Paru en 2025 en Allemagne, dans la collection Interdisziplinäre Antisemitismusforschung, l’ouvrage Projektiver Antizionismus. Antisemitismus gegen Israel vor und nach dem 7. Oktober, dirigé par Stephan Grigat et Karin Stögner, s’inscrit dans le champ des recherches contemporaines sur les transformations de l’antisémitisme.
À partir d’une approche interdisciplinaire mobilisant la science politique, la sociologie, l’histoire et la théorie critique, le volume propose d’analyser les formes actuelles de la haine d’Israël en les resituant dans une généalogie longue des idéologies antisémites.
L’ouvrage se donne pour objectif de comprendre comment, dans le contexte contemporain, l’antisionisme peut constituer un vecteur privilégié de reformulation de l’antisémitisme, en particulier dans les sociétés occidentales.
Le livre accorde une importance centrale à la notion d’« antisionisme projectif », qui sert à la fois de fil conducteur théorique et d’outil d’analyse pour les contributions réunies.
Il part du constat que les événements du 7 octobre 2023 ont agi comme un révélateur et un accélérateur de dynamiques déjà à l’œuvre dans plusieurs sociétés du système-monde capitaliste, en donnant lieu à une intensification globale des discours et pratiques de haine visant Israël.
Loin d’apparaître comme une rupture, cette séquence est interprétée comme l’actualisation d’un ensemble de structures idéologiques plus anciennes, que les auteurs s’attachent à mettre en évidence dans leurs différentes déclinaisons contemporaines.
L’ouvrage met également en lumière la dimension transversale et intégratrice de ces formes particulières d’antisionisme.
En analysant une grande diversité de contextes — des mobilisations militantes aux institutions internationales, des réseaux sociaux aux traditions intellectuelles — il montre comment la dénonciation d’Israël peut fonctionner comme un point de convergence pour des acteurs et des courants idéologiques hétérogènes.
Cette perspective conduit à appréhender l’antisionisme non seulement comme une position politique, mais comme une configuration discursive et symbolique complexe, structurée par des héritages historiques, des mécanismes de projection et des logiques d’identification collective.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le développement du concept de Projektiver Antizionismus, qui vise à rendre compte des formes contemporaines d’antisémitisme en tant que phénomène à la fois transformé et continu.
Il s'agira ici d'en proposer une première présentation, en en explicitant certains fondements théoriques, les principales caractéristiques structurelles, ainsi que les implications historiques, à partir des analyses développées par Stephan Grigat, sans prétendre rendre compte de l'ensemble des contributions réunies dans cet ouvrage.
Le concept de Projektiver Antizionismus désigne une forme spécifique d’antisionisme comprise comme une transformation historique et une reconfiguration structurelle de l’antisémitisme.
Dans la perspective développée par Stephan Grigat, il ne s’agit pas d’une simple opposition politique à l’État d’Israël ou au sionisme en tant que mouvement national, mais d’un phénomène idéologique dans lequel Israël devient le lieu privilégié de projection de contenus antisémites hérités.
L’antisionisme projectif est ainsi défini comme une « reproduction géopolitique de l’antisémitisme », en ce sens qu’il transpose à l’échelle des relations internationales des schèmes interprétatifs, des affects et des structures de pensée historiquement associés à la haine des Juifs.
Ce concept s’inscrit explicitement dans le cadre théorique de la tradition de la théorie critique, notamment celle de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, pour lesquels l’antisémitisme ne relève pas seulement d’un préjugé ou d’une hostilité empirique, mais constitue une forme de « projection pathique ».
Dans ce cadre, les individus ou les collectifs attribuent à un objet extérieur des caractéristiques qui procèdent de contradictions internes non résolues.
Grigat reprend ce schéma en montrant que, dans les conditions historiques contemporaines, ce mécanisme de projection se déplace vers l’État d’Israël, lequel fonctionne comme une instance symbolique permettant de condenser et d’externaliser des tensions sociales, politiques et morales.
L’idée, reprise de Léon Poliakov, selon laquelle Israël serait le « Juif parmi les États » exprime cette fonction de condensation : Israël est traité comme l’équivalent fonctionnel du Juif dans l’imaginaire antisémite classique.
L’un des apports centraux du concept réside dans l’analyse de la mutation historique de l’antisémitisme après la Shoah. Dans les sociétés européennes d’après 1945, l’expression explicite de l’antisémitisme devient largement disqualifiée, ce qui conduit à une transformation de ses formes d’apparition.
L’antisionisme projectif constitue, dans cette perspective, une forme de « communication indirecte » de l’antisémitisme, dans laquelle la critique d’Israël sert de médium à la réactivation de structures de pensée plus anciennes.
Ce déplacement ne signifie pas une rupture, mais une continuité transformée : les mêmes schèmes d’interprétation — opposition entre abstraction et concrétude, dénonciation d’un pouvoir occulte, suspicion à l’égard de l’universalité — sont réarticulés autour d’un nouvel objet, l’État juif.
Sur le plan de la structure idéologique, l’antisionisme projectif se caractérise par une ambivalence constitutive. Israël y apparaît simultanément comme une entité artificielle, illégitime et « non naturelle », et comme une communauté ethnique obstinée, particulariste et dangereuse pour l’ordre universel.
Cette double détermination reprend des oppositions fondamentales de l’antisémitisme moderne, dans lequel les Juifs étaient à la fois accusés d’incarner une abstraction destructrice (le capital, la modernité, l’universel) et une altérité irréductible (le particularisme, l’ethnicité, la clôture communautaire).
Dans le cas de l’antisionisme projectif, cette oscillation est transposée au niveau étatique : Israël est tantôt dénoncé comme une construction artificielle sans légitimité, tantôt comme une entité trop « authentique », trop enracinée dans une identité particulière.
Cette mobilité des imputations souligne le caractère non empirique, mais structurellement projectif du phénomène.
Le concept met également en lumière la manière dont l’antisionisme projectif repose sur une difficulté — voire un refus — de penser les médiations constitutives de la modernité politique.
En particulier, les distinctions entre État et société, entre institutions et population, ou encore entre gouvernement et citoyens, tendent à être effacées au profit d’une représentation homogénéisante et essentialisante.
Cette réduction s’inscrit dans ce que la théorie critique, notamment chez Theodor W. Adorno, désigne comme « concrétisme » : une disposition à rejeter les formes abstraites de médiation sociale — telles que le droit, les institutions ou les procédures politiques — au profit d’une appréhension immédiate, simplifiée et personnalisée du social.
Dans cette perspective, l’antisionisme projectif repose sur une compréhension appauvrie de la réalité étatique. Au lieu de concevoir l’État comme un ensemble différencié de structures, traversé par des conflits internes et des niveaux de responsabilité distincts, il tend à être appréhendé comme une entité unifiée, dotée d’une intention unique.
Cette réduction favorise une perception d’Israël comme un acteur homogène, dans lequel disparaissent les distinctions entre gouvernement, institutions, société et individus.
Une telle représentation ouvre la voie à des imputations globalisantes : Israël est constitué en sujet collectif cohérent, auquel peuvent être attribuées des propriétés générales et des intentions englobantes.
Paradoxalement, cette logique peut prendre des formes apparemment opposées mais structurellement convergentes : Israël est tantôt dénoncé comme une entité abstraite, artificielle et dépourvue de légitimité, tantôt comme l’expression immédiate d’une volonté collective compacte et fermée.
Dans les deux cas, la complexité des médiations sociales et politiques est dissoute, ce qui permet la projection d’accusations globales, indifférenciées et détachées de toute analyse empirique fine.

L'antisionisme projectif. Une présentation d'un concept critique développé par Stephan Grigat, par Clément Homs
L'antisionisme projectif Une présentation d’un concept critique développé par Stephan Grigat Clément Homs 1. Paru en 2025 en Allemagne, dans la collection Interdisziplinäre Antisemitismusforschung, l’ouvrage Projektiver Antizionismus. Antisemitismus...






