Quand j'ai lu Bagatelles pour un massacre, j'ai cessé à tout jamais de pouvoir lire Céline.
Quand j'ai su que la femme qui pleure de Picasso, ben le salopard lui avait cassé la gueule avant, j'ai fermé les yeux devant ses tableaux, sa violence je me la suis prise en pleine face moi aussi.
Quand j'ai su que Gauguin ne se contentait pas de peindre ses trop jeunes vahinés, pareil.
Le haut le cœur à chaque bout de couleur entraperçu.
Quand Freddie Mercury est allé chanter en Afrique du Sud en plein apartheid, j’ai mis des années, littéralement les années qu’il a fallu pour voir tomber l’apartheid, à lui pardonner.
Je ne peux plus voir la gueule de Gainsbourg sans le visage de Catherine Ringer humiliée à la télévision, puis Whitney Houston agressée en direct sous les ricanements fascinés du plateau.
Quand j'ai su que Marion Zimmer Bradley, l'une des mes autrices de formation, avait couvert la pédophilie de son époux contre ses propres enfants, son féminisme m'a laissé un gout putride dans la bouche.
J'ai rouvert la Belgariade après des années, moi qui me prenais pour Polgara, puis j'ai laissé tomber au bout de dix pages, Garion pleurait dans la cave des Eddings où ils maltraitaient les enfants.
Je ne peux plus lire Gaiman, pour l’instant du moins.
Je serais morte plutôt que voter DSK, même avec le flingue du “barrage républicain” posé sur la tempe.
Moi qui adorais Le Bal des vampires, j’ai laissé tomber Polanski.
J'ai fredonné Les sombres héros de l’amer jusqu’à ce que Cantat montre enfin au grand jour l’assassin qu’il était.
Et quand Rowling commencé sa croisade dégueulasse contre les personnes trans et a fini par la transformer en hobby à plein temps, ça a changé quelque chose dans ma façon d’ouvrir ses livres.
Non, je ne sais pas séparer l’humain de l’artiste.
Ou plutôt : je refuse qu’on exige cette séparation uniquement quand les victimes sont des femmes, des enfants, des précaires, des dominés, bref des gens qu’on somme déjà toute leur vie de se taire poliment pendant que les grands hommes créent.
Parce que c’est drôle quand même, cette histoire de “séparer l’œuvre de l’artiste”. C'est la gymnastique morale obligatoire dès lors que le type est un génie célébré. Bizarrement, personne ne vient te faire un TED Talk sur la complexité humaine pour défendre le percepteur qui fraude le fisc ou le voisin qui massacre des chiots à la pelle.
Et surtout, les gens qui disent ça font comme si c’était une décision intellectuelle froide et rationnelle, un peu comme les résolutions de janvier en plus sérieux. Comme si on se levait un matin en proclamant :
«OK, aujourd’hui, par vertu militante, je décide de ne plus écouter/lire/voir tel.le.connard/asse. »
Mais ce n’est pas comme ça que ça marche, certaines œuvres deviennent simplement illisibles. Le cerveau refuse parce qu'il voit les fantômes sous le texte, il entend les coups et les pleurs, il assiste impuissant aux agressions. Le visage apparaît derrière chaque phrase, chaque chanson, chaque rire et c'est une souffrance terrible, car c'est aussi une trahison de l'amour qu'on avait pour eux.
Souvent, l’œuvre reste malgré tout. Les chansons sont encore là, coincées dans la mémoire comme des vieux amants délétères qu’on connaît encore par cœur malgré les années. Les émotions aussi, la beauté même, parfois, mais elle n’est plus innocente.
Surtout, il faut savoir enterrer ses idoles, ça fait partie du métier d’adulte, je crois, renoncer à ses vieilles passions parce qu'elles sont devenues toxiques et qu'elles empoisonnent tout ce qu'elles touchent.
Et parfois, honnêtement, avant de les enterrer, nos idoles, elles méritent même un petit coup de pelle derrière la nuque, par acquis de conscience, pour vérifier qu’elles ne reviennent pas nous expliquer encore une fois qu’il faudrait surtout protéger l’Art des conséquences de leurs actes.
Alors, merde, je sais que c'est dur mesdames les Bruel Girls au taquet pour défendre Patriiiick et votre jeunesse, mais grandissez un peu, ça vous fera pas de mal.