Le dernier fils des dieux
Jean Baret, auteur, entre autres, de la trilogie Trademark qui fut une sacrée claque, revient ce mois-ci aux éditions Mnémos avec Le dernier fils des dieux, roman qui fut laconiquement annoncé avec la phrase « Les ultra-riches nous veulent du mal ». Il n’en fallait pas plus pour m’attirer. J’ai eu la chance de le recevoir et voici ce que j’en ai pensé… Extrait: « L’argent, c’est le pouvoir: un peu pour des trucs, beaucoup pour briser des vies, énormément pour tordre la réalité. Le cours de morale m’a bien formé. Postmoderne, autofondé, je suis au-dessus de la morale, des lois, de Dieu - des trucs de ploucs.» J’ai beaucoup de mal à exprimer ce que je ressens vis-à-vis de cette lecture. Je vous avoue que je ne sais pas vraiment quoi en penser. Aies-je été déçue? Peut-être, peut-être pas, bien au contraire, comme dirait le narrateur. J’ai été surprise, c’est certain, et pas forcément en bien. Je pensais que j’allais surtout lire de l’anticipation et je ne m’attendais pas à passer autant de temps dans cette cave, dans cette séquestration forcée, uniquement ponctuée de temps à autres de retours sur la vie de notre jeune riche parfaitement détestable. Le récit est également déroutant par sa narration presque statique, redondante, faîte de retours en arrière et d’ellipses mais revenant toujours aux mêmes murs de béton in fine. Il y a une perte de repère assumée, un arrêt même de la conception du temps. Il y avait un avant, on croit comprendre qu’il y a un après, mais il y a surtout ce présent enfermé qui dure sans balise. Cela rend la lecture un peu fastidieuse, par ses répétitions, par l’impression de stagner dans le récit. Mais cela donne aussi une dimension très particulière qui fait douter de tout. On ne compatit pas du tout avec le narrateur, fils d’un magnat de l’industrie, richissime connard sans morale et sans éthique qui a profité d’un pouvoir sans limite sur le reste de l’humanité. Même si ses réflexions sur le sens de l’existence cachent potentiellement en creux un vide émotionnel (mais trop en creux), on a surtout affaire à un protagoniste sans humanité. Parce que ce personnage principal et narrateur est vraiment une sombre raclure à tout point de vue. Il est difficile de ne pas avoir envie de le voir crever rapidement et ses insultes constantes à notre égard ne favorise en rien le plaisir. Car oui, le narrateur s’adresse souvent à nous pour balancer son mépris. Un plaisir donc… Son histoire est émaillée de choses détestables, d’attitudes omnipotentes gerbantes, sous lesquelles on devrait déceler une vive critique de notre soumission à ces autorités financières mais qui perd surtout le lecteur par son aspect trop caricatural. Le roman souligne tout de même l’absurdité de notre société qui leur laisse tant de pouvoir sous prétexte que leur compte en banque nous écrase toustes. Extrait: « Je contrôle l’information. Je contrôle l’histoire. J’ai planté une mind bomb dans votre tête. Je souffre? Peut-être. Peut-être pas. Je suis héroïque dans mes actions? Peut-être, peut-être pas. Je suis un escroc, j’invente tout? Peut-être. Peut-être pas. Mais je vous pose à tous une question. Est-ce que c’est si important, au fond? » J’ai apprécié certains éléments du récit, notamment les questionnements sur la véracité d’une histoire, sur l’acceptation d’une manipulation du réel par le récit d’un autre, ou encore l’enseignement ultime du sens de l’existence (vous qui le lirez, vous comprendrez pourquoi j’ai à ce moment-là de ma lecture). Autre aspect intéressant, même si mal abouti: le narrateur joue avec le déroulé de l’intrigue pour mieux nous surprendre en nous mettant partie prenante du récit. Mais j’ai été globalement déçue. Parce que le récit manque d’intensité et de finesse dans la critique du pouvoir des ultra-riches. Parce que j’en attendais surtout quelque chose de jubilatoire que je n’ai pas eu du tout. Parce que la surenchère de révélations finales m’a semblé too much. Je reste donc un peu dubitative en fin de lecture. J’ai le sentiment aussi de manquer d’un bagage, sûrement philosophique, pour aller plus loin dans mon avis à propos de cette lecture. Il y a un effet probablement quelque chose à tirer de cette déconstruction brutale, une réflexion métaphysique qui m’évoque également la caverne de Platon avec cet enfermement sans repère et cette vie basée sur des apparences. Je pense honnêtement être passée à côté d’une partie du texte mais je me dis aussi qu’un roman qui a besoin d’une trop grosse interprétation pour être apprécié a raté quelque chose. Globalement, malheureusement, je n’ai pas passé un bon moment. Extrait: « Pour la première fois de la vie, je subis la volonté d’un tiers. Un autre être humain s’impose à moi, et cette sensation est bien plus douloureuse que son poing dans mon ventre.» En bref, Le dernier fils des dieux est un roman qui nous plonge dans la séquestration forcée d’un milliardaire exécrable en proposant ainsi une réflexion critique sur le pouvoir absurde que confère l’argent dans notre monde. Mais le personnage est trop caricatural et la critique n’est ni subtile, ni jubilatoire. On se lasse rapidement de cette obligation à côtoyer un type atroce qui nous narre son histoire et des répétitions de l’intrigue qui manque elle aussi de nuances. Dommage. Résumé : « À l’aube de l’effondrement des sociétés humaines mondialisées, un journaliste reçoit un étrange carnet, journal intime d’un jeune homme, héritier d’une fortune sans commune mesure et retenu contre son gré par un colosse silencieux dans une prison de béton. Au fil des pages, il découvre la vie de débauche et l’arrogance de cette frange de la population qui agit comme les nouveaux dieux ; quelques-uns organisent par ennui, au sein d’un mystérieux club, des actions absurdes provoquant des désordres internationaux. Mais quel lien peut avoir l’enlèvement d’un de ces ultra-riches avec le chaos généralisé en cours ?» (Illustration de couverture: Scott Uminga) - Livre reçu en service de presse. Publication non rémunérée. Merci aux éditeurs. - > Content warning