Eux ils ont pas des gueules à lire, ça se voit direct. Eux ils ont des gueules de pas-lisant. En même temps, on les comprend les pas-lisant, pourquoi qu'ils lisent plus, vue la tronche des livres, vue la surface déprimante de l'imprimé, vue la production écrite du jour. Facile à dire, "écrite". Et tout ça génère plutôt du pas-lire qu'autre chose. Le pas-écrit génère du pas-lire et même ce n'est pas tout à fait ça, ça n'est pas du mal-écrire, mais du ressemble-à-tout, à tout ce qui est déjà pareillement écrit, publié, puis pilonné. Alors, forcément, ça soule. Forcément ça travaille pas les pas-lecteurs. Ils ont l'impression qu'un livre quand on l'a lu on les a lu tous pareillement. Tous les livres sont pareillement écrits alors on a maintenant pareillement des pas-lisant en face. Des pas-lisant qui font front contre tout le pas-écrit. Ils se sont refilé le mot, comme on dit ! C'est qu'ils sont loin d'être bêtes les pas-lecteurs. Ils s'en tapent des livres si tous les livres ont été écrits d'une seule et même main. C'est même pas une main, ou alors c'est pas humain. C'est une main de pas-humain qui nous a tous refaits, et surtout la littérature. Déjà le mot! C'est maintenant plutôt litté-sans-ratures ! Seuls les lisants sont rayés. Les lisants c'est comme des gisants, rayés de la chose écrite. Barrés du monde des lettres. Et eux aussi du coup, entre les qui lisent plus, ils se refilent le mot.
Ils sont donc entrés les pas-lisant, avec leurs bébés, chacun le sien. Le jeune type le bébé sur le bide la mère idem. Des faces de vacanciers, des apaisés écolos qui entrent dans le bar communal où on vend des bouquins.
Faudrait écrire sur ceux qui lisent! dit la libraire, pas que des écrivains, mais ceux qui restent encore vaillants, qui vont au rendez-vous des livres debouts. Ceux qui s'imaginent le prochain livre, comme on rêve d'un langage. Un lecteur c'est comme un musicologue, un genre de mélomane mais dont on ignore la pensée. Car la pensée ne vient que du livre qu'ils lisent. La pensée, c'est le livre qui gère tout ça et pas le lectorat. Lui il est bon qu'à lire, alors qu'un bon mélomane des mots, en vrai, c'est quelqu'un qui, s'il manque le bouquin, tout comme un bouquet, il en inventerait le style, le parfum. C'est comme un amoureux qui est pris de désir, prêt à inventer le livre si celui-ci tarde à venir. Et tous les livres tardent à venir pour un vrai lecteur. Tous les livres ont tardé, mais lui le lecteur a su attendre, contrairement à l'écrivain.
C'est encore plus impatient un écrivain, ça veut atteindre le bout du langage, la fin des signes. Le lecteur c'est le signe renouvelé, c'est ça qui le fait poireauter. L'écrivain lui ne poireaute pas: il rate son poireautement. Il le rature par ses écrits. Il comble ou il troue, c'est selon. Il y a ceux qui comblent et qui rebouchent, qui re-tuent le langage par un discours d'écrivant et ceux qui creusent, qui tentent de vider l'absence même.
Le lecteur lui il dit : "chercher en moi l'endroit où je ne mets pas mes sales pattes". Et le livre c'est l'endroit sans ses sales pattes.
Tandis que l'écrivain ne cherche que ça, l'endroit où il a mis ses sales pattes, et pas que les siennes! Surtout celles des autres que les siennes même. L'endroit où tous ils ont mis leurs sales pattes! Ou plutôt leur langage. L'écrivain cherche le langage de tout autre. Il cherche à reconstituer le rêve d'un langage pur. Mais tout en y foutant ses sales pattes.