Marguerite Audoux, Marie-Claire

La littérature a oublié Marguerite Audoux, née en 1863 dans le Cher et décédée en 1937. Elle a été la mère d’un seul personnage : elle-même – sous le nom de Marie-Claire, romançant son autobiographie sous la forme d’un conte écrit simple, par un coeur simple.

Sa vie a été de pauvresse, livrée à l’Assistance publique et séparée de sa sœur à la mort de sa mère, placée après sa première communion en ferme pour y servir de bergère, de vachère puis de servante en Sologne. Elle a rencontré l’amour enfant avec sœur Marie-Aimée, puis adolescente avec Henri, le frère de sa fermière. Mais pas question d’aimer : à chaque fois, c’est la rupture imposée, les curés parce qu’ils n’aiment pas l’amour terrestre ; les fermiers parce qu’ils n’aiment pas les amours ancillaires.

Seule la nature reste innocente et offre ses bienfaits. Le soleil qui se lève, la brume dans les bois, le printemps qui jaillit, les petits oiseaux qui chantent comme les enfants, ceux de Jean le Rouge à qui elle porte du pain béni. Car Marguerite Audoux a le don du trait vivant. D’une phrase, elle croque, et cela vit. Le cœur pur va droit au but.

Il n’y a pas grand-chose à dire lorsque l’on a eu une vie si terne, faite de devoirs et de servitude. Marie-Claire quittera les fermiers, tentera de retourner au couvent puis fuira à Paris en train. Octave Mirbeau, journaliste anarchiste, auteur de Sébastien Roch, qui dénonce (déjà en 1890 !) malgré Bayrou qui n’en avait jamais entendu parler le viol des adolescents par les prêtres, en assure la préface. « Elle écrivait non avec l’espoir de publier ses œuvres, mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu’elle aimait écrire. »

Dans la suite écrite en 1920, L’Atelier de Marie-Claire, la romancière poursuit sur son expérience de couturière à Paris, avec un moindre succès.

Prix Femina 1910

Marguerite Audoux, Marie-Claire (suivi de l’Atelier de Marie-Claire), 1910, Grasset 2008, 434 pages €11,70

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Sébastien Roch (roman) — Wikipédia

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Et voilà, la #campagne de de lancement de La dernière expédition sur #ulule a connu son ultime étape avec l'envoi des contreparties.
Une chouette aventure pleine d'enseignements :)
#autoédition #écriture #écrivain

Chapitre 4

Quelques semaines après ton arrivée, le froid s’intensifia. Nous étions encore en pleine adaptation, chacune de nous cherchant sa place. Je ne pouvais remplacer ta mère, tu ne pouvais être ma fille. Je voyais bien, dans tes gestes et tes sursauts, dans ta façon de te rendre invisible, que tu avais encore peur de moi, et moi j’avais déjà peur pour toi. Chaque jour, je découvrais une nouvelle facette de ton courage, de ton sérieux, de nouvelles violences que tu avais subies.

Dès les premiers jours, je constatai avec effroi tout ce que tu avais à apprendre et que la plupart des enfants savaient depuis longtemps à ton âge. Tu ignorais tout des couverts, de la lessive, des toilettes, t’asseyais sur le sol dallé au lieu d’utiliser un fauteuil, grattais tes croûtes, léchais tes doigts… une petite sauvage. Patiemment, je m’attaquai à tes mauvaises habitudes, les éradiquant l’une après l’autre et bouillant de ne pouvoir te changer tout de suite.

Il me fallait aussi m’acquitter de mes fonctions, et j’étais souvent dehors. Pour te rassurer après une longue période de pénurie, je m’assurai de te laisser quantité de tisane et de gruau. Après ton copieux premier repas, tu ne mangeais plus qu’en petites quantités, la faute à ton estomac resserré par des années de malnutrition. L’hiver ne me permettait pas de t’apporter tous les fruits et légumes frais dont tu avais besoin, aussi puisais-je dans mes bocaux en sachant que la fin de l’hiver serait pénible et que dès les premiers beaux jours, il me faudrait aller cueillir les jeunes pousses pour amener de la verdure dans nos assiettes.

La seule bonne nouvelle de notre début de cohabitation fut l’éradication des poux, qui avaient succombé à l’étouffement. Après un dernier shampoing, j’égalisai ta coupe et tu perdis tes doigts dans tes cheveux soyeux, émerveillée de leur douceur. Puis, comme tu t’étais habituée à ton turban, tu me réclamas un foulard que je nouai sur ta tête pour retenir tes cheveux en arrière, comme je le faisais aussi avec les miens pour des raisons d’hygiène. Quelques mèches rebelles de tes fins cheveux d’enfant s’échappaient pendant que tu m’observais de tes yeux graves sélectionner des plantes et les mélanger pour faire des tisanes, des cataplasmes, des bâtons de fumigation.

L’arrivée de l’hiver te rendit nerveuse. La pluie se faisait plus froide et, le matin, nous trouvions une fine pellicule de gel dans le tonneau d’eau que je gardais dehors. Je devinais la cause de ton anxiété : être jetée dehors l’été t’avait laissé peu de chances de survie, mais à cette période de l’année, c’était la mort assurée. Si j’estimais qu’il était encore trop tôt pour t’apprendre à lire et écrire, ton comportement général étant encore trop sauvage, je pouvais néanmoins te donner l’illusion de m’être indispensable.

« Dis-moi, petite, fis-je alors que tu étais dans un de tes séances d’observation silencieuse, le visage grave et les sourcils froncés d’inquiétude, aurais-tu la gentillesse d’aller me chercher des plantes que j’ai oubliées ? Je ne peux pas m’arrêter de les réduire en poudre maintenant. »

Ton large sourire confirma mes soupçons. Je te guidai vers un bocal contenant de la stevia. Comme la plupart de mes plantes médicinales, je cultivais ces plants à divers endroits disséminés dans la forêt. Les animaux ne savaient rien de mes cultures et quelques enfants plus téméraires que les autres me volaient quelquefois des plantes. La prudence exigeait de ne pas toutes les conserver au même endroit. Je gardais les plus dangereuses à l’abri d’amas de ronces ou les cultivais à proximité de la cabane.

J’ajoutais quelquefois la stevia pour mes jeunes malades, pour le plaisir du goût sucré. La plante n’était pas du tout utile à ma préparation, que je destinais à un vieillard pour une infection urinaire, mais était sans danger et suffisamment peu courante pour te donner l’illusion de son efficacité. Il faudrait faire attention, toutefois : depuis que j’avais engagé toutes mes ressources dans mon éducation, et qu’il m’en faudrait encore plus pour la tienne, je n’achetais plus de sucre et la stevia se faisait encore plus précieuse.

« Merci, petite, tu m’as été d’un grand secours. C’est tellement difficile de faire ce travail seule, vois-tu, que j’aurai fort besoin d’une aide, surtout pendant l’hiver. Il y a si peu de lumière et tellement de malades, tellement de potions à préparer, mais comment vais-je faire pour tenir la cabane au chaud ? Jamais je ne pourrai entretenir le feu alors que je suis si souvent appelée au village… Comment vais-je faire ? », répétai-je d’un ton désespéré.

« Je fais le feu, moi.

— Vraiment, ferais-tu cela pour moi ? Ce serait une lourde responsabilité, t’en crois-tu capable ?

— Oui, je te promets, il y aura un bon feu, tous les jours. Il fera chaud, les poules sera heureuses.

— Alors tu es un ange qui m’est tombé du ciel pour me venir en aide. Je ne saurais comment te remercier, tant ce feu m’est nécessaire. Que veux-tu en échange de cette grande responsabilité ? »

Comme tu secouais la tête, j’insistai et tu m’avouas ton grand rêve : avoir un manteau bien chaud pour passer l’hiver. J’étais justement en train de te confectionner une épaisse cape de laine bordée de la fourrure d’un renard que j’avais abattu pendant l’été alors qu’il tournait autour de mon poulailler. Je comptais te l’offrir pour la fête du solstice. Si les bons villageois fêtaient la renaissance de leur dieu pour la Noël, les païennes que nous étions fêtions le début des jours plus longs : même si le froid n’en était qu’à ses débuts, le solstice marquait la période de l’espérance et de la foi en une nouvelle année.

« C’est beaucoup, protestai-je pour ne pas gâcher ma surprise, mais je puis te faire des moufles. »

Les moufles, je les avais déjà tricotées.

« Alors je fais du feu et tu fais des moufles. »

Dès le lendemain matin, alors que je me levais dans l’obscurité pour mes tâches matinales, je te trouvai blottie au coin du feu, endormie, les mains maculées de suie, des braises encore chaudes prouvant que tu t’étais levée au milieu de la nuit pour rallumer le feu. Je te soulevai doucement, passant tes bras encore malingres autour de mon cou, et te déposai dans mon fauteuil, où tu te lovas en boule comme un chat, resserrant mon plaid autour de toi. Tu balbutias quelques paroles dans ton sommeil et un sourire béat se dessina sur ton visage.

C’est en vain que je tentai de réprimer la bouffée de chaleur et d’amour qui m’envahit à cet instant.

Au fil des jours, tu m’illuminas de ta bonne volonté et de ta gentillesse. S’il t’arrivait encore fréquemment d’être effrayée, ce qui n’était pas surprenant après l’enfance traumatique que je t’imaginais, tu pris aussi de bonnes habitudes quant à ton hygiène et ton comportement. Peu à peu, je constatai avec un mélange de fierté et d’amusement que tu cherchais à devancer mes besoins en plantes. Tu observais mes mélanges et essayais de deviner mes demandes. Tu fronçais tes sourcils d’incompréhension quand tu te trompais et affichais une expression satisfaite lorsque tu avais raison.

Tu parlais aux poules, aussi, leur racontant en secret ce que tu apprenais lorsque tu croyais que je n’écoutais pas. Quand elles te répondaient d’un caquètement, tu poursuivais de plus belle, ajoutant de ta voix de carillon :

« Oui, c’est vrai, je dois bien parler, je dois faire attention, est-ce que tu dis que le feu commence à être moins fort ? Mais non, tu as tort, regarde comme il y a des flammes belles ! La dame dit qu’elle me donnera des moufles belles pour la fête, et toi, est-ce que tu me donneras un œuf beau ? Nous le mettrons dans le gruau, et je le partagera avec la dame parce qu’elle me donne toujours le gruau le plus bon. Peut-être que je ferai un cadeau moi aussi ? Oui, c’est vrai, elle a des sandales pas belles, je fabriquera des sandales belles et je lui donnera à la fête. J’aime quand la dame est heureuse, ça fait tout chaud dans le ventre. »

En entendant ces paroles, je reniflai bruyamment avant de marmonner quelque chose et de m’enfuir hors de la cabane, émue aux larmes. C’est alors que je vis Laurent, l’épicier du village, se diriger vers moi. Je m’inquiétai aussitôt : on ne venait me chercher que pour les urgences. Pour les maladies les plus courantes, les villageois me guettaient lors de ma tournée quotidienne.

« Qu’y a-t-il ?

— Je t’apporte ton paquet. Tu me rebats les oreilles avec ça tous les jours, alors j’ai pensé que tu voudrais l’avoir de suite.

— Un paquet, dis-tu ? »

J’attendais surtout la réponse du coven, mais je n’imaginais pas qu’ils m’enverraient… Laurent sortit de sa besace un paquet soigneusement enveloppé dans un morceau de cuir fin. Le sceau du coven, en cire bleue et composé de trois triangles entrelacés, était apposé sur la ficelle d’ortie qui le fermait. Vu le format, je savais déjà ce que le paquet contenait : le Code de la sorcellerie. Pas encore remise de ta bonté, je ne pus retenir un sourire. Si elles m’envoyaient le Code, c’est qu’elles t’acceptaient comme apprentie, ce qui te donnait un statut, une existence et des droits.

« Une bonne nouvelle ?

— Merci d’avoir faire le trajet. Reste là, je vais te donner quelque chose pour la peine. »

Je rangeai le paquet avec les autres cadeaux que j’avais prévus, le solstice étant prévu pour dans deux semaines. C’était une année si spéciale que je pouvais bien offrir à Laurent quelque chose de spécial. Ses services me seraient fort utiles à l’avenir, si je devais négocier tes besoins en plus des miens. Je sélectionnai un petit pot de miel pour les enfants et une boîte de graisse à la rose pour sa femme. Pour Laurent, je choisis un petit sachet d’une plante à fumer, légèrement euphorisante, que je gardais habituellement pour apaiser les blessés avant de les opérer.

« C’est trop, protesta-t-il, furieux des services qu’il savait que je lui demanderais en échange.

— C’est une tradition pour Noël, n’est-ce pas ? Pour ta femme et tes enfants. Ne leur dis pas d’où ça vient, ils ne t’en aimeront que plus. Celui-ci, c’est pour ta pipe, mais jamais avant de travailler, cela pourrait te rendre tout chose.

— Et combien ces présents vont-ils me coûter ?

— Rien. Ces cadeaux sont pour te remercier d’être un honnête homme qui me propose toujours d’honnêtes échanges. Je sais combien tu te démènes pour moi et je t’en suis sincèrement reconnaissante. Prends-les et ne changeons rien à notre accord, veux-tu ? »

Alors qu’il s’en allait, il marmonna suffisamment fort pour que je l’entende :

« Ça devait être une sacrément bonne nouvelle, pour que la sorcière en vienne à faire des cadeaux… »

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

Je me suis souvent demandée comment partager mon projet sans trop en montrer non plus. J'ai décidé aujourd'hui que j'allais révéler une des questions principales autour de laquelle va tourner mon histoire, à savoir : Est-ce une bonne chose de renoncer à ses croyances pour poursuivre ses convictions personnelles ?
Le héro de mon roman devra faire ce choix et les personnages secondaires incarneront chacun une facette de cette question.

Vous, qu'en pensez-vous ? Quel choix feriez-vous et pourquoi ?

#ecriture #litterature #roman #ecrivain #viedauteure #question #thematique

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Seb Astien - Écrivain de l'imaginaire

Rencontre, dans la Tour Beurdelaine à Avallon, le dimanche 26 avril à 14h30, avec Ryoko Sekiguchi, écrivaine & Annette Ungewitter, cuisinière du vivant.
Comment faire revivre le goût des choses ? Comment redonner une nouvelle histoire à chaque souvenir ?

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Chapitre 3

La question des poux me pesait. A quoi servait donc de te laver, de te vêtir chaudement, de t’aimer et de t’éduquer, de te protéger et de te redonner confiance, si je n’étais pas capable d’éradiquer quelques nuisibles ? J’avais pourtant lu quelque chose là-dessus, mais je n’arrivais pas à me le remémorer. C’était indigne d’une sorcière ! me fustigeai-je. Je fermai les yeux quelques instants. J’avais nécessairement pris des notes ; je prenais toujours des notes. Je notais tout ce qui avait la moindre utilité.

Où avais-je pu ranger ces informations ? Si j’avais hérité de quelques livres de la vieille, ma bibliothèque médicale se composait majoritairement de feuilles éparses, que je cousais en recueils autour de différents thèmes. Rassembler toutes ces connaissances m’avait pris des années et exigeait beaucoup de moi, mais je ne le regrettais pas, pas plus que je ne regrettais les règles que j’avais enfreintes : j’étais bien trop maligne pour me faire prendre.

Enrichir mes connaissances médicales était une gageure : si le coven s’enorgueillait de posséder ces informations et de les transmettre, génération après génération, tout était fait pour que les sœurs n’en sachent jamais plus que le Conseil. La connaissance était un pouvoir qu’elles gardaient jalousement et faisaient payer très cher. Nous avions en effet la possibilité d’emprunter tout ouvrage que nous jugions nécessaire, et le coven nous envoyait régulièrement une liste de nouvelles acquisitions, qu’il s’agisse de connaissances de l’Avant ou de recherches récemment menées. Mais en pratique, chaque emprunt coûtait si cher qu’il était impossible d’emprunter plus de trois ouvrages par an, quand il nous en aurait fallu une vingtaine pour enrichir réellement nos connaissances.

Avec des soeurs, nous avions donc monté une affaire très prospère : chacune de nous décidait à l’avance quels ouvrages elle emprunterait et communiquait sa liste aux autres. Une fois la question des doublons résolue, nous faisions tourner les ouvrages ou nos notes aux autres sœurs. Ainsi, chacune de nous pouvait lire douze ouvrages et recopier les notes prises sur une trentaine d’autres.

Evidemment, cela demandait beaucoup de papier, d’encre et de plumes. Là encore, je devais donner de mon temps et de mon ingéniosité pour les gagner. Le curé du village pouvait s’en procurer à loisir auprès du diocèse. S’il répugnait à confier à une femme, et encore plus à une sorcière, des outils utiles à la connaissance, il était suffisamment instruit pour connaître l’origine des maladies. J’avais donc profité de sa phobie, comprise depuis bien longtemps, pour lui proposer un troc avantageux pour nous deux : il me commanderait autant de papier, d’encre et de plumes que je lui en demanderais, pendant que je préparerais tous les corps des défunts morts de maladies.

Ce n’était pas dans mes attributions : les sorcières n’étaient chargées que des condamnés à mort et des surnuméraires. Nous avions toutes nos propres cérémonies pour les nés-en-trop : certaines les enveloppaient dans un linge blanc, d’autres avaient aménagé un petit cimetière anonyme, d’autres encore les abandonnaient aux carnassiers pour faire disparaître ces enfants de la honte. La vieille les enterrait nus, si peu profond que les tombes étaient souvent ouvertes par des animaux. Pour ma part, je les momifiais avec soin avant de les ranger dans des casiers aménagés dans la profondeur d’une grotte.

Pour finir, il y avait eu la question des bougies pour étudier, des ustensiles et des ingrédients des potions. Pour les bougies, j’avais instauré très tôt un barème de soins, payable uniquement en bougies. Il était facile pour les villageois, qui pouvaient toucher de l’argent, de s’en procurer, et cela leur convenait mieux que le grain ou la volaille exigés par la vieille : ils pouvaient se passer de lumière, pas de nourriture. Pour le reste, j’avais désigné plusieurs villageois comme fournisseurs : le forgeron ne pouvait me payer qu’en scalpels, couteaux, machettes, ou leur aiguisage régulier ; l’épicier devait me fournir plantes, huiles essentielles et composants chimiques ; la tenancière du bar devait me procurer des fioles, des jarres et des bocaux de conserve.

Après plusieurs années, mon organisation était bien rodée. Je venais de finir un ouvrage fort intéressant sur les maladies de la peau, sur lequel j’avais pris des notes précises et réalisé de nombreux croquis. Ce n’était pas là que j’avais vu cette potion contre les poux, c’était dans les notes d’une sœur… des notes sur les principales maladies infantiles. Je les avais recopiées même si je connaissais la plupart des symptômes, me faisant la réflexion que je pourrais les échanger. J’avais donc dû rassembler ces notes en un recueil unique. Je consultai les tranches des plus petits recueils et tombai rapidement sur celui que je cherchais.

La sœur n’avait pas pris le soin d’organiser ses notes, d’établir un sommaire ou de numéroter ses pages, comme je le faisais systématiquement. Il n’y avait pas non plus de croquis, de description ou d’annotation personnelle. Ça n’avait pas grande importance pour un sujet si commun, mais ça expliquait pourquoi mes notes étaient aussi recherchées dans notre cercle informel : elles étaient souvent aussi intéressantes que l’ouvrage lui-même.

Maladies respiratoires : page 5
Maladies de digestion : page 12
Maladies de la peau : pages 21
Maladies de la croissance : page 32
Blessures ouvertes : page 40
Blessures avec fracture : page 66
Handicaps : page 71
Contrôle des naissances, enfants surnuméraires : page 95
Divers problèmes sans gravité : page 112

J’avais moi-même ajouté les chapitres sur les blessures, le handicap et le contrôle des naissances. Aucun recueil de notes n’avait de valeur s’il était incomplet. Je commençai par consulter le chapitre sur les maladies de peau : allergies, rougeole, brûlures…, avant de me pencher sur les « divers problèmes sans gravité ». Le traitement par défaut était, comme je le savais déjà, de raser la tête de l’enfant puis de le traiter au vinaigre pendant les premières semaines de la repousse. Je refusais cette solution : tu n’étais pas en état de supporter une telle humiliation. Plus bas, il y avait des remarques sur d’autres solutions pour repousser poux et lentes.

Je souris : je tenais la solution. J’avais justement eu de l’épicier un flacon d’huile de lavande pure l’année précédente, qui nous avait valu une dispute : s’il soutenait qu’elle me serait fort utile, elle n’était pas dans les ingrédients dont j’avais le plus besoin. Ma colère était justifiée, avais-je pensé lors de mon dernier inventaire : dix-huit mois plus tard, je n’avais toujours pas ouvert le flacon.

Cette huile me serait utile, finalement. Posée en grandes quantités, peut-être mélangée avec d’autres huiles et la tête serrée dans un turban, elle étoufferait poux et lentes, repousserait les autres nuisibles et pourrait aussi servir de masque régénérant pour tes cheveux et ta peau. Il faudrait laisser mariner tout cela un certain temps, d’après les notes que j’avais sous les yeux, les lentes pouvaient éclore jusqu’à 10 jours après la ponte.

Je passai la moitié de l’après-midi sur tes cheveux. D’abord, je les peignai longuement, les faisant sécher au coin du feu. Même asséchés par le savon et les nœuds, ils avaient une jolie couleur chocolat et bouclaient naturellement. Ensuite, je frottai ton cuir chevelu avec une bonne dose de vinaigre, ce qui fit dégorger de l’huile naturelle. Une fois les cheveux à nouveau secs, j’appliquai un mélange d’huile de lavande, d’huile d’olive et de graisse de canard. Je frottai, peignai, frottai encore, puis entortillai tes cheveux sur eux-mêmes et serrai ta tête dans des bandes de tissu.

Restait à déterminer combien de temps tu devrais étouffer là-dedans. Il me restait les deux tiers de mon mélange. Autant tout utiliser, puisque les enfants du village étaient tondus lors des épidémies de poux.

« Tu vas garder ce turban pendant cinq jours, fis-je en levant tous les doigts de la main, et on fera deux autres poses. Vois-tu combien de temps cela fera au total ? »

Tu levas les doigts d’une main, puis deux doigts de l’autre. Tu ne paraissais pas convaincue par toi-même. Je secouai la tête.

« Montre-moi jusqu’à combien tu sais compter en touchant tes doigts.

— Un, deux, trois…

— Quatre.

— Quatre, cinq.

— Et l’autre main ?

— Un, deux, trois, quatre, cinq.

— Non, regarde. Un, deux, trois, quatre cinq, fis-je en touchant les doigts de sa m main gauche. Six, sept, huit, neuf, dix, ajoutai-je en touchant les doigts de sa main droite. Toi, tu as neuf ans, ça fait ça de doigts, et je levai neuf doigts. Connais-tu ces nombres ?

— Non.

— Alors comment sais-tu quel âge tu as ?

— Elle a dit : tu as neuf ans, tu manges trop, va chercher du travail ailleurs et reviens jamais.

— Qui t’a dit ça ?

— La dame chez qui je fabrique des sandales. Elle vend les sandales pour m’acheter à manger, mais je coûte trop cher parce que je ne fabrique pas assez de sandales. »

C’était donc pour cela qu’elle avait de si jolies sandales ! Elle se les était tressées elle-même. De ce que je savais de celles que je me tressais moi-même, il fallait un jour ou deux pour une paire, et elles étaient vendues six euros. Si bien tressées, on pouvait peut-être en tirer huit ou dix euros. C’était bien assez pour nourrir une enfant. A la ville, on croisait des marchands de sandales qui en fabriquaient deux ou trois paires par jour et qui pouvaient nourrir toute leur famille ainsi.

« Combien en fabriquais-tu ? »

Elle pinça les lèvres et fronça les sourcils. Je levai mes doigts les uns après les autres, répétant les chiffres jusqu’à dix.

« Sept sandales, mais je fabrique que les sandales pour les adultes, alors ça prend plus de temps. Pour moi, ça va vite, mais souvent, je suis trop fatiguée. »

Je ne pus me retenir et la serrai dans mes bras. Cette pauvre enfant avait été exploitée. Par sa mère, peut-être, ou par quelque autre femme qui l’avait recueillie en sachant qu’elle n’avait aucun statut et aucun droit. Si elle se plaignait, elle irait renforcer les rangs des enfants-soldats, et le jour où elle n’avait plus rapporté assez, on l’avait chassée. Quand je la relâchai, elle semblait soucieuse.

« Qu’est-ce qu’il y a, petite ? »

Elle se mit à pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je la serrai à nouveau dans mes bras et la berçai doucement jusqu’à ce qu’elle se calme.

« Je comprends que tu sois triste, fis-je au bout d’un moment, quand ses sanglots se calmèrent. Je comprends que tu sois en colère, que tu aies peur, mais ici, tu auras autant à manger que tu veux et je ne te ferai jamais de mal. Jamais. Je te traiterai bien. Je te le promets. Alors si tu veux, tu peux me faire part de ce qui te cause cette tristesse, pour qu’on trouve une solution ensemble. »

Je la tins devant moi, les yeux dans les yeux. Elle avait le visage souillé de larmes. Je tirai de ma poche mon mouchoir et l’essuyai, puis le lui tendis pour qu’elle se mouche. Elle me regarda aussi désarmée que lorsque je lui avais tendu le savon. Il faudrait donc tout lui apprendre.

« Pince tes lèvres et souffle fort avec le nez pour le déboucher. Tu positionnes le mouchoir comme ça et tu pinces tes narines avec tes doigts. Souffle avec le nez et quand ça bloque, tu desserres un peu les doigts. Je te montre, fis-je en tenant le mouchoir sur son nez. Souffle. Tu vois ? Recommence toute seule et quand tu respireras facilement du nez, tu me diras ce qui te rend si triste. »

Elle resta un long moment silencieuse. Je m’assis en tailleur à côté d’elle et attendis. Je savais qu’il lui faudrait du temps, beaucoup de temps. Beaucoup d’amour et de sécurité, pas seulement du gruau et des vêtements chauds. Finalement, elle prit une grande inspiration et bégaya en cherchant à parler trop vite :

« Tu as dit que tu me gardes mais je coûte cher et je travaille pas vite. Et puis, je ne sais faire que des sandales et toi tu es une sorcière et tu as déjà des sandales et tu ne peux pas vendre d’autres sandales. Tu vas me chasser comme la dame et je sais pas où je vais aller parce qu’il fait froid et que je suis un monstre. »

Une énorme boule se forma dans ma gorge. C’était donc ça ! Mais comment lui faire croire que je ne lui demanderais rien en échange ? Je lui avais donné déjà tellement d’ordres et elle avait grandi dans l’idée que sa nourriture n’était pas gratuite.

« Tu as raison. Voilà ce que je te propose : un autre travail. Celui-là, je sais que tu pourras le faire correctement. Pour l’instant, ton travail sera de manger et de dormir, autant que tu peux. Ce ne sera pas simple et tu devras faire de gros efforts. Ensuite, quand tu n’arriveras plus à dormir la journée, tu changeras de travail. Tu devras jouer et apprendre tout ce qu’un enfant normal sait à ton âge. Ce sera encore plus difficile.

» Quand tu seras prête, je t’apprendrai à lire, à écrire et à compter. Je t’apprendrai le nom des plantes, comment faire les potions, comment soigner des gens. Pendant tout ce temps, tant que tu es de bonne volonté dans ton travail, tu mérites d’avoir de bons repas, un lit confortable où dormir, des vêtements chauds. Tu peux rire si tu es heureuse, pleurer si tu es triste, crier si tu es en colère. Tu peux me parler de ce qui te tracasse pour qu’on trouve des solutions ensemble, te reposer si tu es fatiguée ou si tu es malade, aller et venir comme tu veux dès qu’on aura l’accord du coven pour ça. Est-ce que ce travail te convient ? »

Tu réfléchis longtemps, cherchant à quel moment je pouvais te jeter dehors. Tu ne trouvas rien à redire et acquiesças d’un signe de tête.

« Alors, tu me gardes ?

— Je te l’ai déjà dit, petite. Oui, je te garde. Mange encore un peu et va dormir. »

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

Salut à l'ami Yves Tenret (1948-2026), écrivain, journaliste, critique, polémiste, animateur radio. Salut à sa farouche indépendance d'esprit, à son iconoclasme frondeur, à sa fidélité, à sa drôlerie. A lire ou relire, son meilleur livre, "Comment j'ai tué la Troisième Internationale Situationniste" (éd. La Différence), et ses excellents articles sur Dérives:

https://derives.tv/constellation/tenret/

#ecrivain #critique #littérature #punk #situationnisme