Qu’est-ce qui faut que je vive, que j’aille aller vivre, que je parte de vivre qu’est-ce que c’est, que c’est qui faut que j’aille et où, où ça que j’aille, où que j’aille je vis, que j’aille où jeter tout ce trop vivre, dis-moi, mettre à la jaille ? faut que je jette le tout dans la vive, mon eau vieille ? qu’est-ce qui faut bazarder de son vivant ? Que je jette de moi ma voix ? Que je me jette en voix, comme en quatre, pour me couper en tranche, que je me coupe de ce bruit qui t’envahit ? Que je jaille la bouche ? Que ma bouche ne soit plus écrite, qu’elle soit bouche bouchée, couturée ? Qu’est-ce qui faut que je jette de moi pour me garder, et te garder aussi toi, nous garder nous, sans trop de bruits de moi aux alentours de toi, de ce nous, le silence que tu appelles en toi, que je doive faire silence alors qu’il t’endormait le bruit de moi avant, qu’il te berçait. Je peux m’arracher de tout pour ça, même de moi, de ma voix, mes bruits. Je peux m’arracher vivant du langage.
j'ai tous ces frères qui parlent comme moi, le même accent, les tremblements dans la voix, ces bizarres intonations qu'on possède, pour montrer qu'on ne possède pas, même ma soeur à cette voix qui redoute l'air tout autour, qui met du temps pour avancer, comme un âne qu'on voudrait sortir de l'enclos. Rien à faire le baudet est réticent, il ne veut rien fréquenter, ne pas user sa salive dans le monde courant. Rester à l'intérieur de sa propre voix, ses vacillements. Ces mêmes façons de s'écrouler à chaque moment où on avance une idée, et puis des silences trop long qui font croire qu'on réfléchit alors que parler nous a déjà démoli la cervelle.
La voix, c'est notre accident.
Cet edito de Fabula consacré à @charles_pennequin
Occasion de rappeler l'existence des actes du colloque "Charles Pennequin : Poésie tapage" également sur Fabula, et bientôt le collectif !
#poésiecontemporaine #poésieperformance
https://www.fabula.org/actualites/132287/l-ecriventure-19-02.html

L'écriventure
C’est en moi qu’il y a ça. Ce quelqu’un. Il y a ce quelqu’un qui est là, à l’intérieur. Il devrait être là. Il faut que je le trouve. Je peux le chercher. Je trouve...
FabulaIl faut réhabiter le corps de l'écrit quand on lit
Il faut revenir à ce corps
Sinon on ne comprend pas le texte, on n'est pas dedans
Il faut être dans le texte quand on lit, et on ne peut pas l'être avec le corps du quotidien
Le corps du quotidien est sourd
Il est bouché
Il a perdu l'écrit dans la vie de tous les jours
C'est un corps noyé
Et non écrit
Il faut revenir à soi par le texte
Sinon on se laisse happer par tout ce qui nous remplit et nous vide du même coup
Il faut être en bute face à ce corps là
Mais pas que son corps bien sûr
Le corps sociétal et social
Le corps qu'on nous impose
Il faut trouver l'écriture c'est-à-dire le tunnel sous la vie
Le père la nuit se réveille en sursaut. C’est sans doute la mère qui le réveille en se rendormant, car elle a tiré sur les couvertures tout en se retournant et le père a pris froid. Le père se retourne alors pour caresser la mère, mais la mère se met à geindre et à grogner. Alors le père comprend que ce n’est pas le moment et se retourne. La mère se retourne à son tour car elle pense qu’elle a sans doute trop geint ou trop grogné. Elle s’approche du père et veut l’entourer avec son bras. Le père ne bouge pas d’un iota. La mère s’approche encore plus en se collant au dos du père. C’est après s’être collée à lui qu’elle lui demande si elle peut se coller à lui. Elle entend alors une sorte de grognement provenant du père et l’interprète comme un oui. Elle se colle encore plus fort au père et lui prend sa seule main disponible en la tenant fermement. Elle sent que le père résiste car le père boude. Elle tente de s’endormir sur le dos du père, mais le père veut rester éveillé grâce à le bouderie. La mère tente de maintenir bien serrée la main du père qui se dérobe pour attraper un truc hors du lit. Sa main fouille ainsi l’air, seulement il n’y a aucun truc à attraper, alors le père remet sa main dans la main de la mère qui la serre immédiatement très fort. Puis ils font semblant de dormir. Mais le père n’arrive toujours pas à dormir alors il enlève sa main et la projette dans le vide pour attraper à nouveau quelque chose. Il finit par prendre une bouteille au vol et parvient à s’extraire du bras de la mère et se lever à demi découvert pour boire au goulot de la bouteille. Puis il se remet dans sa position initiale pour que la mère s’agrippe à nouveau et s’endorme. Puis la mère, n’en pouvant plus lui claque un bisou dans le dos et se retourne. Le père ne sait pas quoi faire, il tâte encore hors de son lit, sur le sol cette fois, pour trouver quelque chose et finit par saisir une lampe frontale. Il enfile le bandeau élastique autour de sa tête, se lève, allume le phare et part dans la nuit.
Les hommes la mère ils sont tous venus la voir. Ils ont cru qu’elle allait tout faire. Et elle a fait la mère. Elle a même tout fait. Les hommes ensuite ont disparu et elle est restée. La mère elle a continué à faire la mère, longtemps après eux. Eux ils sont tous partis, puis les femmes aussi. les femmes qu’elle renvoyait dans leurs pénates. Et les hommes qu’elle a envoyés sous terre. Et les femmes qu’elle faisait manger, boire. Et fumer. Tout ça a dégagé et elle a continué, bon an mal an la mère, à trucider la vie. En étant au service de tous. Tout le monde a réclamé son dû. Et elle a donné, elle a tout permis. Qu’on vienne chez elle, affamés, et qu’on en reparte les quatre fers en l’air. Écœurés de tout. Qu’elle s’use ainsi à servir la mère, jusqu’au dégoût d’aimer. Qu’elle se crève à aimer pour toujours. À chérir du plus petit au plus grand. Du presque rien au grand mourant. Qu’on y vienne tous à sa table, pour y crever un jour. Et il n’y en avait jamais assez pour la mère. Alors elle allait voir les vieux, elle soignait les petites vieilles. Pour envoyé tout ça ad patres. Tout ça qui dégagera, Bon débarras ! Qu’elle disait. Elle le disait en dedans d’elle-même la mère. Jamais dehors, au grand jour. Jamais au grand jamais, disait sa sœur, son ennemie intime. Car dehors c’était mamie-bonheur. Mamie-gâteau. Mamie-cookies. Tout le monde l’aimait. Tout le monde se rassemblait autour de sa chair. Profitait du feu de l’amour. Le seul véritable dans tout ce froid existentiel. Jusqu’à en crever. Ils en ont tous profité. Même si, en fait, ils se détestaient avec toute la cordialité nécessaire. Et qu’ils l’auraient aussi laissée crever la mère, comme un chien. D’ailleurs c’est ce qu’elle disait toujours, quand une bouche s’ouvrait, et qu’elle enfournait un bout de marron dedans. Quand on veut plus de son chien, on dit qu’il est enragé.
(& Pouet! la nouvelle année!)
La mère se brûle la main au matin, chagrin, et le soir rebelote : c'est l'autre main. La mère les mains le lendemain matin avec le père qui prend son café : cherche une crème qui fait du bien, un baume pour soulager la main de la mère, et le soir : plus rien. Plus de baume ni même de quoi panser les mains. La mère qui se plaint et le père embrasse ses mains la mère : lâche donc ma main ! Et puis l'autre de main… C'est la main… c'est… l'amour, dit le père, qui te brûle les deux mains, la mère : cesse donc les chagrins ! Tu te plains, alors que rougit ma main. Mais oui, dit le père : le rouge est mis, c'est pour dire ta peine dès le matin. Et la main elle s'enflamme, c'est le cœur sur la main et ça te brûle tous nos lendemains jusqu'au soir. Et le soir ça repart, comme un refrain. Ça te brûle les deux mains. Eh ben non, ça dit rien ! dit la mère au père. C'est juste qui faut pas me distraire quand je suis en train. Quand je suis lancée à fond de train de bon matin. Quand mes bolides de mains carburent dans la masure. La brûlure : c'est les jours où tu me parles pour rien, alors qu'y a rien qui vaille la peine qu'on se prenne la tête et les mains. Oui, qu'on en vienne aux mains par la tête. Quand je suis en train d'user de mes mains : ne viens pas me récurer la cervelle, pleurer dans mes oreilles ! Remuer ainsi le passé quand tu prends ton café, touiller tes petits chagrins, tes tracas & petites misères avec des histoires qui valent rien !
Père ancien dès le matin c'est les peines qui lui remontent, les chagrins & la mère dit rien, puis : j'te plains, qu'elle dit, alors qu'y a rien ! Que demain on n'en sait rien, de comment qu’il sera fait. On sait juste qu'il va se lever, tiens ! C'est tout le bout qu’on sait et c’est certain demain, comme le pain : faut pétrir de nos deux mains, nous deux, et sans chagrin dedans ! Aller de l'avant ! Moi j'enfonce mes doigts dans le vivant, dit la mère. Moi j'appuie sur le champignon d'la vie, qu'elle dit. Alors vas-y toi aussi, tape du poing, ne t'abstiens, père ancien ! Y a rien eu d'adultérin. Rin ! Rin qui naît comme ça du néant. Un' môme néant non, vraiment rin. C'est qu'du brin que tu manies dès l'matin. Tu perds rien père ainsi depuis les temps anciens. J'te reviens ! De passage, oui, que j'suis, mais jusqu'à perpette les ouins ouins ! Et tout ce foin, c'est fini. Mettre en terre tes chagrins : je suis là, moi, dit la mère, dès que s'lève un bout d'bleu dans le ciel du patelin. Et pis après qu'ça r’tombe, tôt le soir, tout ce noir aérien, avec la peur qui prend du terrain : ne crains rien, le père, dit la mère. Et puis j'ai trop à faire, moi. Et toi rien, à par te plaire, dès l'réveil, à te tourner les crincrins, te rouler dans la boue de ton humeur de chien, le caractère chafouin, ça suffit, hein ! Et le père tout penaud, pensif, s'éloigne tout craintif que la mère fasse claquer encore la bouillotte. Que la flotte par terre et rebelote…, cette fois qu'elle se crame ses deux pieds ! Ses p'tits pieds adorés qu'elle n'a jamais du soir au matin posés sur le même patin.
La mère dit, moi je suis capable de tout faire péter, de faire péter la terre entière. Moi je suis capable, je me connais, de tout faire valser d’un coup. J’éteins tout. J’éteins le vent, la pluie, les ébranlements, les vibrations, la chaleur, j’éteins la vie d’ici. Je rase tout. Moi je suis capable de tout raser, et pas seulement de dézinguer la nature, tout le reste aussi. Vouloir qu’il n’y ait plus de lumière, je suis capable de ça. Et plus d’Univers. Qu’on fasse le vide, oui. Mais pas pour du rigolage. Qu’on soit pas que là pour le rigolage, nous. Que ça devienne un peu sérieux. Moi je suis capable de ça, de devenir sérieuse au bout d’un temps. Un grand coup d’éteignoir dans la gueule des gens. Tous les gens du village, notamment. Ceux qui marchent sur le bitume mouillé. Ceux qui ont des parapluies. Celle qui a mis sa gabardine là. Celle qui a ses bottes blanches pour aller dans les pâtures. Ceux qui font claquer l’air pas loin, les chasseurs. Avec leurs chiens aussi. Celui qui est enfermé. Tous ces gens dans leur chenil. Je suis parée. Prête à tout dézinguer, à la moindre étincelle, le faux mouvement. Faut pas qu’ils viennent me chercher ici, dans mon transat. J’ai pris une eau citronnée avec un glaçon. Un glakon, dit untel de mes fils. Un glakon dans la gueule.
Elle ne savait pas faire autrement que d'être en vie.
Elle vivait. Elle était vivante. Il y avait du savoir-vivre en elle. Mais elle ne le savait. Il y avait le non savoir du savoir-vivre, niché en plein milieu, au beau mitan du savoir-vivre. Comme un nez au milieu de la figure. On ne voyait que ça. Et c'était un nez au-dessus nez ce non savoir-vivre, comme un nez de clown. Les gens là dévisageaient : alors ? Tu sais où tu sais pas vivre? Elle ne savait répondre à de telles injonctions. Elle ne savait que faire des injonctions. Laisser pousser un peu de tignasse dessus? Une bonne tignasse à injonctions, avec plein de nœuds car on veut plus se coiffer. De toute façon je mourrai chauve. Chauve et avec le nez sans plus de savoir-vivre. Le visage complètement couvert de non savoir-vivre, comme des pustules.
On les voulait déchets, ils deviennent éclats. On les disait fange, Arnoux répond poésie. De la cave, des rats, des dents qui volent, naît une langue qui cogne, qui rit, qui brûle.
La merdaille était fange, la merdeille est littérature.
https://www.joel-jegouzo.com/2025/10/de-merdaille-a-merdeille-frederic-arnoux-a-la-librairie-l-etabli-alfortville.html