soit plus intéressant que moi.
« Et vous ? Vous partez en vacances ?
— Non. Je pars juste pour le week-end.
— Et vous allez où ? si ce n’est pas indiscret ? »
Elle soupire, jette un regard de désespoir à son bouquin et le referme.
« A Bénodet. C’est à côté de Quimper.
— C’est dingue ! C’est là que je vais aussi ! »
Elle ne répond pas tout de suite. Elle semble cogiter.
« Le mariage de Lucie et Damien, finit-elle par lâcher.
— C’est pas vrai, vous aussi ? C’est dingue ! On peut peut-être se tutoyer, vu qu’on va au même endroit ? Moi c’est Lucas, je suis le témoin de Damien.
— Je vais la tuer.
— Qu… Quoi ?
— Lucie. Je vais la tuer. C’est ma sœur. Moi, c’est Alice. », ajoute-t-elle à regret.
Tiens, ce prénom m’est familier. Où est-ce que je l’ai entendu, déjà ? Elle s’interrompt le temps d’écouter la nouvelle annonce du conducteur, qui nous informe que les voies ont été légèrement endommagées et qu’il y aura trois heures de retard, le temps de faire les réparations. C’est officiel, je vais être en retard à ce mariage. Au moins je serai pas le seul à louper la messe.
« Figure-toi, poursuit-elle avec un ton amer, que ma chère sœur et son cher fiancé ont eu une idée de génie. Ils se sont dit que ça serait romantique si une histoire d’amour naissait à leur mariage.
— C’est romantique de tomber amoureux à un mariage, tu peux pas dire le contraire.
— Et c’est toujours romantique s’ils jettent leur dévolu sur le meilleur ami du marié et la sœur de la mariée ? J’imagine que ce n’est pas toi qui as acheté ton billet. Moi non plus. Ils l’ont fait exprès pour qu’on soit côte à côte. C’est incroyable ! Je lui ai pourtant dit que je ne voulais pas d’une histoire d’amour – désolée, je suis sûre que tu es un garçon charmant, mais je ne veux pas d’une histoire d’amour. Pourquoi est-ce qu’elle croit que son bonheur et le mien doivent prendre la même forme ?
— Allez, si ça lui fait plaisir… Et puis, c’est romantique de se rencontrer à un mariage.
— Tu es commercial en articles de sport ! Qu’est-ce qu’on a en commun ?
— On est coincés dans le même train. »
Elle sourit, et son sourire est comme un soleil. Ça me revient : Damien m’a dit qu’il voulait me présenter une certaine Alice à ce mariage. Y a plus besoin, je suis déjà amoureux de la snobinarde à lunettes. C’est une connasse, elle est pas romantique, mais quand je la regarde, c’est comme si elle était entourée d’un halo de lumière dorée et que j’étais transporté au paradis. Merde, et en plus je bande.
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