Puppet Wipes "Live inside" LP (Siltbreeze)
A l'occasion du premier album de ce groupe canadien sorti il y a quatre ans, j'avais constaté les dégâts qu'il pouvait causer et à quel point il était en roue libre. Force est de constater que ce "Live inside" reprend les choses là où elles avaient été laissées et va même plus loin. On plonge dès le premier titre dans la bizarre marre aux canards de leur fête foraine, aussi acide que celle du "Duck Stab" des Residents mais avec l'élégance lo-fi d'une Petticoats. Dans cette petite galaxie freak, le trouble est permanent: voix tantôt célestes tantôt inquiétantes, sonorités synthétiques alarmantes, guitares imprévisibles ou paroles déconcertantes ("The Unabomber Used To Come And Dance At Events"). Ils gardent même certaines lointaines bribes de dialogues studio entre eux dans l'enregistrement. Toutes les frontières spatio-temporelles sont brouillées: est-on soudain au SO 36 Club à Berlin le 7 Novembre 1980 à s'enfiler des canettes avec Frieder et Burkhardt en attendant le concert de TG ou quatorze jours plus tard au Hurrah Club de New York devant Young Marble Giants ou même peut-être au Chicago Blackout festival en 2003 à s'exciter sur l'ultra tubesque "Do You Wanna Touch My Safety Pin?". Tout est possible mais une chose est sûre: il faut garder la morgue haute, le virus actif, la fièvre au max et concevoir cet état maladif comme le réceptacle unique de cette musique complètement incurable ("I work at the bookstore though I can't read" peut on entendre sur l'addictif "Music is a plague"). "No reason" tente une synthèse tardive mais on reste piqué à vif, tous les sens en alerte face à ce "Live inside" d'une marginalité incroyablement inspirante.
Ecoute/achat: https://siltbreeze.bandcamp.com/album/puppet-wipes-live-inside
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Fantôme Josepha "Le Telescope de la mort" LP (La République des Granges/Jelodanti/Specific)
Quatrième album de ce duo messin dont je vous ai déjà parlé par ici. Il faut fermer les yeux à l'écoute de "Da Guerra", le morceau d'ouverture qui, sur une rythmique trépidante, allie la dramaturgie d'un orgue et de claviers sombres à souhait avec d'envivrantes flûtes et un chant parfaitement ensorcelant. La barre est haute, très très haute. Traction mentale pour essayer de sortir des mots qui puissent retranscrire les arrondis d'une basse, l'acidité d'un clavier, l'intensité d'un chant, la puissance d'une composition qui fait mouche immédiatement ("Wie Aus Wie Ein") et bascule dans des vocalises orientalo-krautisantes au mitan de ses huit minutes et quatorze secondes. La basse hyper vorace fait des ravages finement saturés sur de nombreux morceaux. La boîte à rythme semble bricolée maison comme dans un bon vieux morceau de Cheveu et le chant de "Desire" évoque presque un Niagara qui aurait pris de sauvages chemins de traverse. Pourquoi pas. J'ai toujours aimé "Pendant que les champs brûlent". Mais je m'égare, l'enchaînement des morceaux est joliment travaillé et l'intensité ne redescend pas, même dans les passages proto-dub electro de "English Houses" ou les échos caverneux de "Weirdo camp" et "Jezabel". Les cris du final "Take one" réveilleraient Alice Cooper à des milliers de kilomètres et tous mes petits monstres ne font qu'un dans un grand soulèvement de la terre. L'obscurité n'est pas l'obscurantisme. Album splendide! A quand la grande tournée avec Heimat, Nina Harker, Le Diable dégoûtant et Maria Violenza? Une harpe peut voyager.
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Terrine "Jazz band theory" LP (bruit direct disques)
Goût du sang qui coule dans le fond de la gorge. File d'attente pour admirer des feux de signalisation démontés sur un chantier. Micro ouvert, lieutenant Frank Drebin. Le bruit qui brise le vide. Outils incapables de se numériser intégralement, se fracassant sur le sol comme des gâteaux de cartes SD. Guitare débranchée sur un coin de scène, encerclée par les bruissements électroniques. Lâcher le contrôle quand on le souhaite, provoquer la stridence. Beurre demi-sel sur doudoune fluo, escapade souterraine quand les étincelles du piano-séchoir deviennent audibles. Torréfaction fictionnelle dans une ambulance en fin de service. Fumoir de l'esprit : l'agent de sécurité me tourne le dos. Par dessus l'épaule, le regard-vélo, carnassier. Oui c'est un nouvel album de Terrine et c'est exactement ce que je cherchais suite à mon auto-prescription de "plus de vagabondage mental" jusqu'à ce que vie s'en suive. Terrine poursuit ses explorations de discontinuités musicales, questionnant les textures (synthétiques, organiques, hybrides), cultivant des obsessions (le piano comme instrument alpha ou omega, le blip électronique quasi-originel, l'enregistrement "concret", etc.), laissant libre cours aux fulgurances, réinventant une forme de brain dance libérée des cerveaux putatifs de l'industrie ("Perdu").
Ecoute/achat: https://bruitdirectdisques.bandcamp.com/album/terrine-jazz-band-theory
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Added Dimensions "Jane from Preoccupied America" LP (Domestic Departure)
Il n'est pas aisé face à une situation dramatique ou incompréhensible de trouver les mots et la musique. Le tout-explicite a ses limites et le trop implicite manque de poids. La musiciennne américaine Sarah Everton, de Richmond (Virginie), a su pourtant trouver la façon d'exprimer des émotions assez profondes auxquelles elle doit faire face à la fois face à sa propre existence et à celle de son pays. Les absurdités de la vie intime ("See Through"), les angoisses, l'indignation, l'esprit moutonnier entretenu par la surinformation ("What's gonna happen"), l'impossible équilibre entre la raison et les sentiments ("Midtempo Mind"), le pourrissement accéléré de nos cerveaux plongés dans le tout technologique et les réseaux sociaux ("Self Improve") ou même potentiellement l'inaction climatique ("Slow shifting") sont autant de sujets abordés avec ce qu'il faut de subtilité. La musique est à la fois rêche et fuzzy au niveau de la guitare et très soignée au niveau des harmonies via des overdubs réalisés entièrement par Sarah Everton. A la batterie et parfois à l'orgue et à la guitare son complice Rob Garcia n'est pas en reste, s'adaptant avec tact aux thèmes et aux ambiances qui brassent des petits riens ("It's flashing on and off / Forgot to shut it off / Gotta turn it off - and it's finally gonna stop" dans "Flashing on and off") comme des grands touts (le doute existentialiste de "Productive life"). Un superbe premier album qui fait suite notamment à un EP "Time suck / Hellbent" en 2024 qui m'avait déjà bien accroché l'oreille.
Ecoute/achat: https://added-dimensions.bandcamp.com/album/jane-from-preoccupied-america
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Ryan Davis & The Roadhouse Band "New threats from the soul" (Somophore Lounge/Tough Love)
Après avoir lu une très mauvaise chronique en français de ce disque, je me suis dit que j'allais écrire dessus même si nos amis anglophones en ont sans doute déjà entendu parler. De ce côté-ci de l'Atlantique, parler d'un disque de country n'est pas chose aisée tant cette musique est pour ainsi dire absente ou découverte selon des moyens détournés via des scènes folk, garage, punk ou pop. Je ne citerai pas de noms. Quelques vieux classiques doivent bien tourner sur les platines de l'Hexagone mais probablement assez peu de nouveautés comme ce deuxième album de Ryan Davis & The Roadhouse Band. Un album, je le dis sans détour, absolument incroyable dont ces quelques mots ne feront pas justice. Premièrement, parce que je n'arriverai pas à évoquer avec assez d'acuité la puissance créative des textes. Deuxièmement, parce qu'il me manquera de qualificatifs pour saisir une musique aux multiples ramifications, interprétée par une impressionnante pléiade de musiciens, Ryan Davis convoquant non seulement des camarades de son groupe Equipment Pointed Ankh (déjà chroniqué ici) mais aussi Myriam Gendron, Will Oldham ou encore Emily Robb. Il y a ici un surprenant sens de l'arrangement - voir par exemple parmi d'autres la fin quasi jungle de "Monte Carlo / No Limits" - qui se marrie parfaitement avec des paroles qui se frayent un chemin dans les mystères tortueux de la psyché alors que la rythmique tient la route avec force. Les morceaux s'étirent et se développent avec la liberté d'un groupe de musiciens qui a accompli un disque fascinant, dépassant largement les frontières mentales ou physiques que d'aucun aurait voulu apposer. C'est beau à pleurer, ne passez pas à côté! #RyanDavisAndTheRoadhouseBand #redlightsanatorium
Mert Seger "Empire des pulsions" CS (Plaque)
Je ne connaissais rien de la musique du lyonnais Marc-Étienne Guibert (aka Gil.Barte) mais cette K7 - sortie en Avril sur le label anglais Plaque et déjà épuisée - est d'une impressionnante maîtrise. Le tempo est lent mais la rythmique est bien là, lancinante, jouant de sonorités diverses qui constituent une petite jungle musicale dans laquelle on plonge, irrémédiablement attiré par son exoticité. Juxtapositions délicates, basses bourdonnantes, mélodies des objets, l'univers de Mert Seger se dévoile peu à peu. C'est une musique de la solitude, une musique qui vient de loin, loin dans l'âme de son créateur. La noirceur intrigue parfois ("Dominio") sans pour autant qu'elle devienne inquiétante (ici un insecte non identifié semble furtivement nous saluer et s'avère une présence rassurante face à une rythmique aussi lourde que lugubre). La répétition a des airs de tribalité, de rapides échos de voix ("IDP") sèment le trouble avant une "parade" sauvage et remuante qui laisse pantois. Le final dronesque, "Intemporel présent", joue sur les concordances des temps avec une agilité rare, clôturant avec tact ces neuf morceaux qui constituent une écoute-aventure parfaitement recommandable.
Ecoute/achat: https://plaquebristol.bandcamp.com/album/empire-des-pulsions
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