Quel futur pour Bluesky ? (màj)
https://www.didiermary.fr/futur-bluesky-federation-open-source/
J’avais rassemblé plein de notes pour un article sur les réseaux sociaux en mode fédération et/ou décentralisation, autour de Threads, du Fediverse (Mastodon…), et bien évidemment de Bluesky. Avec l’actualité récente de cette plateforme, sa dernière levée de fonds en particulier, il me semble plus simple de faire un billet séparé, où je vais tenter de couvrir le volet « entreprise » d’une part, et une synthèse plus ou moins technique dans un article à suivre, d’autre part.
L’une des premières différences avec les applications du Fediverse et le protocole ActivityPub est que l’écosystème putatif Bluesky app / ATproto (nommé a priori ATmosphere) est financé par des investisseurs en capital-risque (VCs). Un nouveau tour de table a été signé fin octobre, à défaut pour le management de « Bluesky Social PBC » d’être en mesure de présenter un modèle économique, qui puisse être éventuellement viable à moyen ou long terme.
« We’re excited to announce that we’ve raised a $15 million Series A financing led by Blockchain Capital […] This does not change the fact that the Bluesky app and the AT protocol do not use blockchains or cryptocurrency, and we will not hyperfinancialize the social experience (through tokens, crypto trading, NFTs, etc.). To ensure we and our users benefit fully from this expertise, partner Kinjal Shah will join our board. »
https://bsky.social/about/blog/10-24-2024-series-a
Et comme par hasard, dans la foulée de cette levée de fonds, Bluesky Social PBC a annoncé étudier la création de futurs abonnements (il faut penser à faire rentrer de l’argent désormais).
Il convient de bien comprendre que cet investissement de $15M par un VC n’est pas un prêt, mais un pari sur l’avenir, l’espoir d’une sortie « par le haut » à $1.5B ou plus.
L’investisseur Blockchain Capital, dont je dresserai un court profil plus loin, va bien évidemment tout tenter pour gagner ce pari financier, y compris en mentant aux utilisateurs, si nécessaire. La création d’abonnements est le signal de départ de la « merdification » (en anglais enshittification concept cher à Cory Doctorow).
Ensuite viendra probablement la publicité, pour ceux qui ne paient pas, puis pour ceux qui paient, etc.
A lire : TechCrunch – 10/2024 – Bluesky raises $15M Series A, plans to launch subscriptions
Sommaire
- Origines de Bluesky
- Jack Dorsey
- Blockchain Capital ?
- Comme Twitter sans Elon ?
- Monétisation de Bluesky (màj)
- Public Benefit Corp ?
- Quel futur pour Bluesky ?
- Références
Depuis que Mike Masnick, qui publiait en mars dernier « Why Bluesky Remains The Most Interesting Experiment In Social Media, By Far » (Techdirt), est entré au comité de direction (de moins en moins vocal à ce sujet d’ailleurs), on ne peut que remarquer que Bluesky Social PBC est entouré d’excellents (redoutables ?) communicateurs, dont les articles encensent la plateforme, nous expliquent ce que la technologie peut ou va faire, mais jamais ne répondent à trois questions fondamentales :
– Quel est l’objectif visé avec ATproto sur le marché des réseaux sociaux, en dehors du prototype Bluesky app ?
Devenir l’architecture de base pour le développement du Web3 ? (ou Web6, vu que Web5 était déjà pris par Dorsey avec son projet TBD, désormais arrêté a priori)
– Quel est le potentiel de développement de Bluesky app, au-delà d’être le « pavillon témoin » d’ATproto ? Quel modèle économique à court terme ? A moyen terme ?
– Quelle est la feuille de route pour l’écosystème global (ATmosphere) ?
A cela pour l’instant, la seule réponse reçue, c’est « it’s still early! » (mais où ai-je déjà entendu ça, bon sang…). Ce qui est clair, c’est que personne ne s’est précipité pour l’instant pour créer un écosystème complet et indépendant sur la base ATproto… BS app joue pour l’instant toute seule, avec juste quelques excroissances largement appuyées sur les ressources techniques initiales.
A noter que j’utiliserai de temps en temps dans ce billet l’acronyme BS (oui, comme BullShit, pour plein de raisons à découvrir ci-après, si vous lisez), comme synonyme de Bluesky app (BS app), regroupant l’application et son API, qu’il ne faut pas confondre avec Bluesky Social PBC (BS PBC), la société derrière tout ça.
Origines de Bluesky
On pourrait grandement simplifier en disant que tout a commencé à germer avec cet article de Mike Masnick en août 2019, le fameux « Protocols, Not Platforms: A Technological Approach to Free Speech« . Mais il est évident que ces réflexions flottaient dans l’air depuis un certain temps déjà, d’autant que d’autres avaient déjà bien avancé depuis (lire mon article Histoire simplifiée du Fediverse et d’ActivityPub sur ce blog).
Fin 2019, Jack Dorsey annonçait un projet exploratoire pour faire évoluer Twitter : passer d’une platerforme centralisée, gérée par une unique société, vers un protocole distribué, auquel chacun pourrait avoir accès, comme utilisateur ou développeur. Ainsi est née l’initiative « Bluesky » en 2021, d’abord portée par une équipe issue de Twitter, puis devenue un projet totalement indépendant.
En janvier 2021, une étude de l’écosystème social décentralisé a été publiée via Twitter & Matrix.
Remarque : Bluesky et ATproto s’inscrivent dans une vision très libertarienne du marché global, via son application à internet et aux réseaux sociaux (contre le « Web 2.0 » pris pour cible), comme on peut le comprendre globalement entre les lignes de la documentation existante et du fait des convictions et croyances de ses concepteurs. Cf. plus bas.
On peut considérer que la feuille de route originale d’ATproto, mise en pratique ensuite avec une plateforme de démonstration nommée Bluesky (app), visait à réinventer le web sur la base d’identités nomades, sur une possible architecture décentralisée, face au protocole ActivityPub, pris directement pour cible, car jugé insuffisamment « sophistiqué » sur certains points (et j’en conviens globalement, le pire étant l’implémentation faite par l‘équipe en charge de Mastodon).
D’autant que le Web3 commençait à poindre son nez tout doucement partout, face aux vilains GAFAM, même si le métaverse était alors pressenti comme futur évident à l’époque (mais c’est bien loin tout ça maintenant… Meta, voulez-vous nous apporter un commentaire ?).
« One of the goals when we announced Bluesky was to develop a grounded understanding of relevant work that many talented people in the decentralization community have been doing. »
Lors de sa création, la société qui propose la première implémentation pour tester la vision ATproto, nommée donc « Bluesky », a été déclarée comme public benefit corporation (Bluesky Social PBC), type d’entreprise typiquement américain qui signale, théoriquement, que ses activités n’ont pas uniquement pour but de gagner de l’argent, même si la finalité réelle n’est pas toujours évidente à bien discerner. Tout dépend ce que l’on entend ou met derrière les termes « bénéfice » et « public »…
L’investissement initial (seed round) est de $8M en juillet 2023 :
« Bluesky’s seed round was led by Neo, a community-led firm with partners like Code.org co-founder Ali Partovi and former Twitter PM Suzanne Xie, the company noted in its announcement. Joining the round were various angel investors, including Joe Beda (co-creator of Kubernetes), Bob Young of Red Hat, Amjad Masad of Replit, […], Automattic, Protocol Labs, […], and others. »
TechCrunch
Remarque : le VC Neo a initialement été créé avec des fonds de $2M provenant de Thiel, Musk, Andreessen… a16z avait aussi investi dans le réseau social « Post » qui a attiré la même cible d’anti-nazis que Bluesky app, avant de fermer quelques mois plus tard. On imagine que les infos personnelles des utilisateurs n’ont pas été perdues pour tout le monde… Ne pas oublier que Suzanne Xie est aussi passée par Stripe. Le monde est vraiment petit…
Les objectifs de la plateforme, ainsi que son futur potentiel, voire du protocole sous-jacent, reposent avant tout sur les équipes qui sont derrière aujourd’hui.
Et la réalité est que le management (avec ou sans Dorsey – voir plus loin) et les développeurs de Bluesky sont tous issus d’un courant de pensée dit « réaliste », plutôt néo-réactionnaire, tendance crypto-maximaliste (oui, dans le sens actifs numériques, Bitcoin, NFTs, etc.), pour qui les termes « libre expression » et « vérité » sont la source de nombreux débats (se reporter à la transformation de Xitter pour comprendre de quoi il retourne).
Au fur et à mesure que l’audience de la plateforme Bluesky app augmentait, via invitations, et que le noyau des « copains » venus supporter le projet au départ, tous porteurs d’idées identiques (regroupés sous l’acronyme TPOT pour « That Part Of Twitter » avec d’autres adeptes d’Effective Altruism), se retrouvait noyé par l’arrivée en masse d’utilisateurs Queer, de Sex Workers et autres artistes numériques Furry, les équipes de développement se sont vues obligées, souvent en grinçant des dents, de mettre en place des fonctionnalités qui répondaient à une demande forte, comme… la modération (!!!). A noter aussi, que c’est ce qui a évité que l’application ne se transforme en distributeur de NFTs à tout va (pour l’instant…).
Petit aparté…
Beaucoup de libertariens ont choisi de se requalifier en anarcho-capitalistes, mais sont en fait des néo- ou techno-féodalistes (et néo-colonialistes lorsqu’ils décident d’aller envahir d’autres contrées), adeptes d’une « monarchie distribuée » entre quelques petites royautés (sur la base Bitcoin par exemple).
Si l’on peut simplifier en définissant l’anarchisme comme « personne ne dirige, même pas moi », alors le libertarianisme est devenu récemment « personne ne dirige, sauf moi », ce qui implique que les « autres » sont juste des ressources à exploiter. Des serfs, en fait.
Si l’on regarde l’organisation des relations dans le contexte Bluesky app et ATproto, on voit que :
– le volet « anarcho » est lié à l’autonomie « radicale » des utilisateurs sur le réseau, avec leurs fils personnalisés et les filtres de modération « à la demande », avec des services de plus en plus délégués ou externalisés, etc. dégageant en grande partie la responsabilité de l’entreprise (ce qu’elle souhaite) et limitant aussi de ce fait ses besoins en ressources humaines, et donc ses besoins financiers,
– le volet « capitaliste » est clair sur le plan de l’organisation nécessaire pour assurer les fonctionnalités de base (coût des serveurs pour l’hébergement des PDS et de l’indexation, qui impliquent des investissements en capitaux suffisants pour garantir que le réseau fonctionne globalement), d’où l’appel aux VCs et l’espoir d’un retour sur investissement (ROI), si possible rapide, par la valorisation des données des utilisateurs.
Aujourd’hui, on peut considérer que BS app offre un service relativement appréciable et une base d’utilisateurs en forte croissance (plus de 25 millions actuellement) où les malotrus de tous poils n’ont plus, théoriquement, la possibilité de nuire en répandant leurs inepties sans se retrouver très vite isolés par blocage direct (et éventuellement dégoûtés de la vie…). On verra que ce n’est pas aussi simple que ça…
Toujours est-il que cette évolution de BS app vers des outils pour modérer le contenu et les utilisateur a déclenché le courroux, puis le départ de Jack…
Jack Dorsey
Jack Dorsey, initiateur comme on l’a vu plus haut du projet « Bluesky », était présent au comité de direction, mais il semblerait qu’il n’ait pas disposé lui-même d’un compte actif sur la plateforme de test, limitant de fait sa participation. Choix délibéré ? Dans tous les cas, il se désengage officiellement, et probablement définitivement, de Bluesky début mai 2024, car il s’oppose à la mise en place d’outils de modération, qui vont à l’encontre de ses croyances personnelles sur la liberté d’expression.
Pour Dorsey, modérer les racistes, nazis et transphobes, c’est mal… Dorsey retourne chez X avec ses « white supremacists » préférésA lire :
– Jack Dorsey, Bluesky, decentralised social networks and the very common crowd – David Gerard – 05/2024
– Bluesky confirms Jack Dorsey is no longer on its board – The Verge – 05/2024
– Blockchain Rasputin over here is mad that moderation exists – JWZ – 05/2024
Pour poursuivre ses activités autour de Bitcoin (sujet dont je reparlerai très bientôt), Dorsey a préféré continuer à investir dans Damus basé sur un « concurrent » de BS, orienté cryptos et P2P, nommé Nostr, « un protocole ouvert pour des réseaux de communication capables de résister à la censure »… mais qui a bien du mal à décoller, malgré l’énorme dotation en BTC qu’il lui a offerte et son positionnement très clair vers les cryptobros. Cf. ma note dédiée à venir.
Blockchain Capital ?
Nous avons donc vu dès le début de cet billet que Bluesky Social PBC vit grâce à un financement en capital-risque, ce qui signifie que comme toute autre société qui reçoit de tels fonds, elle doit trouver le moyen de passer en mode « hyper-croissance » très vite, pour favoriser une sortie, autre que la mort subite, soit en étant vendue, soit en entrant en bourse (IPO).
“VCs need their money back,” said Ari Greensburg, professor of entrepreneurship and management at NYU Stern. “They need you to get there by five, six years, seven maximum … If you can’t do that, they abandon you.”
Lorsqu’on lit le communiqué de presse, radieux s’il en est, il faut comprendre que BS PBC vient d’ajouter une forte dette sur sa tête, qui devra être payée, vite, avec intérêts, d’une manière ou d’une autre. Certes, la réponse logique est, comme toujours pour ce genre de plateforme, de proposer a minima des abonnements divers et variés et/ou de diffuser de la publicité.
Mais quand on voit le type d’investisseur qui a répondu présent, on se demande si l’équipe managériale ne vient pas de finaliser la vente de son âme, déjà potentiellement entachée par ses racines, pour quelques futures cryptomonnaies, ni sonnantes, ni trébuchantes, mais bien intégrées dans le monde innovant des pyramides de Ponzi.
Car la question de la Blockchain dans les réseaux sociaux revient régulièrement, depuis que les cryptobros veulent absolument nous pousser vers les merveilles du Web3, où toutes les interactions sont payantes, grâce aux petits jetons numériques qu’ils ont concoctés en parallèle pour s’enrichir sur le dos des gentils pigeons utilisateurs.
Et ce n’est certainement pas Blockchain Capital qui va me contredire : société d’investissements fondée en 2013 par les frères Paul Bartlett Stephens et William Bradford Stephens (donc pas les Winklevoss, pour une fois), en association avec Brock Pierce, lui-même théoriquement sorti du fonds en 2017 (probablement « viré » des prises de décision, mais il se pourrait qu’il soit encore actionnaire à une hauteur comprise entre 25 et 50%), personnage très impliqué dans Tether depuis l’origine (sans oublier l’escroquerie à 4 milliards de la blockchain EOS) et très proche de Steve Bannon (qui l’a assisté pour sa première levée de fonds).
« La société Blockchain capital a investi dans plusieurs leaders notables dans leur catégorie comme Opensea, Kraken, Ethereum et Coinbase. »
https://en.wikipedia.org/wiki/Blockchain_Capital
https://www.coindesk.com/learn/blockchain-capital/
Ripple (XRP) a injecté $25M en cryptos dans Blockchain Capital en 2018.
2024 : il y a plein de rumeurs qui circulent sur un investissement dans Ripple très important, voire son rachat par Elon, pour en faire le moteur financier de Xitter…
Par ailleurs, Jay Graber, qui dirige Bluesky PBC, dispose d’un énorme réseau dans le monde crypto, et n’hésite pas à vendre le modèle ATproto comme une représentation idéale de la décentralisation et de la réappropriation de nos identités digitales, sans les travers de ce qu’elle nomme l’hyper-financiarisation (les vilains GAFAM, quoi).
Voici d’ailleurs ce que dit l’investisseur dans son propre communiqué de presse :
Bluesky [is] designed to foster a new ecosystem of applications. […] It is interoperable with existing internet protocols and blockchain-based systems, opening the door for a more connected, less siloed social experience. Since its launch in April 2023, over 100 clients[*] have been built on the AT Protocol, and users have created more than 50,000 custom feeds.
* voir la page Community Showcase – où l’on trouve tous types de projets, front-end ou non, développés par la « communauté » sur la base par exemple de l’API de BS app, voire de petits morceaux d’ATproto, mais ce n’est pas toujours très clair.
« Notre investisseur principal partage notre philosophie : la technologie sert l’utilisateur, pas l’inverse. »
Nous sommes bien sûr tous d’accord, mais on verra dans les faits, et surtout sur la durée, comment cela se concrétise réellement…
Car, soyons clairs, on n’invite pas un crypto-vautour et sa bande d’oligarques prédateurs à s’asseoir au comité de direction juste pour le plaisir… Qui plus est, un investisseur, dont le portefeuille est spécialisé dans de multiples escroqueries en actifs numériques, ne vient pas mettre son argent, juste pour vos beaux yeux… Surtout lorsque c’est Kinjal Shah, dont la carrière s’est faite sur Bitcoin, NFTs, DAOs et j’en passe, qui vient représenter le fonds…
Certes, le communiqué de presse promet que « the Bluesky app and the AT Protocol do not use blockchains or cryptocurrency, and we will not hyperfinancialize the social experience (through tokens, crypto trading, NFTs, etc.« , mais est-ce suffisant pour garantir que ce ne sera pas le cas dans un plus ou moins proche avenir, sur la base d’une monétisation forcée du concept de base ? Et n’oublions pas l’autre joyeuse tendance actuelle : l’intégration de LLMs et autres IAs, qui se nourrissent du contenu publié par les utilisateurs… Et il existe tant d’autres dérives possibles…
My « we will not hyperfinancialize the social experience through tokens, crypto trading or NFTs » t-shirt has people asking a lot of questions already answered by my t-shirt.
Bluesky now owned by crypto-grifters
Je suis très sceptique sur la durabilité de ces belles paroles. D’autant que le prototype Bluesky app est extrêmement centralisé aujourd’hui (cf. prochain billet – je sais, beaucoup disent que ce n’est pas vrai ! Mais la réalité est tellement différente… ). De plus, les évolutions techniques futures et les possibilités de développement d’un écosystème conséquent restent encore inconnues, ou au moins très floues : personne n’a encore annoncé le développement d’une plateforme concurrente à BS, qui pourrait éventuellement se fédérer avec elle (via les relais par exemple).
Si demain, la structure entrepreneuriale derrière Bluesky app, qui n’est, encore une fois, qu’une plateforme de démonstration, une « maquette conceptuelle qui a réussi », devait disparaître, faute de liquidités financières par exemple et/ou sans retour sur investissement concrétisable à court terme, que resterait-il ?
Un grand chantier en cours autour d’ATproto et quelques millions d’utilisateurs désorientés ? Juste une belle expérimentation ? Même si, techniquement, il en sortira toujours quelque chose, probablement…
Pour conclure, si les utilisateurs affluent en masse vers Bluesky, les créateurs parmi eux, mais globalement tous les autres « usagers », devraient réfléchir de manière (très) critique, car ils risquent d’être capturés par des investisseurs potentiellement hostiles.
Mais, comme toujours, qui se pose réellement ces questions ? Combien sont encore sur Xitter, Facebook, Instagram, voire Threads et ne font aucun cas de la réalité (industrielle, politique, etc.) de ces plateformes ?
Comme Twitter sans Elon ?
Ne nous voilons pas la face : beaucoup de gens ont migré, vers Mastodon ou Bluesky app, non pas parce qu’ils étaient contre Twitter, mais parce qu’ils souhaitaient trouver un Twitter sans Musk aux commandes.
Certains disent que BS app ressemble à Twitter en 2007, allant même jusqu’à proposer gratuitement son API aux développeurs, pour qu’ils l’aident à améliorer la plateforme. Mais qu’en sera-t-il dans 3 ou 5 ans ?
A lire : Twitter in 2007: The Open Platform That Wasn’t
Avant l’été 2024, Mastodon était le réseau social dont tout le monde avait entendu parler, mais, pour généraliser, beaucoup n’ont pas pu ou su s’adapter à la culture du Fediverse, car ils voulaient retrouver leurs habitudes acquises sur Twitter, ne souhaitaient pas trop se compliquer la vie et tentaient désespérément de trouver leurs repères face aux habitudes acquises précédemment.
(PS: oui, je sais qu’il y a eu beaucoup d’autres problèmes spécifiques dans le Fediverse, avec l’épisode Black Mastodon par exemple…).
Could Blacksky emerge as Black Twitter’s spiritual successor on Bluesky? « Every time the culture moves to a new app, there’s a Black Twitter, there’s Black TikTok, a Black People Reddit section. What if you keep your community and the interface changes? »
Quant à Bluesky app, beaucoup n’ont même pas demandé d’invitation, car la majorité se plaisait encore sur Xitter. Ils ont préféré juste attendre de pouvoir télécharger l’application sur leur téléphone pour créer un compte, lorsque X leur est devenu trop insupportable (tout en y gardant souvent leur compte, on ne sait jamais).
Maintenant que BS app est ouverte à tous, avec son interface-clone de Twitter et son application mobile officielle, nommée à l’identique, ils sont heureux de pouvoir rejoindre le grand silo sans avoir à choisir une « instance » pour s’abreuver paresseusement au flux continu concocté par la plateforme, si leur manque de curiosité ne les pousse pas à découvrir d’autres « feeds » qui délivrent du contenu choisi personnellement, sans qu’ils n’aient rien à faire ou presque.
Certes BS app ressemble à Twitter en surface, mais pour un utilisateur classique ou de base, il y a malgré tout pas mal de différences dans l’approche qui risquent d’en rebuter plus d’un. On a vu récemment que les brésiliens ne sont pas restés longtemps : ils sont venus faute d’accès à X, mais n’ont finalement pas adopté BS.
Et combien d’autres communautés, je pense à de nombreux groupes issus du « Grand Sud », comme celles qui existent dans divers pays africains, ne sauteront probablement jamais le pas de quitter X, car elles ont su creuser leurs petites niches et sont très loin du brouhaha américano-américain et des élucubrations de Musk.
Humour :
They should call it « Y » not « X »… Why?
Si le but poursuivi est de permettre aux utilisateurs de quitter Twitter, alors, oui, Bluesky est la réponse aujourd’hui. Ils ont réussi à construire un nouveau Twitter, en grande partie open source, ce qui est très bien.
De plus, ATproto, si l’usage du protocole augmente réellement son usage pour arriver à définir une part de marché substantielle des réseaux sociaux, peut laisser entr’apercevoir une porte de sortie (encore très théorique), dans l’hypothèse où BS app et/ou BS PBC devaient disparaître.
Monétisation de Bluesky
Malgré ses promesses faites la main sur le coeur, Bluesky Social PBC va être obligée de se plier aux attentes de ses investisseurs. On le voit déjà transparaître dans le discours et les tests techniques : potentialité d’abonnements, publicité devenue acceptable, etc.
Ces évolutions marqueront alors la fin d’un rêve, d’un mirage, d’un espoir de voir exister une véritable alternative ouverte face aux GAFAM, en dehors évidemment du Fediverse.
Wired – 02/2024 – Bluesky CEO Jay Graber Says She Won’t ‘Enshittify the Network With Ads’
TechCrunch – 12/2024 – Bluesky CEO Jay Graber isn’t ruling out advertising
Les « créateurs de contenu » sur la plateforme méritent de savoir avec précision à quelle sauce ils vont être mangés, afin de décider s’ils vont s’investir et à quel niveau. C’est le minimum de transparence demandé.
Car si demain, BS PBC décide de faire payer les utilisateurs pour publier certains contenus, cela revient à dire que beaucoup de ses meilleurs « créateurs » se verront taxés, et ce n’est pas viable sur le long terme.
A l’opposé, ces mêmes « créateurs » devraient-ils être payés, et par qui ? La plateforme ? Les autres utilisateurs, Bluesky prenant sa part au passage ?
Il semblerait, selon Mike Masnick, que ce soit potentiellement dans les cartons.
Mais, payés comment et en quelle monnaie ? En cryptos ou assimilés ?
Dans tous les cas, le management et les investisseurs s’apercevront assez vite que la vente d’abonnements n’est pas rentable. Ils devront pivoter assez vite…
Public Benefit Corp ?
« Bluesky is a public benefit corporation ! »
Cela ressemble tellement aux promesses d’OpenAI et de ses origines « à but non lucratif » ! Mais comme on l’a vu, changer les statuts est assez facile…
Tous les investisseurs en capital-risque espèrent logiquement un retour sur investissement (ROI). Il n’y a aucune raison que Blockchain Capital agisse de manière différente, et ne cherche à obtenir soit un gain financier, soit une prise de contrôle partielle ou totale.
Jay Graber, CEO de PS PBC, dit que la plateforme est « à l’épreuve des milliardaires », grâce à la potentielle migration ou portabilité de l’identité des utilisateurs, de leurs abonnés/abonnements (leur « social graph ») et du contenu qu’ils ont généré.
La question demeure aujourd’hui : pour être accueilli où et par qui ?
Elle dit également bien comprendre toutes ces problématiques, car elle se positionne comme ayant débuté sa carrière en tant que « digital right activist », travaillant à la protection de la neutralité du net et de la vie privée. Elle a surtout participé aux activités de « Fight For The Future », une organisation spécialisée dans le lobbying et la désinformation orchestrée (astroturfing) autour des cryptos et des NFTs.
L’équipe BlueSky prétend avoir mis en place tout un ensemble de sécurités pour protéger ses utilisateurs au cas où l’entité « perdrait la boule », où un milliardaire quelconque mettrait la main sur le réseau ou dans le cas d’une « merdification » insupportable : il suffit qu’une autre structure quelconque crée un réseau concurrent, mais compatible sur ATproto, le protocole a priori open source, qui permettra une interopérabilité totale et une migration sans risque.
En théorie, effectivement, cela semble proposer la liberté à tout un chacun d’aller voir ailleurs.
Je reste très sceptique à ce jour, pour 2 raisons :
1 – Est-on certain que Bluesky est aussi ouvert et interopérable, au-delà des promesses de l’équipe ?
2 – Si le point 1 est vrai aujourd’hui, qu’en sera-t-il plus tard, lorsque la pression financière se fera plus forte et qu’il conviendra d’essayer par tous les moyens d’empêcher les utilisateurs de migrer ailleurs ?
Quel futur pour Bluesky ?
Cette première partie (j’ai dû couper l’article, car trop long) est une synthèse de mes nombreuses et diverses lectures autour de cette plateforme et de son protocole.
Etant un crypto-sceptique (et même plus que ça) et boomer digital, présent sur les réseaux sociaux et les services en ligne depuis de nombreuses années (2007 ?), je suis avant tout un utilisateur « avancé » qui adore comprendre de quoi il retourne. Ce billet est donc une tentative de partager ma compréhension de ce qui se passe.
J’ai un compte Bluesky depuis novembre 2023 (ici), activé après avoir finalement reçu mon invitation, mais j’ai pris mon temps avant de la demander…
L’équipe, assez réduite, de Bluesky Social PBC et son CEO, Jay Graber, semblent être des personnes assez intelligentes pour tenter de faire les choses bien.
Mais leur passé, conjugué au fait qu’ils aient accepté des fonds d’un investisseur de l’écosystème cryptos, laisse au minimum songeur. Quel impact cela aura-t-il sur l’avenir du service ? Personne ne sait.
Dans tous les cas, un VC doit impérativement générer un retour sur son investissement. Pour l’instant BS PBC ne génère des revenus que via la revente de domaines pour les noms d’utilisateur. Je ne pense pas que cela soit suffisant pour payer les factures, surtout face à la croissance des besoins en infrastructure technique, demandée par l’afflux d’utilisateurs (25+ millions) qui rejoignent tous le « vaisseau mère », malgré la possibilité d’héberger son compte de manière assez autonome.
Les utilisateurs auront probablement une fois de plus un réveil brutal, lorsque l’entreprise s’effondrera ou sera reprise par Musk, ou pire.
Lorsque vous utilisez un service gratuit aux frais de quelqu’un d’autre, la théorie voudrait qu’on lui demande ce qu’il attend de vous. Car même si la tendance actuelle c’est « Xitter, c’est mal, Bluesky, c’est bien !« , aucun réseau social financé par des milliardaires, directement ou non, ne peut être « bien ». Au pire, il est « moins mal que… ».
La vision initiale de Dorsey (« moderation by protocol ») a toujours été, on le voit actuellement avec les positionnements et commentaires incompréhensibles de l’équipe T&S de modération, totalement irréaliste, et a conduit in fine à un modèle essentiellement centralisé, ouvert à toutes les dérives.
A lire : Bluesky at a crossroads as users petition to ban Jesse Singal over anti-trans views, harassment
Dans l’idéal, il conviendrait que BS PBC adresse clairement les problèmes potentiellement soulevés par :
– ses actionnaires, leurs motivations et leurs attentes,
– la vision et la « politique » de l’entreprise, dont l’influence des fondateurs TPOT et PostRat,
– ce que les développeurs qui vont investir temps et énergie peuvent espérer, sachant que beaucoup vont dépendre de l’avenir de la plateforme,
– comment créer, faciliter et développer l’écosystème ATmosphere…
tout cela avant que Bluesky app ne tire les bénéfices de son manque de décentralisation évident et ne devienne un nouveau tiroir-caisse. Le classique « trust me, bro » ne suffit plus.
Le danger, pour tous les protocoles ouverts, est l’utilisation de l’effet de réseau (network effect) par un intervenant pour tuer toute concurrence (l’effet EEE pour Embrace/Extend/Extinguish – embrasser/étreindre, étendre, éteindre/exterminer). Il n’y a aucune raison pour que l’écosystème ATmostphere, s’il devait réellement se développer, ne fonctionne à terme sur des principes différents…
I don’t understand this endless talking about “decentralised” social media while the example given is one company owning the whole bunch and receiving VC investment. Doesn’t look very “decentralised” to me.
Mais il y a fort à craindre que malgré les beaux discours, le projet « Bluesky » n’ait jamais mis dans ses priorités ni l’interopérabilité, ni les standards ouverts.
Je ne sais pas à quoi ressembleront les médias sociaux dans 6 mois. Aussi, je vais laisser le dernier mot à l’équipe Bluesky :
Even though the majority of Bluesky services are currently operated by a single company, we nevertheless consider the system to be decentralized because it provides credible exit: if Bluesky Social PBC goes out of business or loses users’ trust, other providers can step in to provide an equivalent service using the same dataset and the same protocols.
Bluesky and the AT Protocol: Usable Decentralized Social Media
“In conclusion, we truly believe these leopards won’t eat our face.
Love, Bluesky”
Il y a déjà probablement de nombreuses critiques à formuler sur cet article (n’hesitez pas à commenter ci-dessous). Dans la 2ème partie (à venir), je vais m’intéresser de plus près à l’architecture ATproto et au cas de l’application Bluesky (BS app). Accrochez vos ceintures…
Références
Does Bluesky have the juice? « The semi-decentralized Twitter clone Bluesky is having a ‘post-election moment’. »
Why Not Bluesky « As far as I can tell, the underlying AT Protocol is non-proprietary and free for anyone to build on. Which means that it’s not impossible. But at the moment, the service and the app are developed and operated by ‘Bluesky Social, PBC’. In practice, if that company fails, the app and the network go away. »
The Great Migration to Bluesky Gives Me Hope for the Future of the Internet « The active migration away from social media networks that are owned, controlled by, and distorted by the richest men and most powerful companies in the world to a decentralized platform that is not owned and controlled by billionaires is one of the more hopeful things to happen in what has largely been a bleak year for the human internet as AI slop infects everything and billionaires put their thumbs on the scale of what we see on social media. The Bluesky migration is good news, and I hope it continues. »
VC funding is runway « People keep reacting to Bluesky VC news with variations on ‘now they’re going to enshittify,’ but no. Not yet. VC funding is runway. »
Bluesky and enshittification « The cleverest part of ATProto’s structure is the Venn diagram at its heart. There are structures that support marketable, user-friendly features, like account portability and subscription algorithms. And there are structures that facilitate the sort of exploitative, extractive practices that enriched earlier social media platforms at the user’s expense. »
Bluesky and enshittification « No one is the enshittifier of their own story. »
Bluesky Says It Won’t Screw Things Up « The not-a-Twitter-clone is exploding, and its CEO promises to not repeat old social-media mistakes. Her strategy? Massively empower users to decide how the service works. »
Without Sky: Social Media and the End of Reality « Speculation has already begun about when and on what terms Bluesky may need to raise more money… But there are really only two reasons for firms to invest in Bluesky: because they think they will profit, or to effect a set of geopolitical outcomes. Both of these paths are fraught with hazards. »
Bluesky may have the juice, but we don’t have to drink the Kool-Aid « Bluesky’s vision for the new ‘social internet’ is very much a libertarian worldview that is as old as the commercial web itself. Going back to the early days of eBay, technocrats have been trying to pawn off the labor of running a digital community onto its community members. What they’ll never admit to, though, is that the digital spaces we spend our time in are rarely communities. They’re markets. »
Without Sky: Social Media and the End of Reality « People are flocking to Bluesky in droves, but creators and users should think critically about the risk of capture by potentially hostile investors. »
Social media needs (dumpster) fire exits « Bluesky’s managers claim they’ve framed in everything they need to install the fire exits that would let you leave Bluesky and go to a rival server without losing the people you follow and the people who follow you. They’ve got personal data servers that let you move all your posts. They’ve got stable, user-controlled identifiers that could maintain connections across federated servers.
But, despite all this, there’s no actual fire exits for Bluesky. No Bluesky user has severed all connections with the Bluesky business entity, renounced its terms of service and abandoned their accounts on Bluesky-managed servers without losing their personal connections to the people they left behind. »
Is BlueSky the new Twitter, and if so is that a good thing? « It definitely feels like the new Twitter, in the sense of the old Twitter — before Musk, and even before Dorsey. »
Voir aussi : Interview d’Eugen Rochko – https://bcounter.nat.vg (compteur BS en temps réel)

