Le croissant du trottoir
On sâest rĂ©veillĂ© le premier. Avec une prudence de guetteur indien on sâest habillĂ©, faufilĂ© de piĂšce en piĂšce. On a ouvert et refermĂ© la porte de lâentrĂ©e avec une mĂ©ticulositĂ© dâhorloger. VoilĂ . On est dehors, dans le bleu du matin ourlĂ© de rose : un mariage de mauvais goĂ»t sâil nây avait le froid pour tout purifier. On souffle un nuage de fumĂ©e Ă chaque expiration : on existe, libre et lĂ©ger sur le trottoir du petit matin. Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. KĂ©rouac mains dans les poches, on a tout devancĂ© : chaque pas est une fĂȘte. On se surprend Ă marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si câĂ©tait la marge qui comptait, le bord des choses. Câest du temps pur, cette maraude que lâon chipe au jour quand tous les autres dorment.
Presque tous. LĂ -bas, il faut bien sĂ»r la lumiĂšre chaude de la boulangerie câest du nĂ©on, en fait, mais lâidĂ©e de chaleur lui donne un reflet dâambre. Il faut ce quâil faut de buĂ©e sur la vitre quand on sâapproche, et lâenjouement de ce bonjour que la boulangĂšre rĂ©serve aux seuls premiers clients complicitĂ© de lâaube.
_ Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite !
Le boulanger en maillot de corps farinĂ© se montre au fond de la boutique, et vous salue comme on salue les braves Ă lâheure du combat.
On se retrouve dans la rue? On le sent bien : la marche du retour ne sera pas la mĂȘme. Le trottoir est moins libre, un peu embourgeoisĂ© par cette baguette coincĂ©e sous un coude, par ce paquet de croissants tenu de lâautre main. Mais on prend un croissant dans le sac. La pĂąte est tiĂšde, presque molle. Cette petite gourmandise dans le froid, tout en marchant : câest comme si le matin dâhiver se faisait croissant de lâintĂ©rieur, comme si lâon devenait soit mĂȘme four, maison, refuge. On avance plus doucement, tout imprĂ©gnĂ© de blond pour traverser le bleu, le gris, le rose qui sâĂ©teint. Le jour commence, et le meilleur est dĂ©jĂ pris.
*
Ce nâest pas ce que lâon dit qui compte, mais ce quâon entend. Câest fou comme la voix seule peut dire dâune personne quâon aime â de sa tristesse, de sa fatigue, de sa fragilitĂ©, de son intensitĂ© Ă vivre, de sa joie. Sans les gestes, câest la pudeur qui disparaĂźt, la transparence qui sâinstalle.
Philippe Delerm dans La PremiÚre Gorgée de biÚre et autres plaisirs minuscules
Une piĂšce musicale de Gautier Capuçon â Les Champs-ElysĂ©es
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