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Pour les autres, on reprend...
Jour 5 : PROFONDEUR
L’étang n’était pas très fréquenté. À moitié dissimulé par les hautes herbes, il fallait pour y accéder braver des friches tapissées de gaillet gratteron et de ronces. Rien qui ne puisse effrayer deux enfants désœuvrés.
“Allez ! Fais la passe !”
La reine-des-prés embaumait l’air brûlant du plein été. Ce soir, leur mère retirerait en grimaçant les quatre ou cinq tiques qui avaient réussi à s’accrocher à leurs corps chétifs, mais pour l’heure, tout ce qui comptait, c’était la grenouille morte. C’est le petit qui l’avait vue en premier. Le grand avait appuyé son autorité en vérifiant qu’il n’y avait rien de dangereux, pérorant d’une voix grave sur la menace méconnue des grenouilles zombies. Après l’avoir longuement bousculée avec un bâton sec, elle était devenue l’élément principal d’une partie de hockey aux règles fantaisistes.
“Tu sais vraiment pas viser !”
“Si, je sais viser !”
Les berges plongeaient à pic vers l’étang, mais une zone terreuse jonchée de cailloux restait suffisamment dégagée pour leur servir de terrain de jeu. Le grand détourna son attention un moment, le temps de chasser un moustique trop insistant, et le petit en profita pour lancer la grenouille. Elle heurta sa cuisse nue avec un bruit mou.
“Arrête ! T’es vraiment dégueu !”
“T’as vu que je sais viser !”
La course-poursuite s’engagea aussitôt. L’issue ne faisait aucun doute, puisque les jambes de l’aîné faisaient au moins deux fois la taille de celles de son frère. Ils s’enfoncèrent dans les broussailles sans craindre les bestioles, aussi invincibles qu’on peut l’être à cet âge. Ils se heurtèrent et roulèrent sur le sol. Personne, pas même eux, ne pouvait dire s’il s’agissait d’une vraie bagarre ou d’un jeu. Mais quand le petit commença à pleurnicher, le grand le lâcha en soupirant.
“T’es vraiment un bébé.”
“Tu m’as fait mal ! Je vais le dire !”
“ Ah ouais ? Ben moi je leur dirai que t’es un gros bébé, et que t’as fait pipi dans ta culotte.”
“C’EST MÊME PAS VRAI !” hurla le petit, rouge d’indignation.
Le grand s’éloigna en chantonnant “pipi-culotte, pipi-culotte !”. Désespéré, son frère enfouit son visage contre ses genoux, et laissa échapper de grands sanglots dramatiques, vérifiant régulièrement qu’on l’écoutait avec toute l’attention nécessaire. Quand il fut devenu évident que personne n’en avait rien à faire, il se releva, maussade, et s’approcha de la berge.
Une libellule vrombit presque sous son nez, dissipant son chagrin. L’étang grouillait de vie. À la surface, crevée par de mystérieuses petites bulles, une araignée d’eau patinait. Fasciné, le petit ramassa un bâton, et le tendit autant qu’il le pouvait. Trop court. Il avança d’un pas supplémentaire, mais il manquait encore dix bons centimètres pour l’atteindre. Il s’accrocha à une poignée d’herbes, glissa encore son pied, et s’étira de toutes ses forces.
Le crochet surgit de l’eau et fendit l’air, frôlant son ventre.
Par miracle, il parvint à se jeter en arrière, et tomba sur les fesses avec un grand cri. Il s’en était fallu de peu qu’il ne perde l’équilibre et bascule pour de bon.
Depuis l’étang, deux yeux sournois le contemplaient. La créature tendit davantage son horrible tête verdâtre, et renifla. Un sourire où ne subsistaient que de vagues souvenirs de dents s’épanouit.
“Tu as eu peur, Petit.”
Sa voix n’était qu’un sifflement vipérin. L’enfant sentit les poils se dresser sur ses bras. Paralysé de terreur, il regarda la créature s’approcher de la rive. Des algues étaient plaquées sur son corps squelettique. Une odeur de vase immonde s’éleva dans l’air quand il commença à se hisser hors de l’eau.
“Elle a un goût exquis, ta peur. Ça fait si longtemps.” Il passa une langue gourmande sur ses lèvres molles, luisantes comme le ventre des truites. Son crochet se planta dans la terre avec un bruit mat.
Le petit hurla de toutes ses forces. La chose se rétracta sous le choc, avant de reprendre sa lente progression, alléché.
“Nous autres avons besoin de la peur. Elle nous nourrit. Tu ne le savais pas ? Les enfants ne s'approchent plus de l’eau, et j'ai tellement faim… ”
Bientôt, sa main se refermerait autour de sa jambe. Il l’attirerait vers lui d’un geste, planterait le crochet dans son ventre, et le viderait comme on ouvre un poisson, avant de l’entraîner tout au fond, et de le dévorer. Il comprenait tout cela d’instinct. Les histoires se perdent, mais les enfants savent.

