Jadis, mon chemin de prof a croisé celui d'une gamine. Pas trÚs longtemps. C'était une brindille, diaphane et sage, oh si sage !
Elle est morte de faim parce que sa mĂšre la nourrissait de croquettes pour chats, quand elle la nourrissait.
J'ai connu aussi une autre fillette, elle Ă©tait parait-il insupportable dans les autres cours, mais chez moi c'Ă©tait une image dâĂpinal. Un jour, je lui avais demandĂ© pourquoi, vu que je n'Ă©tais pas le meilleur prof du monde non plus, ça je n'y ai jamais cru. Elle m'a rĂ©pondu. "Vous savez le premier jour ? Vous nous avez racontĂ© Tristan et Iseult, et moi je ne crois pas aux histoires qui finissent bien. Alors j'ai su que vous me diriez la vĂ©ritĂ©". Son pĂšre venait de sortir de prison, pour violences conjugales et viol de la sĆur aĂźnĂ©e ; il Ă©tait revenu vivre avec sa femme. La mĂŽme avait 14 ans.
Sans compter les deux miens, ni ceux adoptés en route, en 35/38 ans de carriÚre (ça dépend si vous comptez ou non mes années de pionne), j'ai connu environ 7000 enfants, à raison de 200 à 250 par an, voire plus.
Je n'ai jamais rencontré d'enfant roi.
J'ai surtout rencontré des gosses abandonnés.
Ou surprotĂ©gĂ©s, jusque dans leurs conneries, (ce qui revient souvent au mĂȘme) oui, mais ils n'Ă©taient pas des enfants-rois. Ils Ă©taient les enfants de gens qui, y compris pour eux-mĂȘmes, rejetaient systĂ©matiquement la faute de tout le reste sur tous les autres.
Je suis mĂȘme tombĂ©e sur lâadorable gamin gĂ©nial de lâignoble femme stupide dont le but dans la vie Ă©tait clairement de camper le modĂšle iconique de la Karen Ă la française.
Elle nous a tout fait, dĂ©nigrer les gamins noirs ou arabes de la classe et exiger que son gĂ©nie (tout mignon, on oubliait fort heureusement pour lui quâil Ă©tait dâelle.) soit dans un groupe de bons (entendre blancs) Ă©crire au rectorat chaque mois pour dĂ©noncer lâensemble de lâĂ©quipe pĂ©dagogique au fur et Ă mesure pour finalement gifler une AED (noire).
J'ai connu aussi des enfants trĂšs sages, qui Ă©taient battus comme plĂątre Ă la maison, ou violĂ©s, ou les mĂȘmes, ingĂ©rables pour les mĂȘmes raisons. Jâai rencontrĂ© deux garçons angĂ©liques (pas la mĂȘme annĂ©e ni au mĂȘme endroit, mais câĂ©tait bizarre comme ils se ressemblaient avec leur tronche de bĂ©bĂ© du Village des damnĂ©s) qui faisaient au collĂšge leurs premiers pas dans la collectivitĂ© et qui trĂ©buchaient partout comme Bambi au dĂ©but du film.
Jâai enseignĂ© Ă des gĂ©nĂ©rations dâune secte qui sâappelle « La Famille » (allez voir sur WikipĂ©dia) . (Et ceux-lĂ , ils filaient droit, vous pouvez me croire). Mais ils Ă©taient quasiment tous malades, fantomatiques, dâune tristesse infinie.
Je me souviens parmi ceux-lĂ surtout de Y. qui Ă la fin de lâannĂ©e, alors que ses camarades me confiaient « leurs projets secrets pour lâavenir », nous a dit Ă tous et Ă plat « Je vous envie. Vous avez des rĂȘves, moi, jâai mĂȘme pas le droit dâen avoir ».
Bref, des gens.
JE N'AI JAMAIS RENCONTRĂ D'ENFANT ROI.
Jamais.
Des gamins aussi mal Ă©levĂ©s que leurs vieux oui, des enfants-roi non. L'enfant-roi est un mythe, un mythe Ă©pouvantail, un mythe qui tente de camoufler qu'on regrette le temps oĂč on pouvait assommer son mĂŽme Ă coups de baffes, un mythe qui permet toujours plus de sanctions, toujours plus d'interdictions, jamais de dialogue, jamais de discussions, jamais surtout d'espace de contestation.
Aux cÎté de l'enfant roi, il y a évidemment les parents ou les profs laxistes.
Ăa non plus, ça nâexiste pas.
Jâai connu des profs mĂ©chants (ceux-lĂ nâĂ©taient pas laxistes dans cette acception du mot) des profs dĂ©passĂ©s ou en train de dĂ©couvrir que lâagrĂ©gation Ă 21 ans ne protĂšge pas dâune classe REP dans le 93 (et jâai fait classe la porte ouverte entre nos classes pour empĂȘcher quâil se fasse casser la gueule par les 3° techno), des fainĂ©ants, des qui collaient leurs Ă©checs sur le dos des mĂŽmes, des surinvestis qui craquaient au bout de 3 ans, des investis raisonnables qui survivaient, bref des gens.
Le prof laxiste, câest lâautre personnage du mĂȘme théùtre rĂ©actionnaire. Le prof laxiste, câest celui qui « laisse tout passer ». Celui qui aurait renoncĂ©. Celui qui ne sanctionne plus parce quâil est faible, ou idĂ©ologue, ou complaisant, voire les trois Ă la fois. Ou qui achĂšte la paix sociale Ă coups de bonnes notes. Câest la version scolaire de ce vieux fantasme national : de lâautoritĂ© dĂ©missionnaire.