Je suis fascinée, vraiment, par les gens qui n’ont pas de surmoi et qui peuvent étaler leur sottise et leurs ridicules, sans ressentir la moindre gêne, avec la fierté du petit enfant qui a peint une tache jaune délavée en forme de crotte et la montre à tout le monde en proclamant que c’est un lion qui court dans la savane.
Le petit chef médiocre qui ennuie tout le monde avec ses vantardises, le pseudo scientifique qui s’invente un titre et s’approprie le travail des autres, le toutologue qui court les medias pour servir de bouche-trou sans avoir la moindre connaissance des sujets abordés, l’intellectuel périmé qui débite ses analyses insignifiantes sans se rabougrir sur son siège quand il est confronté à une contradiction implacable … il y en a tant.
Ces gens n’ont honte de rien. Ils prennent les sourires pour des encouragements. Ils sont imperméables à l’ironie, aux moqueries, au doute, et indifférents à la vérité. Ils se soutiennent entre eux. Ils ont parfois les moyens de s’entourer de courtisans suceurs qui recouvrent les dissonances de leur salive. Ils ne voient que ce qu’ils veulent bien voir.
Que la vie doit être confortable pour ces personnes !
Personnellement, je porte encore les croix de mes innombrables instants de malaise qui ne se dissipent jamais. J’aimerais rejouer les scènes ratées pour être moins nulle que je ne l’ai été sur le moment. La honte reste toujours aussi cuisante avec le temps. Il y a des camions d’exemples, ça commence dès l’enfance et ça se déploie tout au long de la vie. Les fois où j’ai menti et je me suis fait gauler. Les fois où j’ai voulu compenser ma médiocrité par de l’humour qui est tombé à plat. Toutes les fois où j’ai été empotée, à côté de la plaque, ignorante, incapable de me mettre au diapason de l’humeur d’un groupe. Toutes les fois où j’aurais pu envoyer une réponse bien sentie qui ne m’est venue que le lendemain. Etc. Ad libitum et ad nauseam … J’ai le surmoi aussi envahissant qu’un bouton d’acné après l’adolescence.
Alors vous pensez bien que j’envie un peu ceux qui restent inébranlables en toutes circonstances, contents d’eux et fiers de leur bêtise.
Mais les temps changent.
Les amputés du surmoi se sont multipliés au point que cela devient gênant.
Comme si on assistait à un déstockage massif, un lâcher de Tartarins, mais pas les mêmes qu’avant, des spécimens augmentés, insupportables et de plus en plus dangereux, comme des frelons asiatiques mutants.
Il me semble que tout a commencé avec les réseaux sociaux. On a vu débarquer des bandes de pingouins prétentieux, rivalisant de bêtise, prêts à tout pour décrocher la palme du roi des cons.
Puis il y a eu les chaînes d’information en continu, des heures et des heures de vide à remplir. On a laissé se déverser des armées de pantins se donnant de l’importance en débitant des torrents de superficialité et d’approximations. On a ouvert un PMU géant.
Il est devenu habituel donc tolérable de voir des gens médiocres, paresseux, ignorants. Pris en flagrant délit de bêtise, en train de mentir, ou de se contredire, ou de se tromper grossièrement, sans que cela n’engage à rien.
Désormais les ridicules se succèdent trop vite, ils se mondialisent, et ça n’imprime plus. Quelques jours, parfois quelques heures de moqueries, des petites indignations sans conséquence, sans comptes à rendre. La mode de la démission honteuse est passée, le profil bas n’est pas instagrammable. Ceux qui ont failli restent en poste, restent dans le poste, plus arrogants que jamais. La mémoire collective est devenue très courte.
Depuis quelques mois, le niveau monte.
Un ancien Président de la République écrit un livre après 20 jours de détention en se comparant à Dreyfus. C’est d’une stupidité sans nom, c’est littéralement risible, mais il entame une tournée triomphatrice pour le dédicacer.
Un ancien Ministre de l’Education Nationale se vante d’écrire des chansons, qu’il vient présenter dans les médias alors que les paroles sont pompées sur un poème de Rimbaud et la voix modifiée par IA.
Le président corrompu d’une fédération sportive invente un prix de la paix du football pour le décerner en grande pompe à un Chef d’état voyou.
Ledit Chef d’Etat voyou relève par ailleurs chaque jour un peu plus le niveau du What the fuck planétaire.
Le monde entier devrait se moquer de ces zozos, les noyer sous les quolibets et les expulser d’une pichenette. A dégager. Game over. Next.
Nous devrions en rire, mais nous rions de moins en moins.
Des foules se massent autour des zozos pour les défendre, les flatter, les applaudir, normaliser leurs âneries, en redemander davantage. Les courtisans suceurs de glands se bousculent au portillon. La majorité silencieuse commence à prendre peur. Les gens capables de développer une pensée complexe arrivent trop tard, on ne les invite même plus, et ils sont inaudibles dans le PMU de l’Enfer.
C’est insensé.
Il faut réhabiliter le sens du ridicule.
On dit que le ridicule ne tue pas. C’est bien ça le problème. A ce stade, nous pourrions très bien supporter que le ridicule tue quand il est porté à un tel niveau. Un foudroiement immédiat, couic, finito le culbuto.
En attendant, nous aimerions au moins que le ridicule continue à faire rire et qu’il ne fasse plus peur.
https://mollette.vivaldi.net/2026/01/14/rendez-nous-le-sens-du-ridicule/