- https://blogs.mediapart.fr/elisha-baskin/blog/110526/tsedek-quand-la-justice-se-fait-slogan-interrogation-par-une-refuznik (« Tsedek ! » - quand la justice se fait slogan : interrogation par une refuznik )

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Militante en Israël et Palestine, refuznik, juive israélienne de gauche installée en France depuis 2018.

Juive israélienne installée en France depuis 2018.

Je me définis comme une Israélienne de gauche, non sioniste, et refuznik (ayant refusé le service militaire dans l’armée israélienne).

J’ai été membre du conseil d’administration de Jewish Voice for Peace et de Boycott from Within, et je suis militante de longue date en Israël et en Palestine.

En tant que juive israélienne de gauche désormais établie en France, non sioniste, refuznik, j’ai accueilli avec enthousiasme la sortie du livre « Lutter en rupture, Lutter en solidarité ».

Il y a plusieurs idées avec lesquelles je suis d’accord. Mais la justice (tsedek צדק) y est réduite à un slogan sans complexité, au risque d'oublier le réel.

Une critique située.

#Extraits

Palestine

Pour un groupe occupant autant d’espace en ligne sur la question israélo-palestinienne, j’ai été stupéfaite de constater que le livre ne traite jamais vraiment d’Israël/Palestine, ni des personnes qui y vivent.

Il ne contient aucune définition du sionisme, ni de l’antisionisme. À part qu’Israël est un projet colonial et donc mauvais, et une brève mention des horreurs du génocide, on n’y trouve ni discussion ni analyse de l’histoire ou de la réalité de la vie dans la région.

Tout au long du récit, le Proche Orient paraît très lointain.

Peut-être peut-on en trouver une explication dans cet aveu, glissé au détour d’une critique de la droite : « De la même manière que la situation en Palestine est un test pour les forces de gauche à travers le monde, permettant d’apprécier la profondeur de leur anticolonialisme, on peut donc affirmer qu’il existe aujourd’hui pour les extrêmes-droites mondiales une “preuve par Israël” qui leur permet de montrer patte blanche. »(p. 69)

Comme si la cause palestinienne était le simple décor d’une performance radicale de la gauche occidentale.

Le fond importe-t-il si peu, pourvu que le test soit réussi ?

Dans tout le livre, la décontextualisation permanente repose sur une incapacité à tenir ensemble deux vérités : 1) qu’Israël est un État créé pour et par des réfugiés, et 2) qu’il est aussi un projet colonial. Cette contradiction, la grande majorité des Palestiniens avec lesquels j’ai collaboré au fil des années en Israël et en Cisjordanie la comprennent parfaitement.

Pourquoi Tsedek! tient-t-il tant à « démontrer la nature par essence coloniale du projet sioniste, à l’encontre des interprétations prétendant distinguer un sionisme originellement positif ou émancipateur de ce qui ne serait qu’une trahison de ses principes par une extrême droite suprémaciste » (p.64) ?

Mais, si le sionisme se résume exclusivement et depuis toujours à un mouvement colonial, que sommes-nous censés faire des Israéliens qui vivent en Israël et des Palestiniens qui aspirent à un État indépendant ?

Ce genre de positions simplistes et idéologiques évincent le réel et rendent donc impossible de penser des solutions opérantes pour les personnes qui peuplent la région.

Penser Israël comme un projet colonial “à l’européenne”, et donc aspirer à la disparition d’Israël comme si ses habitant.es juif.ves étaient des colons disposant d’une métropole où “retourner”, c’est nier la matérialité des faits.

C’est aussi nier les conditions réelles nécessaires à l’existence d’un Etat palestinien.

Il est également surprenant que la diversité ethnoculturelle de la population israélienne ne soit que brièvement mentionnée, de même que les raisons de l’exil des Juifs du monde arabe. Israël est présenté de manière uniforme, d’un seul coup de pinceau : “blanc”. En réalité, 20 % des citoyens israéliens sont palestiniens et environ 50 % des Juifs israéliens sont d’origine moyen-orientale et nord-africaine, sans compter les nombreuses familles aux origines mixtes.

Effacer la réalité vécue d’un peuple, nier son histoire singulière et discréditer sa demande légitime d’être reconnu dans son existence concrète, ce n’est pas seulement une erreur intellectuelle : c’est un des mécanismes les plus classiques du racisme.

Dans ce cas précis, ce déni nourrit directement l’antisémitisme.

Bien que je défende personnellement une solution à un seul État, où tous ceux qui vivent from the river to the sea bénéficieraient de droits égaux et d’une citoyenneté commune, y compris la prise en compte du droit au retour des Palestiniens, nous ne pouvons ignorer le fait que la majorité des Juifs et des Palestiniens en Israël/Palestine souhaitent vivre dans des États-nations indépendants et hermétiquement séparés.

# Impérialisme et pouvoir juif

Tsedek! exprime et réitère tout au long du livre son hostilité envers l’impérialisme, la domination occidentale, le colonialisme, le racisme et la suprématie blanche.

Jusque-là, nous sommes d’accord.

Mais la manière réductrice dont cette grille de lecture est appliquée conduit à un effacement systématique des identités et à une cécité historique flagrante.

Pour résumer, le collectif présente la création de l’État d’Israël comme la plus grande trahison juive.

D’une part, elle a conduit à la dépossession des Palestiniens et à l’instauration d’un État colonial.

D’autre part, les Juifs sont supposés, par essence, rester du côté des opprimés; or, se doter d’un État-nation les place du côté du pouvoir.

Le dernier paragraphe du livre le dit de manière frappante : « Depuis plusieurs siècles, la condition juive a été faite d’arrachements : arrachement au judaïsme, par l’assimilation à la modernité occidentale, arrachement à notre arabité, brisée par la colonisation, arrachement à notre yiddishité, engloutie par la Shoah.

D’une certaine manière, le sionisme aussi aura été affaire d’arrachement : parce qu’il accélère notre blanchiment, parce qu’il produit le ralliement massif de bon nombre d’entre nous à la suprématie blanche, il aura été l’arrachement des Juif·ves au camp des damné·es de la Terre. » (p.121)

Tsedek! ne critique pas la manière dont les Juifs utilisent leur pouvoir : le collectif critique le fait que des Juifs aient du pouvoir.

Le pouvoir est sale. Le pouvoir est impérial. L’assimilation juive en Europe, la citoyenneté accordée par décret aux Juifs algériens (fragile “privilège”, suspendu par le régime de Vichy avant d’être rétabli par le gouvernement de la France libre en 1943), le fait d’avoir un État-nation – tout cela prive les Juifs de leur condition de dépossession éternelle.

Est-ce là le combat du collectif ?

Rester collé aux communautés marginalisées pour tenter de se maintenir dans une oppression perpétuelle ?

Mais alors, pourquoi Tsedek! s’allie-t-il avec des groupes comme LFI, qui luttent précisément pour conquérir le pouvoir ?

Émanant de personnes situées du côté le plus privilégié de l’humanité, la question “Que faire de notre pouvoir ?” est légitime et cruciale.

Mais, dès lors qu’elle est posée à travers le prisme étroit de l’anti-impérialisme campiste, elle ne sert plus qu’une gauche autoritaire, incapable de condamner Assad, Poutine, ou le régime iranien – quand elle ne les défend pas explicitement.

Culpabilité

Tsedek! est présent dans la rue et réalise un vrai travail d’organisation. Mais le collectif surfe surtout sur une vague de culpabilité juive, et la culpabilité est toujours égocentrique, narcissique. Ce qui manque profondément dans les débats que Tsedek! porte, c’est la question de la responsabilité. L’Occident contre l’Orient, le Bien contre le Mal, colonisateurs contre colonisés, oppresseurs contre opprimés… Ce manichéisme enfantin séduit par sa facilité. Tsedek! convainc ainsi de nombreux jeunes gens, dont l’engagement repose moins sur un projet politique d’avenir que sur une jouissance coupable et une esthétique de la radicalité – une radicalité nourrie de mauvaise conscience plutôt que d’intelligence du réel.

Pour qui, comme moi, cherche un militantisme ancré dans le réel et une famille politique avec laquelle produire des effets concrets, j’ai besoin – et, il me semble, le mouvement antiraciste français a besoin – de pistes d’actions qui prennent en compte la complexité du conflit, de son histoire, et des populations qui y sont impliquées.

Cela suppose une solidarité matérielle à la fois avec les Palestinien.ne.s et avec les militant·es de gauche israélien·nes, trop souvent délégitimé.es comme “sionistes”, alors qu’iels travaillent quotidiennement à la construction d’un avenir différent.

Cette délégitimation des militant·es de terrain, Tsedek! semble aujourd’hui la partager.

En 2023, son manifeste fondateur affirmait : « Nous nous tenons aux côtés des Palestinien·ne·s et des Israélien·ne·s qui se battent pour une alternative réellement démocratique… », ou encore se disait « solidaire de collectifs juifs antiracistes, anti-occupation et antisionistes dans le monde entier, comme de groupes palestiniens et israéliens… ».

De ce soutien, il n’est plus question dans ce nouveau livre.

Quel a été le chemin qui a conduit le collectif à effacer une forme de résistance ?

Leur internationalisme est-il devenu sélectif ?

La course au dé-blanchiment des Juifs diasporiques rend-il les anarchistes et antifascistes israélien.nes infréquentables ?

A-t-on jamais vu un collectif se réclamant de l’émancipation et de l’égalité des droits lutter pour défendre le retour à l’oppression antérieure de la population dont il émane ?

La justice (tsedek צדק) ne peut être réduite à un slogan sans complexité.

Elle demande un effort continu de lucidité, d’humilité et d’intérêt pour le réel.

Alors seulement elle peut devenir autre chose qu’un cri de ralliement et proposer un horizon politique réellement partagé.

#tsedek #grenoble #Israël #Palestine #Reactionnaires #campistes #StandingTogether #refuznik #InstrumentalisationPalestine #NoWar

« Tsedek ! » - quand la justice se fait slogan : interrogation par une refuznik

En tant que juive israélienne de gauche désormais établie en France, non sioniste, refuznik, j’ai accueilli avec enthousiasme la sortie du livre « Lutter en rupture, Lutter en solidarité ». Il y a plusieurs idées avec lesquelles je suis d’accord. Mais la justice (tsedek צדק) y est réduite à un slogan sans complexité, au risque d'oublier le réel. Une critique située. 

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