Chapitre 3
La question des poux me pesait. A quoi servait donc de te laver, de te vêtir chaudement, de t’aimer et de t’éduquer, de te protéger et de te redonner confiance, si je n’étais pas capable d’éradiquer quelques nuisibles ? J’avais pourtant lu quelque chose là-dessus, mais je n’arrivais pas à me le remémorer. C’était indigne d’une sorcière ! me fustigeai-je. Je fermai les yeux quelques instants. J’avais nécessairement pris des notes ; je prenais toujours des notes. Je notais tout ce qui avait la moindre utilité.
Où avais-je pu ranger ces informations ? Si j’avais hérité de quelques livres de la vieille, ma bibliothèque médicale se composait majoritairement de feuilles éparses, que je cousais en recueils autour de différents thèmes. Rassembler toutes ces connaissances m’avait pris des années et exigeait beaucoup de moi, mais je ne le regrettais pas, pas plus que je ne regrettais les règles que j’avais enfreintes : j’étais bien trop maligne pour me faire prendre.
Enrichir mes connaissances médicales était une gageure : si le coven s’enorgueillait de posséder ces informations et de les transmettre, génération après génération, tout était fait pour que les sœurs n’en sachent jamais plus que le Conseil. La connaissance était un pouvoir qu’elles gardaient jalousement et faisaient payer très cher. Nous avions en effet la possibilité d’emprunter tout ouvrage que nous jugions nécessaire, et le coven nous envoyait régulièrement une liste de nouvelles acquisitions, qu’il s’agisse de connaissances de l’Avant ou de recherches récemment menées. Mais en pratique, chaque emprunt coûtait si cher qu’il était impossible d’emprunter plus de trois ouvrages par an, quand il nous en aurait fallu une vingtaine pour enrichir réellement nos connaissances.
Avec des soeurs, nous avions donc monté une affaire très prospère : chacune de nous décidait à l’avance quels ouvrages elle emprunterait et communiquait sa liste aux autres. Une fois la question des doublons résolue, nous faisions tourner les ouvrages ou nos notes aux autres sœurs. Ainsi, chacune de nous pouvait lire douze ouvrages et recopier les notes prises sur une trentaine d’autres.
Evidemment, cela demandait beaucoup de papier, d’encre et de plumes. Là encore, je devais donner de mon temps et de mon ingéniosité pour les gagner. Le curé du village pouvait s’en procurer à loisir auprès du diocèse. S’il répugnait à confier à une femme, et encore plus à une sorcière, des outils utiles à la connaissance, il était suffisamment instruit pour connaître l’origine des maladies. J’avais donc profité de sa phobie, comprise depuis bien longtemps, pour lui proposer un troc avantageux pour nous deux : il me commanderait autant de papier, d’encre et de plumes que je lui en demanderais, pendant que je préparerais tous les corps des défunts morts de maladies.
Ce n’était pas dans mes attributions : les sorcières n’étaient chargées que des condamnés à mort et des surnuméraires. Nous avions toutes nos propres cérémonies pour les nés-en-trop : certaines les enveloppaient dans un linge blanc, d’autres avaient aménagé un petit cimetière anonyme, d’autres encore les abandonnaient aux carnassiers pour faire disparaître ces enfants de la honte. La vieille les enterrait nus, si peu profond que les tombes étaient souvent ouvertes par des animaux. Pour ma part, je les momifiais avec soin avant de les ranger dans des casiers aménagés dans la profondeur d’une grotte.
Pour finir, il y avait eu la question des bougies pour étudier, des ustensiles et des ingrédients des potions. Pour les bougies, j’avais instauré très tôt un barème de soins, payable uniquement en bougies. Il était facile pour les villageois, qui pouvaient toucher de l’argent, de s’en procurer, et cela leur convenait mieux que le grain ou la volaille exigés par la vieille : ils pouvaient se passer de lumière, pas de nourriture. Pour le reste, j’avais désigné plusieurs villageois comme fournisseurs : le forgeron ne pouvait me payer qu’en scalpels, couteaux, machettes, ou leur aiguisage régulier ; l’épicier devait me fournir plantes, huiles essentielles et composants chimiques ; la tenancière du bar devait me procurer des fioles, des jarres et des bocaux de conserve.
Après plusieurs années, mon organisation était bien rodée. Je venais de finir un ouvrage fort intéressant sur les maladies de la peau, sur lequel j’avais pris des notes précises et réalisé de nombreux croquis. Ce n’était pas là que j’avais vu cette potion contre les poux, c’était dans les notes d’une sœur… des notes sur les principales maladies infantiles. Je les avais recopiées même si je connaissais la plupart des symptômes, me faisant la réflexion que je pourrais les échanger. J’avais donc dû rassembler ces notes en un recueil unique. Je consultai les tranches des plus petits recueils et tombai rapidement sur celui que je cherchais.
La sœur n’avait pas pris le soin d’organiser ses notes, d’établir un sommaire ou de numéroter ses pages, comme je le faisais systématiquement. Il n’y avait pas non plus de croquis, de description ou d’annotation personnelle. Ça n’avait pas grande importance pour un sujet si commun, mais ça expliquait pourquoi mes notes étaient aussi recherchées dans notre cercle informel : elles étaient souvent aussi intéressantes que l’ouvrage lui-même.
Maladies respiratoires : page 5
Maladies de digestion : page 12
Maladies de la peau : pages 21
Maladies de la croissance : page 32
Blessures ouvertes : page 40
Blessures avec fracture : page 66
Handicaps : page 71
Contrôle des naissances, enfants surnuméraires : page 95
Divers problèmes sans gravité : page 112
J’avais moi-même ajouté les chapitres sur les blessures, le handicap et le contrôle des naissances. Aucun recueil de notes n’avait de valeur s’il était incomplet. Je commençai par consulter le chapitre sur les maladies de peau : allergies, rougeole, brûlures…, avant de me pencher sur les « divers problèmes sans gravité ». Le traitement par défaut était, comme je le savais déjà, de raser la tête de l’enfant puis de le traiter au vinaigre pendant les premières semaines de la repousse. Je refusais cette solution : tu n’étais pas en état de supporter une telle humiliation. Plus bas, il y avait des remarques sur d’autres solutions pour repousser poux et lentes.
Je souris : je tenais la solution. J’avais justement eu de l’épicier un flacon d’huile de lavande pure l’année précédente, qui nous avait valu une dispute : s’il soutenait qu’elle me serait fort utile, elle n’était pas dans les ingrédients dont j’avais le plus besoin. Ma colère était justifiée, avais-je pensé lors de mon dernier inventaire : dix-huit mois plus tard, je n’avais toujours pas ouvert le flacon.
Cette huile me serait utile, finalement. Posée en grandes quantités, peut-être mélangée avec d’autres huiles et la tête serrée dans un turban, elle étoufferait poux et lentes, repousserait les autres nuisibles et pourrait aussi servir de masque régénérant pour tes cheveux et ta peau. Il faudrait laisser mariner tout cela un certain temps, d’après les notes que j’avais sous les yeux, les lentes pouvaient éclore jusqu’à 10 jours après la ponte.
Je passai la moitié de l’après-midi sur tes cheveux. D’abord, je les peignai longuement, les faisant sécher au coin du feu. Même asséchés par le savon et les nœuds, ils avaient une jolie couleur chocolat et bouclaient naturellement. Ensuite, je frottai ton cuir chevelu avec une bonne dose de vinaigre, ce qui fit dégorger de l’huile naturelle. Une fois les cheveux à nouveau secs, j’appliquai un mélange d’huile de lavande, d’huile d’olive et de graisse de canard. Je frottai, peignai, frottai encore, puis entortillai tes cheveux sur eux-mêmes et serrai ta tête dans des bandes de tissu.
Restait à déterminer combien de temps tu devrais étouffer là-dedans. Il me restait les deux tiers de mon mélange. Autant tout utiliser, puisque les enfants du village étaient tondus lors des épidémies de poux.
« Tu vas garder ce turban pendant cinq jours, fis-je en levant tous les doigts de la main, et on fera deux autres poses. Vois-tu combien de temps cela fera au total ? »
Tu levas les doigts d’une main, puis deux doigts de l’autre. Tu ne paraissais pas convaincue par toi-même. Je secouai la tête.
« Montre-moi jusqu’à combien tu sais compter en touchant tes doigts.
— Un, deux, trois…
— Quatre.
— Quatre, cinq.
— Et l’autre main ?
— Un, deux, trois, quatre, cinq.
— Non, regarde. Un, deux, trois, quatre cinq, fis-je en touchant les doigts de sa m main gauche. Six, sept, huit, neuf, dix, ajoutai-je en touchant les doigts de sa main droite. Toi, tu as neuf ans, ça fait ça de doigts, et je levai neuf doigts. Connais-tu ces nombres ?
— Non.
— Alors comment sais-tu quel âge tu as ?
— Elle a dit : tu as neuf ans, tu manges trop, va chercher du travail ailleurs et reviens jamais.
— Qui t’a dit ça ?
— La dame chez qui je fabrique des sandales. Elle vend les sandales pour m’acheter à manger, mais je coûte trop cher parce que je ne fabrique pas assez de sandales. »
C’était donc pour cela qu’elle avait de si jolies sandales ! Elle se les était tressées elle-même. De ce que je savais de celles que je me tressais moi-même, il fallait un jour ou deux pour une paire, et elles étaient vendues six euros. Si bien tressées, on pouvait peut-être en tirer huit ou dix euros. C’était bien assez pour nourrir une enfant. A la ville, on croisait des marchands de sandales qui en fabriquaient deux ou trois paires par jour et qui pouvaient nourrir toute leur famille ainsi.
« Combien en fabriquais-tu ? »
Elle pinça les lèvres et fronça les sourcils. Je levai mes doigts les uns après les autres, répétant les chiffres jusqu’à dix.
« Sept sandales, mais je fabrique que les sandales pour les adultes, alors ça prend plus de temps. Pour moi, ça va vite, mais souvent, je suis trop fatiguée. »
Je ne pus me retenir et la serrai dans mes bras. Cette pauvre enfant avait été exploitée. Par sa mère, peut-être, ou par quelque autre femme qui l’avait recueillie en sachant qu’elle n’avait aucun statut et aucun droit. Si elle se plaignait, elle irait renforcer les rangs des enfants-soldats, et le jour où elle n’avait plus rapporté assez, on l’avait chassée. Quand je la relâchai, elle semblait soucieuse.
« Qu’est-ce qu’il y a, petite ? »
Elle se mit à pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je la serrai à nouveau dans mes bras et la berçai doucement jusqu’à ce qu’elle se calme.
« Je comprends que tu sois triste, fis-je au bout d’un moment, quand ses sanglots se calmèrent. Je comprends que tu sois en colère, que tu aies peur, mais ici, tu auras autant à manger que tu veux et je ne te ferai jamais de mal. Jamais. Je te traiterai bien. Je te le promets. Alors si tu veux, tu peux me faire part de ce qui te cause cette tristesse, pour qu’on trouve une solution ensemble. »
Je la tins devant moi, les yeux dans les yeux. Elle avait le visage souillé de larmes. Je tirai de ma poche mon mouchoir et l’essuyai, puis le lui tendis pour qu’elle se mouche. Elle me regarda aussi désarmée que lorsque je lui avais tendu le savon. Il faudrait donc tout lui apprendre.
« Pince tes lèvres et souffle fort avec le nez pour le déboucher. Tu positionnes le mouchoir comme ça et tu pinces tes narines avec tes doigts. Souffle avec le nez et quand ça bloque, tu desserres un peu les doigts. Je te montre, fis-je en tenant le mouchoir sur son nez. Souffle. Tu vois ? Recommence toute seule et quand tu respireras facilement du nez, tu me diras ce qui te rend si triste. »
Elle resta un long moment silencieuse. Je m’assis en tailleur à côté d’elle et attendis. Je savais qu’il lui faudrait du temps, beaucoup de temps. Beaucoup d’amour et de sécurité, pas seulement du gruau et des vêtements chauds. Finalement, elle prit une grande inspiration et bégaya en cherchant à parler trop vite :
« Tu as dit que tu me gardes mais je coûte cher et je travaille pas vite. Et puis, je ne sais faire que des sandales et toi tu es une sorcière et tu as déjà des sandales et tu ne peux pas vendre d’autres sandales. Tu vas me chasser comme la dame et je sais pas où je vais aller parce qu’il fait froid et que je suis un monstre. »
Une énorme boule se forma dans ma gorge. C’était donc ça ! Mais comment lui faire croire que je ne lui demanderais rien en échange ? Je lui avais donné déjà tellement d’ordres et elle avait grandi dans l’idée que sa nourriture n’était pas gratuite.
« Tu as raison. Voilà ce que je te propose : un autre travail. Celui-là, je sais que tu pourras le faire correctement. Pour l’instant, ton travail sera de manger et de dormir, autant que tu peux. Ce ne sera pas simple et tu devras faire de gros efforts. Ensuite, quand tu n’arriveras plus à dormir la journée, tu changeras de travail. Tu devras jouer et apprendre tout ce qu’un enfant normal sait à ton âge. Ce sera encore plus difficile.
» Quand tu seras prête, je t’apprendrai à lire, à écrire et à compter. Je t’apprendrai le nom des plantes, comment faire les potions, comment soigner des gens. Pendant tout ce temps, tant que tu es de bonne volonté dans ton travail, tu mérites d’avoir de bons repas, un lit confortable où dormir, des vêtements chauds. Tu peux rire si tu es heureuse, pleurer si tu es triste, crier si tu es en colère. Tu peux me parler de ce qui te tracasse pour qu’on trouve des solutions ensemble, te reposer si tu es fatiguée ou si tu es malade, aller et venir comme tu veux dès qu’on aura l’accord du coven pour ça. Est-ce que ce travail te convient ? »
Tu réfléchis longtemps, cherchant à quel moment je pouvais te jeter dehors. Tu ne trouvas rien à redire et acquiesças d’un signe de tête.
« Alors, tu me gardes ?
— Je te l’ai déjà dit, petite. Oui, je te garde. Mange encore un peu et va dormir. »
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