Lettre ouverte - Il faut qu'on parle de Québécor
MISE à JOUR: Les signatures sont acceptées jusqu'à dimanche le 18 mai 2025
PKP demande du financement public alors mĂȘme que ses chroniqueur·euses alimentent la haine et l'intimidation.
Pierre Karl Péladeau, PDG de Québecor, publiait le 3 mai dans Le Devoir une lettre sur la nécessité de financer les diffuseurs privés. Se désolant avec raison de la « désinformation » et de « la tolérance face aux fausses nouvelles diffusées sur les médias sociaux », il réclame le financement public des diffuseurs privés en soulignant « la nécessité d'avoir accÚs à une information fiable et de qualité ».
Les mĂ©dias dâinformation possĂšdent un grand pouvoir : celui d'influencer le discours public et dĂ©mocratique dans nos sociĂ©tĂ©s. C'est pour cette raison quâil existe des guides dĂ©ontologiques visant entre autres Ă prĂ©venir les abus.
Or, les principes Ă©noncĂ©s dans ces guides sont violĂ©s sciemment et de façon rĂ©pĂ©tĂ©e par certain·es chroniqueur·euses Ćuvrant en grande partie dans les mĂ©dias de QuĂ©becor, qui refuse dâĂȘtre membre du Conseil de presse, donc de sâengager Ă respecter les normes reconnues par le mĂ©tier.
Lorsquâon sait que les mĂ©dias de lâempire monĂ©tisent, par le truchement dâune poignĂ©e de chroniqueur·euses, la dĂ©sinformation, les amalgames mensongers et les propos injurieux ou discriminatoires, la demande de financement public formulĂ©e par Pierre-Karl PĂ©ladeau nous apparaĂźt pour le moins culottĂ©e.
Dâautant plus quâĂ peine six jours aprĂšs la parution de sa lettre, lâun de ses chroniqueurs-vedettes, Richard Martineau, a intimidĂ© un adolescent publiquement sur ses rĂ©seaux sociaux, le ridiculisant pour avoir exprimĂ© son opinion dans le cadre dâune possible grĂšve Ă©tudiante.
Le jeune a aussitĂŽt Ă©tĂ© submergĂ© dâinsultes, de moqueries et mĂȘme de menaces. Ă ce jour, la publication est toujours en ligne, malgrĂ© les appels rĂ©pĂ©tĂ©s de parents et de professionnel·les en santĂ© mentale demandant quâelle soit retirĂ©e.
On ne peut pas, dâun cĂŽtĂ©, rĂ©clamer des fonds publics et, de lâautre, permettre Ă un poulain de notre Ă©curie de relayer Ă ses dizaines de milliers dâabonné·es une publication qui menace lâintĂ©gritĂ© physique et psychologique dâun mineur.
Dénoncer, encore et encore
Chaque jour, depuis trop longtemps, certains acteurs mĂ©diatiques rĂ©pĂštent, en ondes ou Ă lâĂ©crit, les mĂȘmes refrains obsessifs, dans une mauvaise foi qui saute aux yeux â mĂȘme Ă ceux des Ă©tudiant·es du secondaire Ă qui lâon soumet ces textes pour en repĂ©rer les nombreux sophismes.
Ces tribuns misent sciemment sur la provocation et lâoutrage pour capter lâattention, dĂ©gradant au passage notre espace public. L'insulte y est habituelle,; une marque de commerce. Elle entraĂźne du clic et des revenus.
On observe un tel phĂ©nomĂšne au sein de lâempire BollorĂ©, en France, oĂč, comme le souligne SalomĂ© SaquĂ© dans RĂ©sister, « lâun lance une polĂ©mique, lâautre la commente, le dernier interpelle les politiques Ă son sujet ».
La convergence entre les diverses plateformes se transforme en vĂ©ritable arme de dĂ©sinformation et d'intimidation massive. Ainsi, une chronique radio discrĂ©ditant une citoyenne prenant parole dans lâespace public devient une vidĂ©o Web, une chronique papier, un Ă©ditorial sur un canal d'infos en continu et des publicitĂ©s commanditĂ©es. Ă cela sâajoutent des publications sur Facebook et sur X, sous lesquelles les adeptes des tribuns invectivent la personne ciblĂ©e dans une litanie dâinsultes qui peut durer des jours.
La liste des personnes publiquement tournées en dérision, attaquées ou méprisées par certain·es chroniqueur·euses est longue, trop longue.
Les femmes racisĂ©es, les intellectuelles fĂ©ministes, les artistes engagĂ©es sont particuliĂšrement ciblĂ©es par un discours qui alterne lâinsulte gratuite, le mĂ©pris condescendant et la diffamation. La publication visant lâadolescent mentionnĂ©e en dĂ©but de texte nâa Ă©tĂ© que la goutte qui a fait dĂ©border un vase au contenu fielleux et visqueux, dĂ©jĂ beaucoup trop plein.
Ce nâest pas dâhier que cette intimidation mĂ©diatique est dĂ©noncĂ©e. En 2023, Le Devoir a publiĂ© la lettre « Ce ne sont pas que des mots », signĂ©e par 388 personnes. En 2021, le collectif LibertĂ© dâoppression avait lui aussi revendiquĂ© que cessent les mensonges, la dĂ©sinformation et lâincitation Ă la haine Ă©manant de certains mĂ©dias et chroniqueurs :; il avait rĂ©coltĂ© 10 000 signatures.
Dans la foulĂ©e, le prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration professionnelle des journalistes, MichaĂ«l Nguyen, avait dĂ©plorĂ© « que le collectif nâait pas citĂ© clairement les mĂ©dias visĂ©s », ce qui Ă©tait dĂ©libĂ©rĂ©. Nommer, câest sâoffrir en pĂąture.
Mais aujourd'hui, nous en avons assez d'avoir peur et faisons front pour mettre fin, une fois pour toutes, Ă l'intimidation mĂ©diatique. Aujourd'hui, nous affirmons que les modĂšles dâaffaires reposant sur la monĂ©tisation de la haine ne sont pas dignes des subventions supplĂ©mentaires que leurs dirigeants rĂ©clament.
Ăa a assez durĂ©.
Le paradoxe de lâintolĂ©rance
En 1945, le philosophe Karl Popper Ă©nonçait ainsi le paradoxe de la tolĂ©ranceâŻ: «âŻSi nous Ă©tendons une tolĂ©rance illimitĂ©e mĂȘme Ă ceux qui sont intolĂ©rants, [âŠ] les tolĂ©rants seront anĂ©antis, et la tolĂ©rance avec eux.âŻÂ»
Cette mise en garde, rĂ©digĂ©e Ă lâombre des totalitarismes, nâa rien perdu de sa pertinence. Elle trouve mĂȘme un Ă©cho saisissant dans notre espace mĂ©diatique actuel.
Nous ne pouvons tolĂ©rer que le pouvoir exercĂ© par certaines entreprises mĂ©diatiques leur serve Ă abuser et Ă intimider des QuĂ©bĂ©cois·es, plombant leur libertĂ© dâexpression et leur sĂ©curitĂ©.
Nous demandons aux gouvernements du QuĂ©bec et du Canada dâignorer toute demande de soutien financier supplĂ©mentaire Ă©manant de Pierre-Karl PĂ©ladeau ou des mĂ©dias de QuĂ©becor, et ce, tant quâils nâauront pas dĂ©montrĂ©, sans Ă©quivoque, leur volontĂ© de respecter les guides de dĂ©ontologie du journalisme, de participer aux mĂ©canismes de contrĂŽle indĂ©pendants et de contribuer de maniĂšre responsable Ă la discussion collective.
Le 29 avril dernier, la dĂ©putĂ©e Ruba Ghazal a fait adopter Ă lâunanimitĂ© par lâAssemblĂ©e nationale une motion qui condamne lâintimidation et le harcĂšlement en ligne visant les femmes qui prennent la parole, motion qui rĂ©affirme lâimportance de protĂ©ger lâespace public contre la haine. Ce pas, important, doit ĂȘtre le premier de plusieurs.
Ainsi, nous rĂ©clamons dâurgence un dĂ©bat public sur le financement des mĂ©dias : il est impĂ©ratif de fixer un cadre qui dĂ©crit les conditions Ă©thiques minimales Ă respecter pour accĂ©der Ă des fonds publics dans le domaine mĂ©diatique. Ce cadre doit aussi englober les publications faites Ă titre personnel sur les rĂ©seaux sociaux par les tribuns, qui font pleinement partie de lâĂ©quation et participent Ă lâĂ©cosystĂšme de lâintimidation.
Il est tentant de dire que « les personnes visĂ©es nâont quâĂ porter plainte », mais ne soyons pas dupes : les attaques sont si quotidiennes et rĂ©pĂ©tĂ©es que les mĂ©canismes de plainte existants censĂ©s protĂ©ger les citoyen·nes ne suffisent pas Ă rĂ©gler le problĂšme de fond : lâemploi de lâinjure comme carburant toxique dans la course aux clics. Il est donc primordial que les pouvoirs publics se penchent rapidement sur ce problĂšme pour y apporter enfin des solutions concrĂštes.
La libertĂ© dâexpression nâexiste que lorsquâelle est assurĂ©e pour tou·tes et non pas seulement pour ceux et celles qui bĂ©nĂ©ficient dâimportantes tribunes. LibertĂ© dâexpression et libertĂ© dâoppression ne sont pas des synonymes. Ne pas tolĂ©rer lâintolĂ©rance, ce nâest pas censurerâŻ;: câest refuser que la parole des riches et puissant·es devienne une arme contre une partie de la population. Câest protĂ©ger le climat social en dĂ©fendant un espace commun oĂč la parole critique de chacun·e peut exister sans menace, oĂč la diversitĂ© des idĂ©es ne se confond pas avec le mĂ©pris, l'insulte et le harcĂšlement.
Les mĂ©dias doivent reconnaĂźtre leur responsabilitĂ© dans lâĂ©pidĂ©mie de violence et agir en consĂ©quence.
Recevoir des fonds publics est un privilĂšge, pas un droit.
Alexandre Dumas, Trois-RiviĂšres
Remarque: La lettre sera publiée dans Pivot jeudi le 15 mai 2025
Les signatures sont encore acceptées jusqu'à dimanche le 18 mai 2025