Impondérable
Le point de départ d’une bibliothèque est chose impondérable. En l’an 336 de notre ère, un moine bouddhiste dont le nom n’est pas arrivé jusqu’à nous partit en pèlerinage en empruntant la grande route de la Soie, entre le désert de Gobi et les terres désolées du Taklamakan, dans cette vaste contrée de l’Asie centrale qui, deux siècles plus tôt, avait reçu du géographe grec Pausanias le nom de Serès, d’après le mot signifiant « ver à soie ». Là, parmi le sable et les pierres, le moine eut une vision de son seigneur au milieu d’une constellation faite d’un millier de points lumineux (que les croyants ont tenté d’expliquer comme l’effet des jeux du soleil sur les éclats de pyrite éparpillés sur les flancs de montagnes de cette région). Pour célébrer cette vision le moine creusa une grotte dans les rochers, en couvrit les murs d’enduit et y peignit des scènes de la vie du Bouddha.
Pendant mille ans, près de cinq cent grottes furent creusées dans la pierre tendre et ornées de peintures murales raffinées et des statues en terre cuite d’une grande beauté, donnant naissant au célèbre sanctuaire de Mogao en Chine occidentale. Ces images, sculptées et peintes par des générations successives de pieux artistes, témoignent de la métamorphose du bouddhisme tibétain et chinois, à l’iconographie essentiellement abstraite, en une religion qui appelle une représentation d’histoires fabuleuses où interviennent dieux aventureux, rois ambitieux, moines éclairés et chevaliers errants. Au cours du temps le sanctuaire reçut des noms divers , dont Mogaoku, les Grottes d’une Hauteur Inégalée, ou Qianfodong, Site des Mille Bouddhas. Et puis au XIe siècle, sans doute pour la mettre à l’abri de la cupidité d’armées étrangères, une collection de plus de cinquante mille manuscrits et peintures inestimables fut cachée et scellée dans l’une des grottes de Mogao, faisant du site « le plus grand et le premier dépôt d’archives papier et la seule bibliothèque bouddhiste de son temps » et du monde, qui devait rester là sans être dérangée pendant sept siècles.
Alberto Manguel, Extrait de La Bibliothèque la nuit
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