3 fois par jour, le même rituel alimentaire s'imposait à moi Un pack de yaourts placé dans mon réfrigérateur, même marque que les autres Il s'agissait en fait de six pots de 125 grammes, surmontés chacun d'un opercule en aluminium d'une finesse obsédante. Son ouverture s'avérait fort complexe
Le service pénitentiaire refusait de se déplacer Sans aide, au mépris du danger, après avoir moi-même ouvert le réfrigérateur pour en extraire les monotones ersatz de repas pour tenter tant bien que mal de me sustenter, on attendait de moi ensuite que je les ouvre; avec les doigts, s'il vous plaît!
Il fallait que je me saisisse moi-même de l'extrémité du petit coin prévu à cet effet et que j'exerce une traction suffisante pour rompre le sceau date-de-validité... Tout en veillant à ne pas tâcher la table en contrebas, blanche, un blanc triste comme celle des autres Ce blanc qu'on oublie pas
Le blanc du comme-tout-le-monde... anonyme et conforme Il convenait bien sûr de trouver la bonne cuillère - ni trop grande pour le pot, ni trop petite pour la main! On n'est jamais à l'abri de la blessure inattendue, du geste incontôlée... de l'accident tant redouté Le tout sans supervision
Face à cette aberration, je m'étais rabattu sur la seule solution viable : le yaourt à la fraise Matin, midi et soir. Parfois à la fraise des bois pour varier, quand j'avais le courage d'affronter le regard sombre et menacant des cuisinniers de la prison, et d'oser quémander quelque compassion
Ensuite, il fallait pénétrer l'interface entre l'air et le produit laitier avec l'ustensile, séparer la matière en effectuant mouvements de rotation translation précis afin de prélever la juste quantité, et surtout ne pas oublier de porter le tout à sa bouche: sinon tous ces efforts pour rien...
Et cette épée de Damoclès, pensée incessante que je ne pouvais cesser de répéter... Ce doute... que dis-je... la terreur comme un rappel lugubre du destin néfaste assaillant l'Homme en moi, cet Homme que je pensais naivement incassable: "Et si j'étais intolérant au lactose, mais je serais mort !"