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L’ÉVÈNEMENT ANTHROPOCÈNE - la Terre, l’histoire et nous
C.Bonneuil & JB.Fressoz (2016, Seuil)
iBouquin:https://mega.nz/file/NQ5DQQZT#zplUDEEmHWq8IuCCzY5hr2zYcaolq0A4jOuKjlGmvOg
Si t'as les moyens:
https://www.editionspoints.com/ouvrage/l-evenement-anthropocene-jean-baptiste-fressoz/9782757859599
Ce livre remarquable est rafraîchissant de vigueur intellectuelle et de radicalité critique. Ses deux auteurs relèvent le défi que des scientifiques ont jeté aux historiens : en proposant que la révolution industrielle ouvre une nouvelle ère dans la géologie, le chimiste Paul Crutzen fait coïncider histoire de la Terre et histoire des sociétés. Cette nouvelle époque, c’est l’anthropocène, au cours de laquelle les humains sont devenus une force majeure de destruction de la planète. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, chercheurs au Centre Alexandre Koyré, ne prennent pas pour argent comptant le récit historique véhiculé avec le concept d’anthropocène, celui de l’éveil écologique après un long aveuglement sur l’impact de nos activités sur la terre. Ils cassent les chronologies erronées et remplacent les discours lénifiants par un récit politisé, qui révèle la concomitance de la réflexivité environnementale et de la destruction croissante des écosystèmes au cours des deux derniers siècles. En déconstruisant la genèse des décisions qui nous ont conduits à l’anthropocène, ils montrent que d’autres voies étaient possibles, et enjoignent à redécouvrir la force critique des recherches historiques. Ce livre exigeant invite un large public à discuter de la réalité et de la signification de l’anthropocène. Le présent compte rendu, en se concentrant sur les prises de position qui paraissent contestables à son auteur parmi un grand nombre de thèses passionnantes, se veut une contribution à ces débats.
Anthropos jardinier de l’univers
Les auteurs adoptent le concept d’anthropocène, mais ils en refusent l’appareil interprétatif et idéologique. S’ils choisissent « anthropocène », concept disputé chez les géologues, c’est qu’il porte la radicalité de la critique écologique : nous ne traversons pas une simple crise environnementale, passagère et essentiellement surmontable ; avec l’âge industriel nous sommes passés sans retour de l’holocène à une ère géologique nouvelle, marquée par une forte instabilité climatique et le dérèglement des cycles biogéochimiques majeurs.
Les auteurs refusent l’indifférenciation sociale véhiculée par le concept d’anthropocène et insistent que ce n’est pas l’homme en tant qu’espèce (anthropos) qui est responsable de l’anthropocène, mais un certain mode de vie promouvant certains dispositifs techniques au profit de certains intérêts économiques. Les destructions environnementales sont toujours la victoire de forces sociales sur d’autres. Ils consacrent leur ouvrage à décortiquer par quels « petits coups de force » (p. 270) les variantes les plus corrosives de l’existence humaine se sont imposées comme progressistes, bonnes et nécessaires. Ils réintroduisent ainsi la conflictualité socio-politique dans un récit simpliste de l’anthropocène vu comme « glissement inconscient » d’homo sapiens séduit par les irrésistibles attraits d’une modernité sourde aux dégâts environnementaux.
Ils distinguent aussi un projet politique de nature technocratique chez ceux qu’ils appellent les « anthropocènologues » : d’inquiétants apprentis-sorciers imaginant que l’anthropocène les place aux commandes du « vaisseau-terre ». Il est vrai que le discours de l’anthropocène court péril de recycler la vieille conception anthropocentrique de la nature humanisée dans laquelle l’humanité est propriétaire et ordonnatrice du monde naturel. Mais, cette généralisation est abusive : la vision de l’anthropocène comme un développement positif proche de la noosphère de Vladimir Vernadsky et de la géo-ingénierie ne sont portées que par quelques scientifiques et ne forment pas un mouvement dominant. Crutzen lui-même souligne que l’anthropocène est avant tout un désastre pour la planète et que la géo-ingénierie n’est pas une solution crédible1. Pourtant, les auteurs amalgament d’une part le récit historique d’une modernité aveugle et de l’éveil écologique par la science et d’autre part les projets de géo-ingénierie climatique en un même « discours officiel » (p. 11), attribué pêle-mêle à Crutzen, Latour, Beck, Chakriabaty, McNeill et d’autres. Il ne faudrait pas en oublier que dans le large public auquel ce livre s’adresse, le discours dominant reste le croissantisme naïf et non pas l’anthropocénologie crutzénienne.
(Marc Élie)
https://lms.hypotheses.org/3519
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Christophe Bonneuil est historien des sciences, chargé de recherche au CNRS et membre du Centre Alexandre-Koyré de recherche en histoire des sciences et techniques.
Ses recherches portent sur les rapports entre science, nature et société depuis la fin du XIXe siècle.
Il a notamment publié "Gènes, pouvoirs et profits" (Quae, 2009, avec F. Thomas) et "Science, technique et société" (La Découverte, 2013, avec P-B. Joly), et "l’Événement anthropocène" (Le Seuil, 2013, avec J.-B. Fressoz).
Jean-Baptiste Fressoz
est historien des sciences, des techniques et de l’environnement, maître de conférence à Imperial College, Londres (Center for the History of Science, Technology and Medicine).
Il est l’auteur de L’Apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique, paru aux éditions du Seuil en janvier 2012.



