John Le Carré, La petite fille au tambour
Le maĂźtre anglais de lâespionnage, qui en fut un lui-mĂȘme en pleine guerre froide avant que sa couverture ne soit compromise par Kim Philby, se dĂ©centre cette fois-ci au Moyen-Orient. Les attentats palestiniens secouent les villes europĂ©ennes, perpĂ©trĂ©s par divers groupes terroristes aidĂ©s de « rĂ©volutionnaires » qui ont trouvĂ© dans la Cause du prolĂ©tariat mondial lâidĂ©al prĂ©-djihadiste de leur vie terne de petit-bourgeois trop gĂątĂ©. Je ne sais pas pourquoi les commentateurs sâĂ©tonnent de la rhĂ©torique MĂ©lenchon en faveur de la gauche rĂ©volutionnaire, des nouveaux prolos arabes, de la cause palestinienne : câest rigoureusement la mĂȘme que dans ses annĂ©es 70 de jeunesse.
Lâespionnage israĂ©lien a dĂ©cidĂ© dâinfiltrer le rĂ©seau dâun groupe qui a dĂ©jĂ tuĂ©, faisant exploser quelques bombes artisanales quâils ont fait porter par des jeunes filles occidentales ignares et enamourĂ©es. Pour elles, la « rĂ©volution » consiste surtout Ă baiser autant que faire se peut avec de jeunes gens bruns et musclĂ©s, emplis dâune grande passion pour leur peuple. Les garçons occidentaux leur semblent trop fades, repus, mous et sans ferveur.
Câest ainsi que « Joseph », maĂźtre Mossad dâĂąge mĂ»r, choisit « Charlie », une jeune actrice anglaise de 20 ans plutĂŽt moche mais ardente au lit et ouvertes aux beaux jeunes mĂąles, pour pĂ©nĂ©trer les terroristes en se faisant pĂ©nĂ©trer par eux. Câest le grand jeu de la « lĂ©gende », ce rĂŽle endossĂ© aprĂšs avoir Ă©tĂ© minutieusement prĂ©parĂ©, et qui doit paraĂźtre plus vrai que nature. Charlie est censĂ©e mener jusquâĂ Khalil, Palestinien de la trentaine Ă la tĂȘte dâun rĂ©seau dangereux, en se disant amoureuse Ă©perdue de « Michel », son jeune frĂšre tuĂ© pour la Cause â dans lâexplosion de sa voiture Mercedes emplie dâexplosifs quâil allait livrer pour un attentat anti-juif en Allemagne.
La mise en condition est soignĂ©e, ne laissant rien au hasard. Des piles de lettres Ă©manant soi-disant de Charlie Ă Michel, et les quelques rĂ©ponses de Michel Ă Charlie, imitent parfaitement les Ă©critures ; elles sont nourries du renseignement collectĂ© ici ou lĂ . Michel est mĂȘme enlevĂ© par le Mossad et prĂ©sentĂ© un jour Ă Charlie, entiĂšrement nu, pour quâelle puisse repaĂźtre ses yeux de son jeune corps bronzĂ© Ă la cicatrice blanche sur la hanche. De quoi alimenter ses fantasmes pour la lĂ©gende, mais aussi pouvoir rĂ©pondre aux questions prĂ©cises de ceux quâelle va infiltrer.
Car les Palestiniens ne sont pas non plus des enfants de chĆur. Au Liban, dans les territoires occupĂ©s, ils changent de lieu, de nom et de passeport frĂ©quemment et font passer Ă la jeune occidentale ni arabe, ni juive, une sĂ©rie de tests pour Ă©tablir sa loyautĂ© et tenir son rĂŽle de veuve amoureuse Ă©plorĂ©e. Charlie sâen tient Ă Michel, toujours Michel, comme si elle lâavait vraiment connue charnellement, aimĂ©e rĂ©ellement. Sentir son rĂŽle est ce qui fait de vous un bon acteur.
Mais il arrive aussi que le rĂŽle soit tellement prenant que lâon ne sait plus du rĂ©el et du faux quel est le vrai. Mission accomplie, Khalil dĂ©couvert, logĂ© et tuĂ© â in extremis Ă cause dâune minuscule erreur de prĂ©paration â la redescente est longue et douloureuse. Qui suis-je ? Ătre ou ne pas ĂȘtre ? Joseph le vrai ou Michel le fantasme ?
Lâattrait de ce roman rĂ©side non seulement dans le dĂ©tail mĂ©ticuleux des actions des uns et des autres, non seulement dans la sensualitĂ© de cette jeunesse emportĂ©e par sa passion rĂ©volutionnaire corps et Ăąme, se montrant nus et baisant volontiers â mais surtout dans cette plongĂ©e dangereuse dans la double personnalitĂ©. Pour la bonne cause, pour Ă©viter les bombes, mais avec le doute que les bombes dâen face, « lĂ©gitimes », ne soient pas plus justifiĂ©es. Le mimĂ©tisme des adultes qui tirent les ficelles de ce grand jeu devrait alerter : si Joseph le juif ressemble Ă Khalil lâarabe, musclĂ©, volontaire, rationnel, fort â qui a « raison » ?
Câest aussi une leçon dâhistoire Ă la fin des annĂ©es 70 que livre John Le CarrĂ©. IsraĂ©liens trop puissants et sĂ»rs dâeux-mĂȘmes contre Palestiniens Ă©ternellement « rĂ©fugiĂ©s » parce quâaucun pays arabe ne veut dâeux. « Lâerreur de 1967 » lorsquâIsraĂ«l, victorieux, nâa pas tendu la main Ă ses adversaires pour partager la terre en deux Ătats. Le romantisme du combat pour une soi-disant rĂ©volution post-68, vite assagie avec lâĂąge qui est venu. Baiser, oui, « sâĂ©clater » pourquoi pas, mais au risque de sauter avec la bombe mal ficelĂ©e, pour une cause pas meilleure quâune autre.
The Little Drummer Girl, un film américain de George Roy Hill, avec Diane Keaton, Klaus Kinski, Sami Frey, est sorti en 1984.
John Le CarrĂ©, La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl), 1983, Points poche 2021, 768 pages, âŹ9,50
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Dâautres romans dâespionnages de John Le CarrĂ© dĂ©jĂ chroniquĂ©s sur ce blog :
https://argoul.com/2023/08/19/john-le-carre-le-chant-de-la-mission/
https://argoul.com/2021/12/06/john-le-carre-le-tailleur-de-panama/
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