Ana Belen Montes: obéir à la conscience plutôt qu’à la loi
Condamnée pour espionnage et soumise à un régime carcéral extrême, cette ex-analyste du Pentagone a informé Cuba durant dix-sept ans. À l’aune de l’actualité, des voix demandent que sa peine soit reconsidérée.
Numéro 25037-016 à la prison de sécurité maximale de Carswell (Texas, États-Unis), Ana Belen Montes a fêté ses 59 ans quelques jours avant l’arrivée du président Obama à Cuba. À l’heure où Washington et La Havane renouent des liens et que les deux camps ont libéré des «espions» en décembre 2014, cette ex-analyste du Pentagone qui a délivré gratuitement des informations au gouvernement cubain pendant dix-sept ans semble pour l’instant avoir été écartée des négociations. Plusieurs comités civils se sont créés de par le monde en 2015 pour demander l’allègement de sa peine.
Pionnière ou criminelle?
En effet, si Ana Montes est considérée par ces derniers comme une précurseur de la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, elle subit depuis 2001 un régime carcéral bien plus sévère que celui administré aux plus grands criminels. Condamnée en 2002 à vingt-cinq ans de prison, Ana Montes est depuis lors soumise à un isolement extrême. Ni correspondances avec l’extérieur, ni contacts avec les autres détenues, ni téléphones, ni lectures, ni médias ne lui sont autorisés.
Elle est internée dans la section de psychiatrie, sans que cette décision soit motivée par les autorités pénitentiaires, qui se refusent à donner des informations sur sa santé et les traitements médicaux qu’elle reçoit. Décrite par le Washington Post comme «l’espionne la plus importante de tous les temps», Ana Montes aurait-elle donc été si dangereuse?
Brillante carrière universitaire
Fille d’un médecin militaire de l’armée US, cette citoyenne américaine d’origine portoricaine a suivi une brillante carrière universitaire en relations internationales. Entrée à l’Agence de renseignement pour la défense au Pentagone (DIA) à 28 ans, elle devient quelques années plus tard analyste pour la section de l’Amérique centrale. Elle constate les effets désastreux de la politique étasunienne au Nicaragua et à Cuba, notamment avec les attentats organisés depuis les États-Unis, qui provoquent la mort de nombreux civils. C’est lors d’un de ses «voyages d’observation» à La Havane pour le compte de la défense étasunienne qu’elle est «captée» par les services cubains.
Au cœur de l’action
Experte de première catégorie au sein de l’administration et de la défense US, spécialiste de «l’ile rouge», Ana Montes a accès à toute l’information, en particulier sur les activités militaires cubaines. À ce titre, elle est membre du très secret «groupe de travail interagences sur Cuba», qui rassemble entre autres des experts de la CIA et d’autres agences de renseignement. Elle a ainsi pu convaincre son gouvernement que Cuba ne représentait pas une menace militaire et, parallèlement, informer les Castro des plans d’agression des États-Unis contre l’ile.
La maladie des espions
Après quinze ans de double vie «parfaitement» menée, Ana semble avoir soudain souffert de la maladie des espions: le trop plein de confiance en soi. Un collègue la soupçonne et convainc sa hiérarchie de lui confier l’enquête. Il la file durant deux ans pour réunir les preuves. Mais à la suite des attentats du 11 septembre 2001, les supérieurs estiment qu’il ne faut plus perdre de temps car Ana Montes détient des informations que Cuba pourrait réclamer afin de les vendre à l’Afghanistan. Décision est prise de perquisitionner sa maison en son absence. Ils y trouvent de l’encre sympathique, une radio à courtes ondes et des papiers qu’elle a oublié de détruire. Ana Montes est arrêtée dans la plus grande discrétion. À son bureau, dans sa famille, c’est l’effroi.
Ni Dieu ni maitres
Ana Montes aurait-elle donc été victime d’un lavage de cerveau communiste ou d’un sentiment de rébellion d’origine freudienne en opposition à son père autoritaire, comme l’ont laissé entrevoir certains collègues ou proches ? La lecture du plaidoyer d’Ana Montes tend à donner un éclairage davantage nuancé. «Le principe d’aimer son prochain comme soi-même est le guide essentiel pour des relations harmonieuses entre tous les pays. Ce principe implique tolérance et compréhension pour la façon de se comporter envers les autres. Il implique que nous traitions les autres nations comme on aimerait être traité: avec respect et considération. C’est un principe que, malheureusement, nous n’avons jamais appliqué à Cuba. Votre Honneur, je suis devant vous aujourd’hui pour une activité à laquelle je me suis livrée parce que j’ai obéi à ma conscience plutôt qu’à la loi.»
«Peut-être que le droit pour Cuba d’exister libre de toute pression politique ou économique ne justifie pas les informations secrètes que j’ai transmises pour l’aider à se défendre. Je peux seulement dire que j’ai fait ce qui me paraissait être juste pour réparer une grave injustice.» Acceptant de se déclarer coupable pour ne pas être condamnée à mort, Ana Belen Montes refuse pourtant de s’excuser. «Je dois allégeance à des principes, et non à tel ou tel pays, gouvernement ou personne. Je ne dois allégeance ni aux États-Unis, ni à Cuba, ni à Obama, ni aux frères Castro, ni même à Dieu.»
Source : LeCourrier.ch
Comment défendre une espionne?
Le cas d’Ana Montes repose la question de la frontière parfois délicate entre espionnage et engagement politique, évoquée récemment avec Julian Assange et Edouard Snowden. Pour Alain Bovard, spécialiste en politique des droits humains à Amnesty International Suisse, Ana Montes est absente des listes de l’ONG en raison de son statut «d’espionne». S’il en méconnait les raisons exactes, il esquisse une hypothèse: «Je ne pense pas qu’une personne accusée d’espionnage qui aurait donc commis des infractions pénales et aurait été condamnée à l’issue d’un procès équitable puisse être considérée comme un prisonnier d’opinion. On ne saurait reconnaître un ‘droit à l’espionnage’ sur la base de la liberté d’expression. Ce serait aller beaucoup trop loin.»
Il évoque cependant le cas de Mordechai Vanunu, ce technicien nucléaire israélien qui avait révélé des détails sur le programme militaire israélien et avait été condamné par son pays pour trahison du secret d’État. «Amnesty l’avait considéré, après de longues discussions, comme un prisonnier d’opinion, un lanceur d’alertes et non un comme espion».
L’appui de la société civile
Reste qu’Ana Montes n’a reçu aucune rétribution financière pour ses activités politiques et qu’elle estime avoir agi pour défendre le peuple cubain en alertant le gouvernement cubain des attaques prévues contre l’ile. Pour plusieurs comités civils de soutien à Ana Montes qui se sont constitués au fil des ans, à l’image de celui lancé par la militante française Jacqueline Roussie, les conditions d’incarcération auxquelles Ana Montes est soumise devraient suffire à la considérer comme une prisonnière politique, et donc à revoir sa peine à la baisse. D’autant que précédent il y a, avec les échanges en décembre 2014, à la suite de la reprise des relations diplomatiques entre La Havane et Washington, des prisonniers Alan Gross et des cinq «héros» cubains, espions qui avaient été arrêtés sur le sol américain en 1998.
À Cuba, on expliquerait qu’Ana Montes n’étant pas cubaine, il est difficile d’exiger quoi que ce soit la concernant. Du côté des autorités judiciaires américaines, on avance que, contrairement aux cinq Cubains, Ana Montes s’est reconnue coupable d’espionnage. La raison d’État et les informations hautement confidentielles auxquelles elle a eu accès sont avancées pour justifier le régime d’isolement extrême auquel elle est soumise.
Un geste de Barack Obama
Mais c’est de Barack Obama que l’on espère un geste. Ana Belen Montes ayant été condamnée par la justice fédérale et non par la cour de justice d’un État, le président américain pourrait intervenir pour obtenir des conditions de détention plus humaines, et même lui accorder la grâce. À la base de l’espoir, l’approche de la fin du mandat présidentiel et un cas tout récent, celui de l’américain Jonathan Pollard. Alors qu’il était employé par les services de renseignement de la marine américaine, cet homme avait vendu des milliers de renseignements à l’Etat hébreu. Condamné à perpétuité il y a trente ans, il a été libéré dans la plus grande discrétion le 20 novembre dernier. Malgré l’appel signé par quelques centaines de Français et envoyé au président américain en décembre dernier, en période natale, rien n’a encore bougé pour Ana Montes. LHR
Les comités de soutien recommandent à ceux qui le souhaitent d’envoyer des lettres de soutien simples et sans référence politique à l’adresse suivante: Ana Belén Montés, N° 25037-016, FCM ederal Medical Center) P.O. Box 27137 Fort Worth, TX 76127, USA
Références bibliographiques:
Latines, belles et rebelles, Hernando Calvo Ospina, Le Temps des Cerises, 2015
Agissons pour Ana Montes, Jacqueline Roussie, Le Grand Soir, 2015
Le grand livre des espions, Patrick Pesnot, Fayard, 2015
«Ana Montes, l’espionne cubaine deux fois secrètes», Le Courrier International, mai 2013
The Washington Post, éditions du 18 avril 2013 et du 18 décembre 2014.