Il y a le bienheureux mort et le malheureux. Il y a le bienheureux mort qui dort. Il dort de ses deux oreilles. Il a aussi les deux yeux bien fermĂ©s le bienheureux mort pas le malheureux. Le malheureux mort a encore les yeux bien ouverts, mĂȘme si câest des trous. Deux trous dâyeux encore bien verts quâil a le malheureux mort. Il regarde encore depuis ses trous tout verts et voit de la lumiĂšre. La lumiĂšre quâil voit rentrer depuis ses trous morts, câest un mauvais prĂ©sage se dit-il ! Ăa sent pas bon, la lumiĂšre, quand on est mort ! Et lui qui voit encore le malheur venir dedans, dedans sa malheureuse mort toute sans vie ! Le malheur qui est venu du dehors pour lâenfouir dedans, lâenfouir du malheur jusquâĂ plus dâheure dedans, dans son Ă©tendue mort. JusquâĂ plus soif des heures, car y a pas dâheure pour les braves malheureux morts ! La vie le veille encore, un coin de vie qui vient vers ses trous morts. Un coin toujours de lui fendra vers les dehors, rien Ă faire ! Un coin vert depuis son Ćil comme un clou le frappant fort. Il est toujours frappĂ© par la mort le malheureux, mĂȘme mort. Car câest sa pauvre vie qui a façonnĂ© sa mort. Il sâest fait la vie comme une mort avant la lettre. Il Ă©tait lettrĂ© le mort avant de mourir, alors maintenant ses mots partent dehors. Ses mots qui perlent depuis sa mort au malheureux mort ! Il la voyait dĂ©jĂ , lui, la mort dans la lettre. Il lui Ă©crivait toujours, lui adressait des missives ! Il pensait toujours Ă elle, dĂšs fois quâelle ne penserait plus Ă lui et Ă sa future malheureuse mort ! Il nâa pensĂ© quâĂ elle, dâailleurs, toute sa vie ! Il lui criait depuis ses pensĂ©es aveugles, car il pensait tel un aveugle. Mais un aveugle qui a les yeux bien ouverts. Un aveugle-voyant ! Un voyant bigleux qui voit trĂšs bien oĂč le jour lâemmĂšne. Car le jour emmĂšne tous les aveuglĂ©s de naissance ! Et tout le monde est un aveuglĂ© de naissance. Car les humains sont aveugles depuis leur naissance : Ă moins quâils sachent Ă©crire en mort : Ă moins que la mort leur remonte depuis les mains. Car câest depuis la mort quâil Ă©crit et quâil pense : il pense le malheureux mort aprĂšs lâĂ©criture ou plutĂŽt pendant : il pense durant la mort le malheureux mort : depuis la mort des mains : durant que la mort dure encore dans lâĂ©criture. Car les morts remontent depuis ses mains et câest depuis les mains que les morts nous Ă©crivent, pense le malheureux Ă©crivain mort. Et câest lâĂ©crit qui façonne sa pensĂ©e, mais depuis la main : depuis la main des morts. Câest les morts qui lui Ă©crivent depuis sa main, câest-Ă -dire son coin oĂč il est dĂ©jĂ en train de travailler la mort le malheureux mort. Car il est mort dĂ©jĂ alors quâil est pas mort, pas tout Ă fait mort mais : Ă©crivain : et câest dĂ©jĂ pas rien ! Car Ă©crivain, câest dĂ©jĂ avoir un pied dans la tombe : ou plutĂŽt une main⊠les deux mĂȘme ! Les deux mon capitaine ! Câest depuis la main que pensent les Ă©crivains : les Ă©crivains sont comme des morts dans le vivant, tandis que les vivants sont morts : ils sont les bienheureux morts qui vivent dans la vie. Lui lâĂ©crivain pense avec le marteau qui bat sa tĂȘte en bois. Lui lâĂ©crivain câest le marteau qui tape pour quâil Ă©crive bien droit. Lui lâĂ©crivain il a les yeux tuĂ©s qui vivent encore. Lui lâĂ©crivain les oiseaux croque-mort viennent manger dans ses doigts : ses doigts qui puent la mort dâĂ©crire.
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la poésie veut me pendre
la poésie veut me dépendre et me pendre
me pendre Ă son arbre alors que je suis un pendu de nulle part
la poésie dit que je suis pendu entre le roman et la poésie
et la poĂ©sie dit quâil faut me pendre avec la corde du roman
le roman que je veux vendre à la poésie la poésie veut me pendre avec
mais je suis pas romancier
ni romancier ni capitaliste la poésie peut pas me pendre avec la corde du roman capitaliste
elle peut que me pendre avec ce que jâai câest-Ă -dire rien
câest-Ă -dire les mots qui sont rien
qui viennent de rien et tout ça pour aller nulle part
elle peut me pendre quâavec ça et câest tout la poĂ©sie
alors quâil aille se faire pendre ailleurs, dit la poĂ©sie !
quâil aille se faire pendre chez les Grecs !
(Pouët ! Pouët ! ça marche ! )