INVESTIGATION de DISCLOSE
Facebook, paradis des trafiquants d’animaux sauvage
Facebook, plaque tournante du trafic d’espèces animales protégées
Par Pierre Leibovici et Anne-Sophie Novel
Le réseau social aux 3 milliards d’utilisateur·ices est devenu la principale place de marché pour le trafic d’animaux sauvages, considéré comme la quatrième activité criminelle la plus lucrative au monde. Officiellement interdit sur sa plateforme, ce commerce est en réalité générateur de profits pour le groupe Meta, comme le révèlent les médias Bellingcat et Mongabay.
Long bec aux reflets jaunes et plumage noir de jais, le jeune oiseau a été photographié au sol, attaché à un morceau de ferraille par une ficelle. C’est un calao rhinocéros, une espèce classée « vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Le volatile a été arraché à son habitat naturel — les forêts primaires d’Asie du sud-est — pour être mis aux enchères sur Facebook. Sous la photo qui accompagne l’annonce, un internaute commente : « Fais juste attention à ne pas te faire prendre ». « Oui, c’est le risque », répond le vendeur.
La publication a été partagée sur un groupe Facebook intitulé « Forum de ventes et d'échanges d'animaux de l'ouest de Bogor », une ville située sur l’île de Java, en Indonésie. Une communauté très active, où plus de 200 ventes d’animaux ont été proposées en une seule semaine. Les médias Bellingcat et Mongabay révèlent que parmi elles, 18 concernent des espèces en voie de disparition, dont le commerce est interdit en Indonésie.
Facebook est devenu une menace existentielle pour la faune indonésienne, déjà décimée par la déforestation. Les 17 000 îles du pays hébergent un nombre considérable d’espèces endémiques, qui n’existent nulle part ailleurs à l’état sauvage. Mais les braconniers arpentent les forêts primaires à la recherche de singes, reptiles et oiseaux rares, pour les vendre au plus offrant sur le réseau social de Meta. À lui seul, il concentre trois quarts des ventes en ligne d’espèces sauvages, largement devant WhatsApp, YouTube ou eBay.
Un trafic générateur de revenus pour Facebook
L’essentiel des enchères d’animaux sauvages a lieu dans des espaces de discussion en groupe accessibles sur invitation. La communauté sur laquelle le calao rhinocéros a été mis en vente fait ainsi partie d’un réseau de neuf groupes Facebook, qui totalisent plus de 70 000 inscrit·es. Tous ont été créés par le même homme, identifié par les journalistes de Bellingcat à partir des photos qu’il publie régulièrement depuis son animalerie, située dans la banlieue de Jakarta, la capitale indonésienne. De l’aveu même du trafiquant, auquel les journalistes ont rendu visite en se faisant passer pour des clients, l’essentiel de ses ventes sont conclues en ligne.
Selon les règles d’utilisation de Meta, la vente d’espèces animales et de produits animaux est formellement interdite. Certaines des communautés en ligne de ce trafiquant sont pourtant actives depuis 2020, sans jamais avoir été inquiétées.
Des photos d'animaux sauvages partagées sur des groupes Facebook repérés par Bellingcat. De gauche à droite : un singe de Java, un binturong et un calao rhinocéros. Captures d'écran / Illustration : Disclose
Le géant californien a en réalité tout intérêt à encourager ce commerce illégal. Non seulement l’activité de ces groupes attire plus d’utilisateur·ices sur sa plateforme, et lui permet donc d’augmenter ses revenus publicitaires. Mais il touche une commission pour chaque membre qui paie pour rejoindre un groupe à accès restreint, grâce à la nouvelle fonctionnalité Facebook Subscriptions. L’activité semble si rentable pour le réseau social que son algorithme recommande automatiquement les communautés de trafiquants d’espèces sauvages, même aux utilisateur·ices qui n’ont jamais fait de recherche sur le sujet, comme l’explique le rapport d’un think tank suisse paru en avril dernier.
Des dizaines de nouvelles annonces identifiées par Disclose
Sollicitée, Meta affirme « investir dans des technologies pour détecter et supprimer les contenus qui violent [ses règles d’utilisation] ». Mais ces « technologies » de modération semblent largement insuffisantes. Lors de leur enquête, les journalistes de Bellingcat et Mongabay ont constaté que les trafiquants d’animaux utilisent des abréviations pour échapper aux systèmes de détection de Facebook, comme « wc » pour « wild caught » (« capturé à l’état sauvage »).
Il a fallu attendre la sortie de l’enquête, en mars dernier, pour que Meta procède enfin à la suppression de ces neuf groupes, plusieurs années après leur création. Mais combien en reste-il ? Disclose a mené des recherches sur Facebook, au moyen d’une connexion Internet localisée en Indonésie. En quelques secondes, des dizaines d’annonces apparaissent, publiées il y a moins de 24 heures. Sous les photos de serpents, de tortues ou de singes de Java classés espèces « vulnérables », les commentaires s’enchaînent, souvent ponctués d’un « SOLD OUT! » [« En rupture ! »].
La France n’est pas à l’abri de ce commerce illégal. Déjà, parce que les territoires ultramarins abritent une biodiversité exceptionnelle, elle aussi prisée des braconniers. Mais les trafiquants revendent aussi leur butin sur des plateformes populaires en France, telles Instagram et TikTok. En juin 2025, un rapport sénatorial soulignait que les vidéos partagées sur ces réseaux sociaux « rend[ent] désirable le fait de posséder des animaux exotiques tels que des félins, des singes, des rapaces ou des insectes ». « Il faut rehausser la lutte contre le trafic d’animaux vivants à la hauteur de celle contre le narcotraffic et le terrorisme, dit à Disclose Maud Lelièvre, présidente du Comité Français de l’Union internationale pour la conservation de la nature. C’est une bombe à retardement, pas seulement pour la biodiversité, mais aussi pour la santé humaine ». Avec 70 % des maladies émergentes issues de contacts avec la faune, l’humanité met aussi sa survie en danger en laissant prospérer ce trafic sur les réseaux sociaux.
Destruction du vivant : la peur doit changer de camp
Facebook n’est pas seulement le principal vecteur de désinformation climatique et scientifique ; il se rend aussi complice de l’accaparement illégal d'animaux. Le groupe Meta contribue, de fait, à l’érosion mondiale de la biodiversité. Y compris dans les zones qui étaient jusque-là préservées des activités humaines destructrices.
L’enquête que nous vous proposons aujourd’hui est à l’image de celles que nous mettons en avant chaque mois dans Planète Investigation. Aux quatre coins du globe, des entreprises occidentales aggravent le chaos climatique et écologique. Les politiques laissent faire. L’investigation journalistique devient une question de survie. Aux côtés des mouvements citoyens et associatifs, elle est seule à même de faire rempart contre les écocides causés par les multinationales.
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