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Et la sœur parue
Je me souviens du jour où la sœur parut.
J’avais quatre ans, et le monde, sans prévenir, changea de forme.
Les bras de notre mère ne furent plus un refuge entier.
Ils devinrent partagés.
Et dans cet espace réduit naquit quelque chose de sombre et muet :
un ressentiment d’enfant, sans mots, mais bien réel.
Sur le chemin qui menait de la bergerie à l’église,
en fin d’été,
le vieux pont médiéval retenait encore la chaleur du jour.
Notre maison était là, tout près,
et ma sœur, portée par notre mère,
laissait ses pieds nus danser dans l’air.
Alors j’attrapai un pied et je le mordis.
Ma mère s’arrêta, prit ma main, et la mordit à son tour.
À cet instant précis, le nous ancien disparut.
Et le je naquit.
Je vis ma sœur pour la première fois dans toute sa réalité.
Non plus comme une rivale,
mais comme une présence irréversible.
Le nouveau nous devait désormais se construire avec elle.
Notre mère vivait sa foi avec une passion proche de la folie,
et pourtant elle rêvait aussi d’aventure,
d’un ailleurs plus large que les murs de la maison.
Cette maison était pleine de frustration et de colère,
et nous l’avons affrontée, ma sœur et moi,
chacun·e à notre manière.
Nous partagions les jeux, l’école,
et même, plus tard, le mariage,
étrangement enfants de parents non mariés,
qui se vouvoyaient comme on se tient à distance.
Ma sœur apprit tôt à lire et à écrire,
parce que nous jouions à l’école,
comme si apprendre était déjà une manière de tenir debout.
Dieu, Abbahimma, l’Enfant et l’Esprit
étaient présents à travers notre mère,
mais cette présence nous faisait peur.
Elle était trop grande, trop brûlante.
Mon père, lui, traînait sa colère comme un manteau lourd,
et son amour restait souvent sans mots,
jour après jour.
Pépé était mort depuis longtemps.
Mémé le suivit dix ans plus tard.
Souvent, ma sœur et moi étions chez elle,
quand notre mère était à l’hôpital pour dépression,
et que nous restions seuls avec notre père.
Nous avons affronté ensemble ses maladies cardiaques,
cherché un chemin dans ce qui tremblait,
et puis nous fûmes séparés,
placés dans des pensions différentes.
Nous ne nous voyions plus que le week-end.
Ma sœur, pré-adolescente,
avait le don de me pousser à bout.
Ma colère monta un jour,
et je la poussai.
Elle traversa tout le couloir,
tant ma faible poussée était chargée de tout ce que je portais.
Cette colère familiale, je la portais,
et elle aussi, à sa façon.
Mais elle était combative.
Elle avait l’instinct de la guerrière et de la cavalière.
Moi, au lycée, je la laissai de côté.
Elle vivait sa vie.
Puis vint la grande séparation,
celle des pièces d’or prises,
et des conséquences irréversibles sur le reste de ma vie.
Chacun·e de nous cherchait une spiritualité
qui ne serait pas celle de notre mère.
La vie nous dispersait, mais ne nous effaçait pas.
Je revins à la foi chrétienne catholique en 2018.
Ma sœur, quatre ans plus tard.
Elle en Touraine,
moi à Belleville.
Son Église est plus conservatrice que la mienne,
et pourtant son chemin est fait d’ombre et de lumière,
d’une justesse qui me déplace.
Une fois encore, ma sœur parut,
non plus dans les bras de notre mère,
mais dans l’espace intérieur de ma foi.
La compréhension du signe de croix,
celle que j’évoquais hier,
est née en grande partie de nos conversations.
Comme si, depuis toujours,
nous avancions sur des chemins parallèles
qui parfois se rejoignent,
non pour se confondre,
mais pour se reconnaître.
Et c’est ainsi que la sœur parut.
Non pas une fois,
mais tout au long de la vie.
À chaque passage.
À chaque traversée.
À chaque foi réinventée.
Haïku
Un pied dans l’air nu
La morsure ouvre les yeux
La sœur devient monde
Tanka
Dans les bras partagés
L’enfance perd son refuge
La colère se tait
Sur le vieux pont du chemin
Naît un nous plus solide
Le signe vivant
Il y a des matins où le monde est suspendu,
comme ce jour du grand silence,
après la mort de Jésus,
quand rien ne tient que l’attente.
À mon réveil, avant de quitter la maison,
avant le bois du sabre et la sueur du kendo,
j’ai tracé en moi le signe de croix
non comme un symbole appris,
mais comme une respiration ancienne.
Le Père,
amour de père, amour de mère,
et plus encore,
Abbahimma,
source sans domination,
impuissance infinie d’aimer
qui ne retient rien,
qui laisse être.
Le Fils,
Dieu au milieu des humains,
dans la chair ordinaire,
dans la fatigue, le rire, la peur,
dans la vie vécue de l’intérieur
pour dire une seule vérité :
l’amour ne s’impose pas,
il se donne.
Et l’Esprit,
vibration entre les deux,
souffle sans forme,
danse invisible
où les univers se tiennent,
où les cosmos sont baignés
sans jamais être possédés.
J’ai voulu le dessiner,
non pour le comprendre,
mais pour l’habiter.
Puis vint le matin de Pâques,
et comme chaque jour,
la lecture lente,
le chemin partagé,
Chemin de vie par l’Esprit.
Les mots m’ont conduit ailleurs,
vers l’Évangile de Marie,
là où la personne humaine
n’est ni homme ni femme,
mais profondeur offerte.
Et lorsque j’ai ouvert Colette,
j’ai senti la même source :
une attention radicale à la vie,
à l’amour qui ne moralise pas,
mais regarde.
Alors tout ce que j’aime
s’est mis à se répondre.
Le kendo,
ce moment du geiko
où le temps s’arrête,
où je sais que je vais partir,
parce que l’autre m’y invite.
Offrande du geste.
Confiance dans l’instant.
Père, mère, et plus encore.
La danse,
quand le corps devient prière,
quand la danseureuse touche l’éternité
dans un mouvement accompli,
et que l’on attend la suite…
mais que surgit l’inattendu.
Foi du corps.
Abandon.
Le jeu de rôle,
quand, en maîtresse du verbe,
j’ouvre la scène,
et que dans ce silence tendu,
les joueureuses déferlent,
habitent leurs personnages,
créent leur propre histoire.
Esprit à l’œuvre.
Création partagée.
Et le signe de croix revient,
non sur moi seulement,
mais offert à mes enfants.
À ma fille danseuse,
corps parlant l’indicible.
À mon fils, escrimeur japonais,
lame claire, esprit vif.
À leurs amis,
devenus mes fils et mes filles,
par la simple fidélité du lien.
Et à celle dont je suis l’époux,
quarante-trois ans de vie mêlée,
de joies, de nuits, de recommencements,
amour non possédé,
mais choisi chaque jour.
Tout se tisse.
Tout se répond.
Comme cela se tisse aussi
en toi qui me lis,
car nos vies sont faites
de ce que nous aimons,
de ce que nous croyons,
de ce que nous osons offrir,
quelles que soient nos fois.
Tracer le signe de croix
en conscience,
avec tout son corps,
avec toute sa vie,
ce n’est pas séparer le sacré du reste.
C’est reconnaître que le mystère
habite nos gestes ordinaires,
nos combats, nos danses, nos récits,
nos amours fragiles.
Alors, malgré nos divergences,
je veux te dire ceci :
je t’aime.
Parce que tu es mystérieux.
Dans le kendo.
Dans la danse.
Dans le jeu.
Dans la vie.
Et que l’Esprit
respire aussi en toi.
Haïku
Un signe tracé,
un corps en juste souffle,
souffle partagé.
Tanka
Du front jusqu’au cœur,
sabres, pas et danses lents.
L’Esprit ouvre le jeu.
Je bénis nos enfants toustes,
avec l’amour long vécu.
La plainte du Crucifié
(image Georges Rouault : détail Christ en croix 1929 – 1939)
Je suis encore cloué au bois
tant qu’un enfant tremble sous un ciel de feu,
tant qu’une maison s’effondre sur un souffle humain,
tant qu’une terre est arrachée à ceux qui y ont enterré leurs morts.
Chaque guerre m’ouvre les mains à nouveau.
Chaque cri d’innocent rallonge la Croix.
Vous croyez que je suis ressuscité loin de la poussière,
mais je demeure là où le sang coule,
là où la peur a remplacé le nom des mères,
là où la nuit apprend aux enfants à ne plus espérer.
Je ne reconnais pas vos frontières dressées sur les os,
ni vos droits écrits avec des armes.
La terre ne vous appartient pas :
elle m’a été confiée pour être offerte,
non pour être dévorée.
Quand vous chassez un peuple de sa maison,
c’est mon corps que vous exilez.
Quand vous affamez, humiliez, écrasez,
c’est Abbahimma que vous laissez sans refuge.
Je ne suis pas du côté de la force,
je suis du côté de la blessure.
Je ne règne pas par la victoire,
je règne par la vulnérabilité livrée.
Ne dites pas mon nom pour bénir vos violences.
Ne brandissez pas mon silence pour justifier vos crimes.
Mon silence est un cri retenu,
une douleur trop grande pour se défendre,
l’amour qui ne peut que souffrir
quand il n’est pas accueilli.
Je suis la première victime de toutes vos guerres.
Je suis frappé avant ceux que vous frappez.
Je meurs dans chaque enfant enseveli,
dans chaque regard vidé par la peur,
dans chaque terre devenue cendre.
Et pourtant, je demeure ouvert.
Même à ceux qui me crucifient encore.
Car mon amour n’a pas d’autre puissance
que de vous attendre.
Déposez les pierres.
Rendez la terre à la vie.
Laissez-moi descendre de la Croix
en relevant ceux que vous avez jetés à terre.
Car tant qu’un seul innocent est écrasé,
l’enfant Abbahimma est crucifié.
Et qu’un seul geste d’amour surgisse dans la nuit,
la Résurrection commence.
Tanka
Sous la nuit de feu
l’amour veille encore là,
dans la plaie du monde.
Une main se rouvre pour toi.
L’aube apprend à naître.
Haïku
Après longue nuit,
une source respire encore.
Le jour revient clair.
Le Château intérieur
Sens global
Pour sainte Thérèse, l’âme est un château de cristal, vaste et lumineux, au centre duquel demeure Abbahimma, source de vie, d’amour et de présence infini et éternel (hors du temps) .
Les sept demeures représentent les étapes du chemin intérieur, depuis la périphérie de l’âme jusqu’au centre où s’accomplit l’union profonde avec Abbahimma.
La porte d’entrée du château est la prière, comprise comme un chemin de vérité, de présence et de relation.
1. Premières demeures : Commencer à se regarder de l’intérieur
Pour y entrer
Tu réalises que tu es souvent fatigué, irritable ou vidé, et au lieu de te distraire de plus, tu t’arrêtes et tu te dis : « Quelque chose en moi a besoin d’attention. »
Par exemple :
dire à quelqu’un : « En ce moment, je ne vais pas très bien, mais je ne sais pas encore pourquoi. »
Entrer, ici, c’est oser regarder sans fuir.
Pour y rester
Revenir régulièrement à un moment de calme, même bref.
Ne pas te juger quand tu découvres une faille intérieure liée à un échec ou un manquement.
Ce qui te fait retomber en arrière :
Je m’arrête enfin
Sous le bruit, quelque chose
Demande à vivre
2. Deuxièmes demeures : Vouloir changer malgré les résistances
Pour y entrer
Tu te rends compte que certaines attitudes se répètent (réactions excessives, fuite, fermeture), et tu te dis : « Je ne veux plus vivre toujours comme ça. »
Alors :
Entrer, c’est oser essayer, même maladroitement.
Pour y rester
Ce qui fait retomber :
Abbahimma ne mesure pas les résultats, mais la fidélité du cœur.
Un pas, puis deux pas
Je tombe, je me relève
Le cœur insiste
3. Troisièmes demeures : Tenir sa vie, mais en tension
Pour y entrer
Tu as structuré ta vie :
Tu te dis : « Je fais de mon mieux. »
Entrer, ici, c’est tenir debout, parfois au prix d’une certaine rigidité.
Pour y rester sans te crisper
Reconnaître quand tu es fatigué sans te forcer.
Dire : « Là, je n’y arrive plus seul. »
Ce qui fait retomber :
Rester dans cette demeure, c’est apprendre à faire confiance sans s’effondrer.
Je tiens droit, serré
Sous l’effort silencieux
La fatigue parle
4. Quatrièmes demeures : Laisser de l’espace en soi
Pour y entrer
Un jour, tu fais moins, mais tu es plus présent.
Par exemple :
Entrer, c’est ne plus forcer l’intérieur.
Pour y rester
Ce qui fait retomber :
Ici, Abbahimma agit dans le simple fait d’être là.
Je ne fais plus rien
Dans le calme qui s’ouvre
Quelqu’un est là
5. Cinquièmes demeures : Se transformer sans s’en rendre compte
Pour y entrer
Tu remarques que :
Pas par effort, mais naturellement.
Entrer, c’est constater un changement réel, discret mais stable.
Pour y rester
Ce qui fait retomber :
La transformation authentique rend plus humain, pas au‑dessus.
Même tempête, mais
Je ne suis plus emporté
Le cœur respire
6. Sixièmes demeures : Traverser ce qui fait mal sans se refermer
Pour y entrer
Tu traverses une période où :
Entrer, c’est ne pas fuir cette traversée, même si elle est inconfortable.
Pour y rester
Ce qui fait retomber :
Abbahimma est proche ici, même quand tu ne le ressens pas.
Nuit sans repère
Je marche sans comprendre
Quelque chose tient
7. Septièmes demeures : Vivre accordé intérieurement
Pour y entrer
Tu vis une forme de paix stable :
Entrer, ce n’est pas un moment spectaculaire, mais une cohérence intérieure.
Pour y rester
Ce qui pourrait faire retomber :
La vraie union avec Abbahimma rend disponible, pas distant.
Plus rien à prouver
Je vis, simplement vivant
Présent au monde
Psaume du Château habité
Je marche longtemps à la surface de ma vie,
chargé de bruits, d’attentes et de peurs,
croyant que tout se joue dehors
alors que le plus vrai m’attend au-dedans.
Je découvre peu à peu
que mes failles intérieures,
nées de mes échecs et de mes manquements,
ne sont pas des murs
mais des passages encore étroits.
Je m’arrête,
je respire,
je laisse tomber ce que je croyais devoir porter seul,
et dans ce silence fragile
je sens une présence qui ne me quitte pas.
Je comprends que je n’ai pas à me réparer entièrement
avant d’être accueilli,
que Abbahimma habite déjà
les pièces que je fuyais.
Je traverse mes résistances,
mes fatigues,
mes nuits sans réponses,
et même là, quelque chose veille.
Je ne cherche plus à monter,
ni à réussir ma vie intérieure,
je consens seulement à demeurer
là où je suis vrai.
Je deviens plus simple,
moins divisé,
plus lent à juger,
plus prompt à aimer.
Je reconnais alors
que ce chemin n’est pas le mien seul,
qu’il relie, qu’il ouvre, qu’il rassemble,
et que la paix reçue n’a de sens
que si elle circule entre nous
Une phrase essentielle
On ne “monte” pas les demeures une fois pour toutes.
Mais plus on avance, plus on sait revenir sans se perdre.

Fioretti
Je suis un enfant de la colère. Depuis mon enfance, elle m’accompagne : celle de mon père, celle de ma mère, et la mienne. J’ai longtemps traversé mes épreuves porté par ce feu, sauf avec la personne dont je suis l’époux et nos enfants. Mais dans mes relations sociales, au travail ou en amitié, la colère restait très présente.
Puis je suis entré dans l’École française de vie par l’Esprit. Nous étions fin mars, en pleine période d’élections municipales. Je suis une personne de sensibilité chrétienne et sociale de gauche LFI, et j’ai souvent l’habitude de débattre avec mes collègues.
L’un d’eux, en particulier, prend parfois un malin plaisir à me provoquer. Il aime me pousser jusqu’au moment où il parvient à me faire perdre patience. Ce jour-là, il a cherché les mots qui me feraient basculer, et il a réussi à éveiller en moi une colère si vive qu’elle a failli se transformer en haine.
Et c’est là que l’Esprit Saint est intervenu, j’en rends grâce.
À ma colère se mêlait mon orgueil, ma vanité, ce besoin absurde d’avoir raison, de sortir vainqueur de la discussion. J’avais entre les mains les mots que Dieu nous offre pour leurs donner des ailes, mais je m’apprêtais à les transformer en épées. Au moment où j’allais les prononcer sous l’emprise de la rage, une vague immense de tristesse m’a submergé. Elle a balayé colère et haine.
J’étais triste de ce que j’étais en train de devenir : esclave de mon orgueil, de ma vanité. Triste de ma colère, qui n’était pas purificatrice. Triste pour mon collègue aussi, et pour son envie de me voir sombrer.
Et dans cette tristesse, j’ai soudain senti la joie et l’amour. J’ai compris la vacuité de ce qui se passait, et j’ai eu envie de le prendre dans mes bras et de lui dire :
« Jean-David, je t’aime. Arrêtons là cette descente aux enfers. »
Nos regards sont restés un moment suspendus, vides mais conscients.
En retournant à ma place, j’ai su avec certitude que l’Esprit Saint venait de me faire comprendre tout cela. Seul, je n’y serais jamais parvenu. J’en rends grâce. Et je remercie aussi l’École de vie par l’Esprit, qui est une « véritable école d’arts martiaux spirituels ».
Dans les arts martiaux, on travaille la relation à l’autre, on apprend à croire, à remercier celui qui marque un point car il nous fait progresser. On apprend à reconnaître ses faiblesses, et un jour, presque sans s’en rendre compte, on reçoit un grade. Avec Dieu, c’est pareil : on travaille les actes de foi, puis un jour le don de Foi nous est accordé.
Ma pratique du kendo est ainsi devenue un acte de foi et une prière.
Haïku
Colère éteinte,
le souffle traverse l’âme,
la paix se révèle.
Tanka
Du feu de l’orgueil
montait une ombre profonde.
Puis vint la tristesse,
et dans son calme secret
naquit l’amour de l’Esprit.
Psaume de la colère apaisée
Seigneur, tu connais le feu qui brûle en moi
depuis les jours de mon enfance.
Tu connais mes colères, mes blessures,
et les mots qui blessent plus qu’une épée.
Lorsque l’orgueil dressait en moi ses murailles,
et que la haine cherchait à naître,
ta lumière a traversé mon cœur
comme une vague plus forte que la tempête.
Tu m’as pris au bord du gouffre,
tu as changé la colère en tristesse,
la tristesse en douceur,
et la douceur en amour.
Devant celui qui me provoquait,
tu as ouvert mes yeux :
ce n’était pas un ennemi,
mais un frère perdu comme moi
dans le tumulte du monde.
Alors j’ai compris, Seigneur :
tes mots ne sont pas des armes,
mais des ailes pour nos âmes.
Et celui qui se croit vainqueur
n’est que vaincu s’il manque d’amour.
Esprit de paix,
tu as posé ta main sur mon cœur.
Tu m’as appris la vacuité de la colère
et la force de la douceur.
Comme l’art martial enseigne l’humilité,
tu m’apprends la Foi.
Comme le sabre révèle le cœur,
ton souffle révèle la vérité.
Que chaque geste devienne prière,
que chaque rencontre devienne paix,
et que mon âme, pacifiée,
marche dans ta lumière.
Amen.
#Agape #Kendo #SpiritualitéCroire et Foi : lieux d’où cela rayonne
Croire et Foi : deux lumières, un même mystère
Croire et la foi se tiennent au cœur de la personne humaine comme deux flammes distinctes qui éclairent pourtant la même nuit. L’une vacille dans le vent des événements, l’autre brûle plus profondément, comme un feu intérieur que rien n’éteint. Toutes deux expriment un mouvement spirituel par lequel la personne humaine cherche à demeurer vivante, lucide et ouverte au mystère qui la dépasse.
Deux naissances spirituelles
Croire surgit comme un élan : un souffle qui répond au vertige de l’existence. C’est le premier mouvement de l’âme lorsqu’elle reconnaît sa fragilité et refuse d’être absorbée par le néant. Croire, c’est s’orienter vers une lumière que l’on ne voit d’abord qu’à travers une fente, mais dont on pressent la présence. C’est dire « oui » au mystère avant même de le comprendre.
La foi, elle, ne naît pas du vertige, mais de la profondeur. Elle apparaît comme un appel intérieur, une musique silencieuse qui précède la volonté de la personne humaine et la façonne. La foi n’est pas une réaction mais une visitation ; elle descend dans l’être comme une présence qui connaît la personne humaine mieux qu’elle ne se connaît elle-même.
Elle ne se choisit pas : elle se reçoit.
Ainsi, croire naît du manque ;
la foi naît d’un don.
Deux façons d’habiter son propre mystère
Croire conduit la personne humaine à chercher, à questionner, à s’ouvrir aux récits et aux héritages de sens. Croire, c’est marcher dans la lumière incertaine du matin, accompagné mais encore hésitant. Cela appartient à l’ordre de l’histoire, là où les gestes, les engagements et les choix tracent un chemin.
La foi, elle, se tient dans la chambre intérieure. Elle parle au cœur profond, là où la personne humaine n’a plus rien à démontrer ni à défendre. La foi façonne l’être avant de façonner les actes. Elle est moins un mouvement qu’une présence, moins une décision qu’une révélation intime.
Croire éclaire le chemin devant soi ;
la foi éclaire la source en soi.
D’où rayonne chacun
Croire rayonne du dehors vers le dedans.
Il s’exprime dans les décisions, dans l’audace de continuer, dans les gestes de bienveillance qui nourrissent le monde. Sa lumière émane de l’existence engagée, d’un courage qui se traduit en actes.
La foi rayonne du dedans vers le dehors.
Elle émerge du sanctuaire intérieur, là où la personne humaine discerne sa vérité profonde. Sa lumière ne se projette pas : elle transfigure. Lorsque la foi éclaire un être, ses actes deviennent simples, justes, naturellement féconds, comme des fruits mûris dans le silence.
Croire vient des mains ;
la foi vient du cœur.
Et l’existence naît de leur alliance.
Leur profonde unité
Malgré leurs différences, croire et foi ne cessent de se rejoindre.
Croire prépare la foi, comme l’aurore prépare le jour.
La foi accomplit le croire, comme le jour accomplit l’aurore.
Croire donne l’élan ;
la foi donne la direction.
Croire inscrit la personne humaine dans le monde ;
la foi l’enracine dans l’invisible.
Séparés, ils se dessèchent :
– une foi sans croire devient abstraction,
– un croire sans foi devient agitation.
Unis, ils permettent à la personne humaine d’habiter son existence avec justesse :
debout dans l’histoire, enracinée dans l’essentiel,
attentive aux autres, ouverte à l’infini.
La personne humaine, lieu de la rencontre
Au fond, croire et foi sont deux mouvements qui se rejoignent dans la personne humaine elle-même. Croire est le pas ; la foi est la marche. Croire est la question ; la foi en est la profondeur.
Croire est le souffle ;
la foi, la respiration entière.
De cette intimité naît la personne humaine véritable : celle qui apprend à cultiver son humanité comme un don fragile et infini, confié à sa liberté et à sa lumière intérieure.
Haïku
De la source obscure,
croire ouvre le premier pas,
la foi fait grandir.
Tanka
Au cœur du silence,
la personne se découvre.
Croire ouvre le jour,
la foi éclaire l’être,
deux souffles dans une vie.
Psaume
Ô Toi qui habites le secret,
Tu fais naître en la personne humaine
la lumière qui ne trompe pas.
Quand son pas vacille,
Tu lui donnes de croire ;
quand son cœur s’ouvre,
Tu lui offres la foi.
Croire est l’aube de son chemin,
la foi en est le soleil.
Par elle, ses gestes deviennent justice,
et son silence devient présence.
Tu es la source d’où rayonne son être,
la voix qui parle avant toute parole,
la paix qui demeure au-delà de toute peur.
Que la personne humaine apprenne à marcher
dans l’alliance de ces deux lumières :
celle qui cherche,
et celle qui se donne.
Le poste à Galène de Pépé
J’ai um ami·e qui parlait avec feu, avec cette intensité presque douloureuse de ceux qui ont traversé une lutte et savent qu’ils ne veulent plus jamais y retomber.
Iel racontait comment, autrefois, iel portait sur soi de petits objets, des boîtiers, disait‑iel, censés augmenter une énergie invisible, soutenir la vie, renforcer la foi. Et peu à peu, iel avait senti que quelque chose dérapait. Une force trop dense, trop insistante, qui troublait plus qu’elle ne portait.
Alors iel a jeté.
Mais ce geste n’a pas été simple. Ni paisible. Il a été agité, répété, presque compulsif. Revenir vers la poubelle, vérifier, hésiter, imaginer reprendre, donner, sauver ce qui pourtant devait disparaître. Comme si quelque chose en soi refusait de lâcher. Et puis, un matin, le monde a fait son œuvre : les éboueurs sont passés, la poubelle était vide. Et avec elle, quelque chose s’est défait.
Alors est venu le soulagement.
Et avec lui, une relation plus nue, plus calme, plus profonde à Jésus.
De cette expérience, mon ami tirait une certitude : tout ce qui relève de l’occulte relève du contrôle. Contrôle de soi, des forces, des autres. Or cette logique n’est pas celle de la foi. La foi ne commande pas. Elle ne manipule pas. Elle ne négocie pas. Elle consent. Elle s’abandonne. Elle dit simplement : que Ta volonté soit faite.
Jésus n’est pas un outil.
Ni une réponse automatique.
Jésus est présence.
Et vouloir maîtriser cette présence, c’est déjà s’en éloigner.
Mon ami parlait aussi d’attachements invisibles, de liens discrets mais tenaces, de dépendances qui prennent les habits de la liberté. On croit toujours pouvoir s’en défaire. On se pense souverain·e. Et pourtant quelque chose accroche, revient, insiste. Alors iel appelait à trancher, à purifier, à faire place nette, jusque dans les objets les plus simples, les plus banals.
Mais une autre pensée demeure, plus lente, moins radicale, plus incarnée.
Les objets, eux, ne veulent rien.
Ils ne cherchent rien.
Ils attendent.
Ce n’est pas la chose qui possède.
C’est le regard qui s’y abandonne.
Je pense souvent à un objet de mon enfance.
Chez ma grand-mère (Mémé), il y avait un vieux poste à galène. Un objet modeste, presque silencieux. Mon grand-père (Pépé) y avait entendu, non pas l’appel du 18 juin, mais celui du 21. La suite. La persévérance. La voix qui continue quand le fracas est passé.
Enfant, je regardais souvent cet objet. Je ne le comprenais pas vraiment, mais il me parlait déjà. Et aujourd’hui encore, alors qu’il n’est plus chez ma grand mère, il a été gardé par ma tante, il a suivi son propre chemin, il demeure pour moi un objet d’espérance et de foi.
Je ne l’ai pas possédé.
Je ne l’ai pas gardé.
Et pourtant, il m’habite.
Un objet peut devenir idole, oui.
Mais il peut aussi devenir signe.
La matière n’est pas l’ennemie. Elle est passage. Elle est ce lieu modeste où le corps se souvient de l’âme, et où l’âme, à travers le corps, s’ouvre à l’esprit. La foi ne descend pas toujours du ciel : elle monte parfois des mains, des gestes, des présences sensibles.
Non comme une source,
mais comme un chemin.
Garder n’est donc pas forcément s’attacher.
Jeter n’est pas toujours se libérer.
Il existe une fidélité plus douce : celle qui transforme au lieu de détruire. Celle qui ne craint pas la chose, mais veille à ce qu’elle ne prenne jamais la place du cœur.
Si l’amour traverse toute chose, alors toute chose peut être relevée. Rien n’est condamné en soi. Tout peut être rendu, offert, réinscrit dans le cycle lent de la transformation, compost, terre, passage.
Il ne s’agit plus de purifier le monde en le vidant,
mais de l’habiter autrement.
Ne rien garder qui enferme.
Ne rien jeter qui pourrait être transfiguré.
Entre le rejet et l’attachement, il y a une veille. Une attention. Une manière de tenir sans serrer, de laisser sans fuir, de recevoir sans posséder.
Haïku
Dans la chose nue
un souffle cherche passage
ou bien se perd
Tanka
Je tiens sans saisir
la matière me murmure
un chemin discret
ni peur ni domination
mais une offrande lente
Psaume
Heureux·ses celleux qui ne fuient pas la matière
car iels savent qu’elle attend d’être habitée.
Heureux·ses celleux qui ne s’y enchaînent pas
car iels gardent leur cœur libre.
Car Jésus n’a pas déserté le monde.
Iel l’a traversé.
Iel l’a porté.
Iel l’a relevé.
Et toute chose, désormais,
peut devenir passage.
Que rien ne soit rejeté dans la peur.
Que rien ne soit gardé dans l’illusion.
Mais que tout soit tenu
dans la patience de l’amour.