Le signe vivant
Il y a des matins où le monde est suspendu,
comme ce jour du grand silence,
après la mort de Jésus,
quand rien ne tient que l’attente.
À mon réveil, avant de quitter la maison,
avant le bois du sabre et la sueur du kendo,
j’ai tracé en moi le signe de croix
non comme un symbole appris,
mais comme une respiration ancienne.
Le Père,
amour de père, amour de mère,
et plus encore,
Abbahimma,
source sans domination,
impuissance infinie d’aimer
qui ne retient rien,
qui laisse être.
Le Fils,
Dieu au milieu des humains,
dans la chair ordinaire,
dans la fatigue, le rire, la peur,
dans la vie vécue de l’intérieur
pour dire une seule vérité :
l’amour ne s’impose pas,
il se donne.
Et l’Esprit,
vibration entre les deux,
souffle sans forme,
danse invisible
où les univers se tiennent,
où les cosmos sont baignés
sans jamais être possédés.
J’ai voulu le dessiner,
non pour le comprendre,
mais pour l’habiter.
Puis vint le matin de Pâques,
et comme chaque jour,
la lecture lente,
le chemin partagé,
Chemin de vie par l’Esprit.
Les mots m’ont conduit ailleurs,
vers l’Évangile de Marie,
là où la personne humaine
n’est ni homme ni femme,
mais profondeur offerte.
Et lorsque j’ai ouvert Colette,
j’ai senti la même source :
une attention radicale à la vie,
à l’amour qui ne moralise pas,
mais regarde.
Alors tout ce que j’aime
s’est mis à se répondre.
Le kendo,
ce moment du geiko
où le temps s’arrête,
où je sais que je vais partir,
parce que l’autre m’y invite.
Offrande du geste.
Confiance dans l’instant.
Père, mère, et plus encore.
La danse,
quand le corps devient prière,
quand la danseureuse touche l’éternité
dans un mouvement accompli,
et que l’on attend la suite…
mais que surgit l’inattendu.
Foi du corps.
Abandon.
Le jeu de rôle,
quand, en maîtresse du verbe,
j’ouvre la scène,
et que dans ce silence tendu,
les joueureuses déferlent,
habitent leurs personnages,
créent leur propre histoire.
Esprit à l’œuvre.
Création partagée.
Et le signe de croix revient,
non sur moi seulement,
mais offert à mes enfants.
À ma fille danseuse,
corps parlant l’indicible.
À mon fils, escrimeur japonais,
lame claire, esprit vif.
À leurs amis,
devenus mes fils et mes filles,
par la simple fidélité du lien.
Et à celle dont je suis l’époux,
quarante-trois ans de vie mêlée,
de joies, de nuits, de recommencements,
amour non possédé,
mais choisi chaque jour.
Tout se tisse.
Tout se répond.
Comme cela se tisse aussi
en toi qui me lis,
car nos vies sont faites
de ce que nous aimons,
de ce que nous croyons,
de ce que nous osons offrir,
quelles que soient nos fois.
Tracer le signe de croix
en conscience,
avec tout son corps,
avec toute sa vie,
ce n’est pas séparer le sacré du reste.
C’est reconnaître que le mystère
habite nos gestes ordinaires,
nos combats, nos danses, nos récits,
nos amours fragiles.
Alors, malgré nos divergences,
je veux te dire ceci :
je t’aime.
Parce que tu es mystérieux.
Dans le kendo.
Dans la danse.
Dans le jeu.
Dans la vie.
Et que l’Esprit
respire aussi en toi.
Haïku
Un signe tracé,
un corps en juste souffle,
souffle partagé.
Tanka
Du front jusqu’au cœur,
sabres, pas et danses lents.
L’Esprit ouvre le jeu.
Je bénis nos enfants toustes,
avec l’amour long vécu.













