J'ai envie de parler de reliure ou plutôt de ce que j'ai appris sur l'évolution du métier depuis un siècle, ce sera un peu foutraque
Au commencement on est dans une unité économique familiale, en pratique cela signifie que fin 19e/début 20e les femmes travaillent gratuitement, les tâches ménagères se confondent avec la vie de l'atelier du relieur, elles se spécialisent souvent sur les tâches déconsidérées, jugées féminines (débrocher les livres et coudre les cahiers, broder les tranchefiles, faire un peu de dorure etc) pendant que l'artisan et ses apprentis s'occupent de l'endossure, le travail du cuir, le rognage (=emploient des cisailles, des étaus, des presses et des marteaux bref des trucs jugés physiques et virils).
À l'exception des grands noms, la reliure est une activité artisanale traditionnelle et masculine ordinaire, et une branche plutôt méprisée au sein des métiers d'art. C'est paradoxalement ce qui en fait également un loisir de femmes bourgeoises des milieux artistico-littéraires. N'étant pas soumises aux contraintes de cadence des ateliers, certaines parviennent à émerger et produire des ouvrages de qualité qu'elles commercialisent dans leurs cercles.
Les ateliers s'agrandissent et se mécanisent de plus en plus. La première guerre mondiale mobilise les hommes valides et les femmes accèdent à l'apprentissage formel et au statut d'ouvrières salariées. La spécialisation demeure, les petites mains restent cantonnées à la frange méprisée du travail, les ateliers embauchent aussi des personnes handicapées mentales, hommes ou femmes, également cantonnées à des tâches dites subalternes.
Jusque dans les années 80, le CAP de relieur d'art est spécialisé selon le sexe. Certaines passent les deux séries d'épreuves pour avoir une formation complète, le contraire est plus rare, mais l'examen finit par devenir unique. On y envoie aussi bien ceux qui ont une vocation que les rebuts du système scolaire qui atterrissent là par défaut, le métier s'essouffle, les commandes d'États diminuent et la mécanisation croissante fait disparaître les ateliers petit à petit.
Aujourd'hui, on retrouve une tradition de femmes aisées et cultivées, autour de la cinquantaine, en recherche de reconversion professionnelle dans la reliure une fois que les enfants ont grandi et qu'elles sont libérées d'une partie de la charge du foyer. Elles ne travaillent pas en atelier mais à leur domicile parisien, ce qui suppose de l'espace et des moyens pour s'équiper. Elles fréquentent les salons professionnels et parviennent à se constituer une clientèle comme autrefois, en proposant des créations raffinées aux cercles d'amateurs partout dans le monde.
À leur côté, formées également sur le tard, on trouve des jeunes femmes de classes moyennes ou supérieure qui n'ont pas pu trouver leur place dans les études malgré l'obtention de diplômes universitaires, qui trouvent un soulagement dans le rapport manuel à l'objet, et une structure d'apprentissage plus resserrée sur de petits groupes d'individus. Leur insertion sociale est plus incertaine, entre une possible porte d'entrée pour travailler dans des institutions patrimoniales ou l'entrée dans un atelier privé.
La reliure traditionnelle ordinaire n'existe presque plus, et ce métier autrefois masculin est aujourd'hui essentiellement occupé par des femmes. C'est devenu une forme d'artisanat plutôt respectable (par sa rareté peut-être, ou parce que le livre prend un caractère plus sacré pour des raisons qui m'échappent)
Sinon, le mot relieur ne se féminise pas. Une relieuse c'est une machine, donc il y a quelques réticences à employer ce mot là pour parler du métier.
J'ai mêlé mes observations et ce que j'ai appris au fil des années en échangeant avec mes formateurs et mes pairs, à une enquête de Louise-Mirabelle Biheng-Martinon sur la féminisation du métier, qui m'a frappée par sa justesse