Crise du libéralisme et recompositions idéologiques contemporaines.Lectures croisées d’Arnaud Miranda « Les Lumières sombres », et de Raphaël Demias-Morisset « L’illibéralisme »
Crise du libéralisme et recompositions idéologiques contemporaines.Lectures croisées d’Arnaud Miranda « Les Lumières sombres », et de Raphaël Demias-Morisset « L’illibéralisme »
Crise du libéralisme et recompositions idéologiques contemporaines.Lectures croisées d’Arnaud Miranda « Les Lumières sombres », et de Raphaël Demias-Morisset « L’illibéralisme »
Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1640La période contemporaine se caractérise par une remise en cause profonde du paradigme libéral qui, depuis la fin de la guerre froide, semblait constituer l’horizon indépassable des sociétés occidentales. Loin de l’optimisme téléologique exprimé par certains auteurs au tournant des années 1990, le début du XXIe siècle voit émerger des contestations multiples, issues tant des transformations socio-économiques que de recompositions idéologiques plus profondes.
Dans ce cadre, Les Lumières sombres d’Arnaud Miranda (Paris, Gallimard, 2026) et L’illibéralisme de Raphaël Demias‑Morisset (Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2025) constituent deux entrées particulièrement éclairantes pour appréhender ces transformations. Le premier ouvrage s’intéresse aux néo-réactionnaires qui s’inscrivent dans un courant intellectuel critique du libéralisme que l’on peut rattacher à certaines formes de pensée réactionnaire contemporaine, voire à une réactivation de traditions anti‑égalitaristes. L’illibéralisme de Raphael Demias‑Morisset, quant à lui, propose une analyse des régimes illibéraux contemporains, en insistant sur leur caractère hybride et sur leur inscription dans les dynamiques propres aux démocraties libérales en crise. La confrontation de ces deux ouvrages permet d’interroger la nature de la séquence historique actuelle. S’agit‑il d’un dépassement du libéralisme, porté par des courants idéologiques alternatifs, ou d’une recomposition interne de celui‑ci, marquée par des tensions accrues entre ses différentes composantes ?
La critique du libéralisme étudiée dans Les Lumières sombres s’inscrit dans une généalogie intellectuelle qu’il convient de restituer. Elle renvoie à une tradition longue, allant des penseurs contre‑révolutionnaires du XIXe siècle aux critiques décisionnistes du XXe siècle. Dans cette perspective, la démocratie libérale est perçue comme un régime reposant sur une fiction égalitaire, qui tend à nier les structures hiérarchiques jugées constitutives de toute société. Cette critique, loin d’être marginale, connaît aujourd’hui une reconfiguration dans des milieux intellectuels marqués par la circulation transnationale des idées, notamment via les espaces numériques. Un des apports majeurs de l’analyse d’Arnaud Miranda réside ainsi dans la mise en évidence de la dimension techno‑idéologique de ces courants. Contrairement aux traditions réactionnaires classiques, qui se caractérisaient souvent par un rejet de la modernité, ces nouvelles formes de critique du libéralisme intègrent pleinement les transformations technologiques contemporaines. Elles mobilisent des références issues du monde de l’entreprise, de l’ingénierie ou encore du transhumanisme, afin de proposer des modèles politiques fondés sur la performance et l’efficacité.
Cette hybridation constitue un élément central de la recomposition actuelle des idéologies. Elle témoigne d’un déplacement des registres de légitimation du pouvoir, qui ne reposent plus uniquement sur la tradition ou sur la représentation démocratique, mais sur des critères d’efficacité et de rationalité instrumentale. En ce sens, les courants étudiés par Arnaud Miranda participent d’une redéfinition du politique, dans laquelle la souveraineté tend à être pensée en termes de capacité décisionnelle plutôt que d’expression de la volonté générale.
À l’inverse, l’ouvrage de Demias‑Morisset propose une lecture sensiblement différente de la crise du libéralisme. S’inscrivant dans le champ des sciences sociales, il met l’accent sur les transformations structurelles qui affectent les démocraties contemporaines. L’illibéralisme y est analysé comme une réponse à des dynamiques de long terme : mondialisation économique, creusement des inégalités, affaiblissement des médiations politiques traditionnelles. L’un des intérêts majeurs de cette approche réside dans la conceptualisation de l’illibéralisme comme catégorie analytique. Celui‑ci ne se réduit pas à une simple dérive autoritaire, mais renvoie à des configurations politiques spécifiques, caractérisées par un maintien formel des procédures démocratiques, qui remettent en cause les principes libéraux. Cette tension entre démocratie et libéralisme, souvent perçue comme secondaire, apparaît ici comme un élément structurant des transformations contemporaines.
Dans cette perspective, les régimes illibéraux peuvent être interprétés comme des formes de réarticulation du politique, cherchant à répondre à une demande de souveraineté et de protection dans un contexte de crise. Toutefois, cette réponse s’accompagne d’un affaiblissement des garanties institutionnelles, qui tend à fragiliser les équilibres propres aux démocraties libérales. L’illibéralisme apparaît ainsi moins comme une alternative stable que comme une configuration instable, révélatrice des tensions internes du libéralisme.
La confrontation de ces deux analyses permet de mettre en lumière une ligne de fracture essentielle aux États-Unis. Là où Arnaud Miranda décrit une critique radicale du libéralisme, Raphaël Demias‑Morisset s’efforce d’en analyser les dérives sans en accepter les présupposés normatifs. Cette différence renvoie à deux manières distinctes d’appréhender la crise actuelle : comme un moment de rupture ou comme un processus de transformation. Cette opposition se retrouve dans les perspectives ouvertes par les deux ouvrages. Les courants étudiés dans Les Lumières sombres s’inscrivent dans une logique de dépassement du libéralisme, voire de sortie du cadre démocratique. À l’inverse, l’analyse de l’illibéralisme conduit à envisager une recomposition interne du modèle libéral, fondée sur une adaptation de ses institutions et de ses principes. Ce contraste met en évidence une tension structurante des débats contemporains, qui oppose d’un côté des logiques de rupture, valorisant l’autorité et l’efficacité, et de l’autre des logiques de réforme, attachées à la préservation des principes démocratiques. Cette tension traverse non seulement les discours politiques, mais également les champs intellectuels, où se redéfinissent les catégories d’analyse du politique.
En définitive, la lecture croisée de ces deux ouvrages permet de saisir les recompositions idéologiques à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. Elle met en évidence que ces ouvrages, bien que profondément différents dans leurs orientations normatives, témoignent d’un même phénomène : la fragilisation du consensus libéral. On peut dès lors s’interroger sur la nature de cette crise : s’agit‑il d’un moment de transition annonçant un dépassement du libéralisme, ou d’une phase de recomposition interne de celui‑ci ?
La remise en cause du libéralisme ne constitue pas un phénomène inédit. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des critiques récurrentes de la démocratie et de ses fondements. Déjà, au XIXe siècle, Tocqueville soulignait les ambivalences de la démocratie, notamment à travers la notion de « tyrannie de la majorité ». Au XXe siècle, la critique s’est intensifiée avec des auteurs comme Carl Schmitt, venant d’un catholicisme intransigeant, qui dénonçait le caractère dépolitisant du libéralisme, accusé de neutraliser le conflit inhérent au politique, mais également avec les idéologies nées de la Grande guerre : le fascisme et le national-socialisme d’un côté ; le marxisme-léninisme de l’autre.
Dans cette perspective, Les Lumières sombres montre une radicalisation contemporaine de ces critiques. Les auteurs étudiés par Arnaud Miranda remettent en cause les fondements mêmes du projet des Lumières, en particulier l’idée d’égalité et celle d’une rationalité politique universelle. Cette position s’inscrit dans une filiation intellectuelle que l’on pourrait rapprocher de certaines pensées contre‑révolutionnaires, mais en acceptant certains aspects comme l’éloge de la technique, jusqu’à faire la promotion de certaines formes de transhumanisme, issues du libertarianisme radical.
À l’inverse, l’ouvrage de Raphaël Demias‑Morisset montre un rejet partiel du libéralisme, expliquant les conditions de son affaiblissement aux États-Unis. Son ouvrage, publication partielle de sa thèse de doctorat, s’inscrit dans le sillage de Jürgen Habermas sur la crise de légitimation, ou encore de ceux de Pierre Rosanvallon sur les mutations de la démocratie. L’illibéralisme est ainsi interprété comme une réponse politique à des transformations sociales profondes, et non comme une alternative idéologique structurée. L’un des apports majeurs de L’illibéralisme réside dans la conceptualisation de ce terme, qui renvoie à des régimes hybrides combinant des procédures électorales avec une remise en cause des principes libéraux. Cette notion, popularisée notamment par Fareed Zakaria, permet de penser des configurations politiques où la démocratie formelle subsiste, mais où les libertés fondamentales sont progressivement érodées. Raphaël Demias‑Morisset montre que ces formes politiques s’inscrivent dans un contexte de crise de la représentation et de défiance envers les élites. Elles répondent à une demande de souveraineté et de protection, dans un monde perçu comme instable et incertain. Toutefois, loin de constituer une solution, elles tendent à accentuer les déséquilibres institutionnels et à fragiliser davantage les régimes démocratiques.
Dans un contraste saisissant, Les Lumières sombres ne se contente pas d’analyser ces phénomènes : il en propose une forme de justification théorique implicite. En remettant en cause les principes égalitaires et démocratiques, les néo-réactionnaires, étudiés par Arnaud Miranda, ouvrent la voie à une revalorisation de formes de pouvoir autoritaires ou technocratiques. Cette position, bien qu’extrême, s’inscrit dans une dynamique intellectuelle plus large, marquée par la circulation de critiques radicales du libéralisme dans certains milieux numériques et idéologiques.
D’un côté donc, les illibéraux cherchent à dépasser le libéralisme dans un sens autoritaire sans pour autant chercher la rupture ; de l’autre, les néo-réactionnaires voient dans cette évolution la confirmation de l’épuisement du modèle libéral. En effet, ces derniers adoptent une posture de rupture, envisageant la fin du paradigme libéral comme une nécessité historique. Cette position s’inscrit dans une logique que l’on pourrait qualifier de post‑libérale, voire de « post‑démocratique », dans laquelle la légitimité du pouvoir ne repose plus sur la participation populaire, mais sur l’efficacité et la compétence, une stratégie inspirée du monde de l’entreprise. Une telle perspective n’est pas sans rappeler certaines théories décisionnistes, pour lesquelles la souveraineté réside dans la capacité à décider, plutôt que dans l’adhésion à des normes procédurales. Elle participe d’une recomposition idéologique où l’autorité et la hiérarchie sont réhabilitées, en opposition à l’égalitarisme démocratique. À l’inverse, les illibéraux étudiés par Raphaël Demias‑Morisset s’inscrivent dans une logique de recomposition interne du libéralisme. Il ne s’agit pas de rompre avec ce modèle, mais de le repenser afin de répondre aux défis contemporains, dans un sens autoritaire. Cette démarche s’inscrit dans le prolongement des réflexions sur la démocratie participative, la transparence institutionnelle et la régulation des inégalités. Ce contraste met en évidence une tension centrale entre ces deux milieux : faut‑il privilégier l’efficacité politique au détriment des principes démocratiques, ou chercher à concilier ces deux dimensions par des réformes institutionnelles ? Cette question, loin d’être purement théorique, traverse l’ensemble des débats contemporains sur l’avenir des démocraties.
Une telle interrogation conduit à replacer la crise du libéralisme dans un cadre plus large, celui des transformations contemporaines de la rationalité politique. En effet, les critiques adressées au libéralisme ne portent pas uniquement sur ses effets socio‑économiques ou institutionnels, mais également sur ses fondements anthropologiques. Le modèle libéral repose en grande partie sur une conception de l’individu autonome, rationnel et capable de délibération. Or, cette représentation est aujourd’hui remise en cause par des approches qui insistent sur les déterminations culturelles, émotionnelles, voire biologiques des comportements humains. Ce déplacement contribue à fragiliser l’idée d’un espace public fondé sur la discussion rationnelle, au profit de formes d’expression plus immédiates et souvent polarisées.
Dans ce contexte, les mutations du paysage médiatique jouent un rôle déterminant. La fragmentation de l’espace informationnel, amplifiée par les réseaux numériques, favorise la diffusion de discours critiques du libéralisme, qu’ils soient réformistes ou radicaux. Ce phénomène participe à une recomposition des formes de légitimité, dans laquelle la médiation institutionnelle tend à être contournée au profit de logiques d’influence directe. Dès lors, la distinction classique entre élites et opinion publique se trouve brouillée, ce qui contribue à alimenter la défiance envers les institutions représentatives.
Ces évolutions invitent également à reconsidérer la dimension internationale de la crise du libéralisme. Si celle‑ci se manifeste de manière particulièrement visible dans les démocraties occidentales, elle s’inscrit néanmoins dans un contexte global marqué par la montée en puissance de modèles alternatifs. Certains régimes politiques revendiquent explicitement une forme de gouvernance non libérale, fondée sur des principes d’autorité, de stabilité ou encore de souveraineté nationale. Cette pluralisation des modèles politiques contribue à relativiser l’universalité du paradigme libéral, qui apparaît désormais comme l’une des configurations possibles du politique, et non plus comme son aboutissement nécessaire.
Cependant, cette remise en cause ne signifie pas pour autant la disparition du libéralisme. Elle traduit plutôt sa capacité à entrer dans une phase de réflexivité accrue, où ses principes sont discutés, contestés et parfois redéfinis. Dans cette perspective, la tension entre rupture et recomposition, mise en évidence par la lecture croisée des ouvrages d’Arnaud Miranda et de Raphaël Demias‑Morisset, peut être interprétée comme un moteur de transformation. Le libéralisme, loin d’être un bloc homogène, apparaît ainsi comme un ensemble de pratiques et de normes en constante évolution, traversé par des contradictions internes qui en conditionnent la dynamique.
En définitive, la séquence actuelle ne se laisse pas aisément réduire à une alternative entre déclin et dépassement du libéralisme. Elle se caractérise plutôt par une incertitude structurelle, dans laquelle coexistent des logiques concurrentes et parfois antagonistes. Cette situation ouvre un espace de réflexion sur les formes futures du politique, en invitant à penser les conditions d’un équilibre renouvelé entre liberté, égalité et autorité. Plus qu’une simple crise, il s’agit peut‑être d’un moment de redéfinition, dont l’issue demeure largement indéterminée.
La lecture croisée de Les Lumières sombres et de L’illibéralisme met en lumière non seulement une crise du libéralisme, mais aussi une recomposition idéologique plus large, où se redéfinissent les rapports entre autorité, démocratie et légitimité. Elle invite, plus largement, à interroger les conditions de possibilité d’un ordre politique capable de répondre aux défis du XXIe siècle sans renoncer aux acquis fondamentaux de la modernité politique. Elle permet de dépasser une vision strictement conjoncturelle de la crise actuelle pour en révéler la portée structurelle. Loin de se réduire à une simple alternance entre phases d’ouverture et de repli, cette crise engage les fondements mêmes de la modernité politique, en interrogeant la viabilité du compromis libéral entre autonomie individuelle, égalité des droits et souveraineté démocratique.
Les deux ouvrages montrent, chacun à leur manière, que ce compromis apparaît aujourd’hui fragilisé, contesté à la fois de l’extérieur, par des critiques radicales, et de l’intérieur, par des dynamiques de transformation propres aux démocraties contemporaines. Cette double mise en tension invite à reconsidérer la nature du moment historique présent. Celui‑ci ne correspond ni à une rupture nette, ni à une simple continuité, mais à une phase de transition caractérisée par l’incertitude et la concurrence entre modèles politiques. D’un côté, les courants néo‑réactionnaires étudiés par Arnaud Miranda esquissent les contours d’un horizon postlibéral, fondé sur la hiérarchie, la décision et l’efficacité, quitte à rompre avec les principes démocratiques. De l’autre, les dynamiques illibérales analysées par Raphaël Demias‑Morisset témoignent d’une tentative de réarticulation du libéralisme, qui, en cherchant à répondre aux attentes sociales et politiques, risque paradoxalement d’en altérer les équilibres constitutifs.
Dès lors, la question n’est peut‑être plus de savoir si le libéralisme est en crise, mais de comprendre les formes que prendra sa transformation. La confrontation de ces approches met en évidence que l’avenir des démocraties dépendra moins de l’affirmation d’alternatives radicales que de la capacité à repenser les médiations politiques, à reconstruire des formes de légitimité et à répondre aux attentes de protection et de reconnaissance qui traversent les sociétés contemporaines. À cet égard, la tension entre efficacité et légitimité, entre autorité et liberté, apparaît comme l’un des nœuds centraux autour desquels se reconfigurent les débats politiques et intellectuels. Plus qu’un simple moment de crise, la période actuelle pourrait être interprétée comme une épreuve de vérité pour le libéralisme. Elle en révèle à la fois les limites, les contradictions et les ressources, en ouvrant un champ de possibles dont l’issue demeure indéterminée. C’est précisément dans cette indétermination que réside l’enjeu majeur : penser les conditions d’un ordre politique capable d’articuler durablement pluralisme, stabilité et justice, sans céder ni aux tentations autoritaires, ni à l’épuisement des formes démocratiques existantes.
#Droitisation« Réuni-es autour de la table, la députée Ruba Ghazal (Québec solidaire, circonscription de Mercier), l’historien et éditeur David Murray (Écosociété) et l’économiste-sociologue Éric Pineault, professeur à l’UQAM, livrent une réflexion aussi lucide qu’inquiète, nourrie de l’essai collectif «#AvantDEnArriverLà», un ouvrage sur le péril fasciste réunissant 19 auteur-es de la #gaucheQuébécoise. »
https://www.youtube.com/watch?v=uvJ7hjdwEzw
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« S’il revisite les travaux sur la révolution conservatrice allemande des années 1920, #JeanFrançoisBayart s’emploie surtout à constituer la notion en un idéal-type dont la valeur heuristique n’est pas limitée à l’Europe de l’entre-deux-guerres. »
Révolutions conservatrices
https://www.diagrammes.fr/fr/folders/revolutions-conservatrices
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"La révolution conservatrice, c'est ce point de basculement où des conservateurs vont se rendre compte que le retour à l'Ancien régime est une illusion, et que ce fantasme est le meilleur moyen d'empêcher la réalisation des idéaux conservateurs, qui so...
Alexandre Dumas : #PSPP à #RebelNews
https://www.youtube.com/watch?v=9NYEgPPIX-g
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La Redéfinition du marché des intellectuels réactionnaires
La Redéfinition du marché des intellectuels réactionnaires
Tullio Garbari: Les intellectuels dans la Rotonde, 1916.Première parution : Nicolas Lebourg, « La redéfinition du marché des intellectuels réactionnaires », Esprit, juillet-août 2025, n°323-324, pp. 51-62.
L’essai de Daniel Lindenberg 1 posait une question incongrue pour son époque, en interrogeant le rôle de l’intellectuel d’extrême droite dans l’économie du débat public en 2002. « Intellectuel d’extrême droite » paraissait encore une formule quelque peu provocatrice ou excessive à beaucoup. Lorsqu’en 2016, Robert Ménard tenta de rassembler la « droite hors les murs » à Béziers, l’échec au niveau des structures partisanes fut compensé par le retentissement médiatique : précisément Jean-Yves Le Gallou, le concepteur de la « préférence nationale », s’extasia que toute la presse parlât de réunion des « intellectuels d’extrême droite » : « Quelle reconnaissance quand même 2 ! » Qu’un intellectuel (au sens d’« un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie 3 ») puisse être d’extrême droite est depuis devenu non la norme, mais banal au sein du marché culturel. Ce phénomène ne saurait s’appréhender sans évoquer d’abord les transformations des conditions matérielles de la production d’idées et d’élites réactionnaires.
La construction d’un écosystème
Si, en vingt ans, l’objet est passé de la pure production de biens culturels, essentiellement des livres, à la construction d’une offre politique de régénération ethnoculturelle telle qu’exprimée par le zemmourisme, c’est aussi après un lent et patient travail de création d’un écosystème politique et médiatique. Quand Le Rappel à l’ordre paraît, il dénonce une hégémonie culturelle qui reste relative. Les supports pratiques de l’édition d’extrême droite sont alors limités à une cinquantaine de maisons d’édition. Toutes sont confidentielles. Certains auteurs, tel Alain Soral, peuvent certes publier chez des éditeurs ne relevant pas de l’extrême droite, mais il s’agit en ce cas d’une petite maison d’édition spécialisée dans les écrits érotiques – chacun y trouvant son avantage, puisque l’écrivain lui fournit ses best-sellers tels que sa Sociologie du dragueur, vendue à 50 000 exemplaires. Après avoir fondé son mouvement politique Égalité & Réconciliation en 2009, Alain Soral s’est doté de sa propre SARL, Culture pour tous, à la fois maison d’édition et librairie en ligne 4.
D’autres auteurs ont fini par perdre l’appui de leur éditeur à mesure de leur radicalisation. Après avoir perdu le soutien de P.O.L puis de Fayard, Renaud Camus a pratiqué l’autoédition tout en bénéficiant de réseaux de distribution tels que les sites marchands de la Fnac, de Cultura, etc. La dernière réédition du Grand Remplacement est l’œuvre de la Nouvelle Librairie, maison d’édition et librairie du Quartier latin (fondée en 2019, fermée en 2024), dont le dirigeant était aussi membre de la Nouvelle Droite et proche de Reconquête ! Les néodroitiers sont parvenus à transformer Éléments, revue confidentielle publiée depuis 1973, en véritable magazine diffusé en kiosques ; ses pages sont devenues un passage obligé pour tous ceux que Lindenberg aurait classés dans une version mise à jour de son ouvrage : Jacques Julliard, Andréa Kotarac, Jacques Sapir ou Michel Onfray sont venus y présenter leurs adieux à la gauche. Dans un pays comptant, en 2014, 10 000 structures d’édition, mais où la moitié du marché du livre est tenue par deux groupes seulement, la fondation de maisons autonomes est la piste massivement suivie par les intellectuels droitiers. L’entretien constant de l’économie du scandale a permis à certaines de ces structures très légères, parfois destinées à une brève existence, le temps de réussir un ou deux « coups », de réaliser des tirages conséquents 5.
L’autonomisation des intellectuels n’est pas forcément aussi systématique que celle d’Alain Soral (Michel Onfray a fondé son propre magazine, Front populaire, mais demeure édité par les majors du milieu), mais c’est une tendance de fond. En 2021, la naissance des Éditions des Furieux (capital social 1 000 euros) s’est faite avec la même stratégie que Front populaire de ventes de pré-abonnements pour constituer son fonds. A ainsi été lancée en janvier 2022 La Furia, un journal satirique de bandes dessinées, avec à sa tête le dessinateur Marsault (289 000 abonnés Facebook), l’écrivain Laurent Obertone (133 000 abonnés sur X) et le youtubeur Papacito (137 000 abonnés sur Instagram). Le premier numéro a été écoulé à 60 000 exemplaires 6.
Le titre vient s’ajouter aux nombreux autres fondés depuis 2002 (Causeur, FigaroVox) et qui ont pour particularité de ne jamais fournir d’enquêtes ni d’apporter d’informations nouvelles : leur lectorat les achète pour lire ses propres opinions. De prime abord, cette floraison de journaux donne le sentiment d’une extension du marché réactionnaire. Néanmoins, se constate plutôt une fragmentation sur le long cours. Au sortir de la guerre d’Algérie, Minute tirait à 140 000 exemplaires, Aspects de la France à 25 000, et même les radicaux tiraient leur épingle du jeu : Rivarol représentait 50 000 exemplaires, Écrits de Paris la moitié, et Défense de l’Occident le dixième 7. L’éclosion du Front national (FN) sur la scène électorale a laminé cette presse : la socialisation des opinions altérophobes faite, les agents sociaux ont préféré le vote à l’achat.
Les journaux réactionnaires d’aujourd’hui ont un tirage souvent sans rapport avec la place de leurs éditorialistes dans l’espace communicationnel : L’Incorrect ou Causeur représentent ainsi environ 7 000 ventes en kiosques. Le second ne doit qu’à l’intervention d’un richissime ami idéologique de ne pas avoir sombré, Charles Gave y ayant investi en 2018 8. Fleuron du secteur, Valeurs actuelles est passé de plus de 110 000 exemplaires par livraison en 2019 aux alentours de 82 000 en 2024 – laissant à penser que comme jadis les lecteurs de Minute abandonnant leur hebdomadaire pour le bulletin de vote lepéniste, les lecteurs zemmouristes se seraient partiellement repliés sur le vote. En somme, la bonne santé globale de ce secteur de presse ne saurait cacher sa difficulté à ne pas être une succession de niches. La tendance complète celle que représente Fdesouche, site phare de l’Internet d’extrême droite depuis sa naissance en 2005, qui fonctionne sous la forme d’une revue de presse essentiellement dédiée à la délinquance et à l’immigration : le lecteur se trouve épargné de toutes les rubriques d’un média classique (politique internationale, économie, etc.) pour pouvoir se concentrer sur quelques lignes justifiant l’opinion qu’il va exprimer dans la partie « commentaires ». Plutôt que le conjurer, l’esprit réactionnaire a parfaitement épousé le narcissisme de l’époque.
Longtemps, le marché intellectuel s’est subdivisé entre chercheurs actifs sur le « premier marché » de la connaissance, le scientifique, structuré par les règles de la compétition et de la coopération universitaires, et un « second marché », médiatique, structuré par l’éthique et l’esthétique 9. Ce schéma a été bouleversé par les nouvelles technologies de l’information, sur deux fronts : 1) l’émergence d’outils bibliométriques proposant une mesure de l’influence des travaux d’un chercheur au sein de la communauté scientifique, le plus célèbre étant le h-index né en 2005 (en existent d’autres, tels que l’indice i10) 10 ; 2) la naissance de la société des réseaux sociaux, permettant à des chercheurs de participer d’un coup au second marché en tentant d’y créer un cercle vertueux à leur profit : se crédibiliser sur chaque marché par sa participation à l’autre. L’agit-prop réactionnaire s’est révélée un outil adapté à ce changement de l’écosystème. C’est ainsi qu’ont pu émerger de nouvelles figures de polémistes, issues du sérail académique.
Paradoxalement, le cas le plus connu est constitué du politiste qui réagit le plus vivement à la parution du Rappel à l’ordre : Laurent Bouvet 11. Se disant attaché aux principes de l’intellectuel collectif, son goût pour les réseaux sociaux l’amène après 2012 à des débordements comportementaux qui lui valent, entre autres, de ne plus enseigner à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et de voir lui échapper la direction du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). En revanche, il le propulse en tête des influenceurs issus du monde académique : le classement à ce propos du cabinet Headway Advisory le classe sixième en 2017, deuxième derrière le ministre Jean-Michel Blanquer en 2019 12. Longtemps lié au Parti socialiste, Bouvet s’autonomise politiquement en investissant le sujet de la laïcité, qui n’était pas dans ses objets de recherche, à travers la fondation du Printemps républicain (2016), qui lui-même développe au-delà de la laïcité une conception holistique de la nationalité et une pratique violemment polémique des réseaux sociaux. Le politiste réinvestit ainsi son capital social ; parmi ses citations académiques à partir de 2015, ses quelques articles publiés sur des supports para-académiques ne sont pas cités : se trouvent uniquement ses productions doctrinales, dont deux ouvrages qui finissent par représenter 38 % du corpus total de 369 citations. Les capitaux des deux marchés s’interpénètrent : dans Europresse, base de données de numérisation de la presse, le nom de Laurent Bouvet apparaît en 1998 ; or la phase 2015-2019 13 où le politiste laisse place à l’entrepreneur politique représente 58 % des occurrences pour 16 % de la temporalité. Le tournant réactionnaire de sa pensée et de son action a permis, nolens volens, de transformer une situation de palier connu sur le premier marché en une fusion avec le second, le dumping sur les citations tant presse que h-index contribuant à l’établissement de réseaux étroits (il est nommé au Conseil des sages de la laïcité par le ministre Jean-Michel Blanquer).
De façon plus radicale, une telle entreprise, où le fond réactionnaire est un moteur d’accélération sociale, se retrouve chez les promoteurs de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, créé en 2021 et rebaptisé ensuite Observatoire d’éthique universitaire, financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Si Bouvet était allé chercher des thématiques (la laïcité, la sociologie de l’extrême droite, etc.) externes à son expertise, les enseignants-chercheurs ici impliqués relèvent de champs externes aux sciences politiques et ne maîtrisent pas leur objet polémique. On peut mesurer néanmoins le rapide impact de cet engagement grâce aux données bibliométriques qui les concernent un an après la fondation de leur structure. Les principaux animateurs du collectif sont Xavier-Laurent Salvador et Jean Szlamowicz.
Le premier est enseignant-chercheur spécialiste d’ancien français. Sa première occurrence dans Europresse apparaît en 2006, mais c’est avec l’Observatoire qu’il rassemble 79 % de ses citations presse. Son h-index est de 4 (pour 114 citations), mais aucun texte académique n’a cité l’un de ses travaux depuis 2017. Jean Szlamowicz, professeur d’anglais, dispose également d’un h-index de 4, avec cette fois 74 citations. Il apparaît dans le corpus d’Europresse en 2003, mais les années 2021-2022 représentent 62 % des occurrences de cette petite vingtaine d’années. On assiste ici à l’émergence de chercheurs qui assimilent la production esthétique et politique aux travaux académiques (la page de Jean Szlamowicz sur le site de son université compta un temps ses billets de blog contre « les moutons de la pensée » comme des articles de revues scientifiques) et viennent chercher dans la polémique publique le capital social qu’ils n’ont pu acquérir antérieurement. La production de groupuscules autonomes apparaît comme un instrument de revalorisation sur le marché culturel.
Cette stratégie est validée institutionnellement. En octobre 2024, Jean Szlamowicz et Pierre-André Taguieff publient sous leur direction Les Humanités attaquées aux Presses universitaires de France (PUF). Toujours aux PUF, en avril 2025, Xavier-Laurent Salvador cosigne à son tour une direction d’ouvrage, Face à l’obscurantisme woke. Malgré le label « PUF », on ne peut pas considérer ces chercheurs comme reconnus dans un nouveau champ de recherches que serait la déconstruction du « wokisme » (les h-index de Xavier-Laurent Salvador et Jean Szlamowicz sont alors de 5 et leurs i10 de 2). En revanche, le choix du sujet permet une productivité élevée : Pierre-André Taguieff signait là son vingt-deuxième livre en quatre ans, dont bon nombre autour de ces mêmes thématiques. Quelles que soient les qualités des auteurs, il y a ici un enjeu de fonctionnement structurel : dans les flux continus de l’information et de l’édition, l’anti-wokisme permet de forger ou maintenir une place sociale.
Le cas le plus symptomatique d’autonomisation est constitué par Éric Zemmour. Lorsque Albin Michel s’est refusé à commercialiser son livre-programme en 2021, la création d’une maison d’autoédition dotée d’un capital social de 2 500 euros a généré 240 000 euros en un semestre. C’est en s’appuyant sur ce succès de librairie que le polémiste a pu fonder son propre parti, construisant ainsi un écosystème autonome et mettant à jour de nombreuses dynamiques sociopolitiques.
De la réaction intellectuelle à l’illibéralisme partisan
En 2020, débattant avec Michel Onfray sur CNews, Éric Zemmour assène : « Il faudrait une révolution réactionnaire. » Si le mot « Réaction » naît de la « Terreur blanche » contre-révolutionnaire de 1793, le polémiste ne la prend pas tel un « bloc », pour reprendre le mot de Clemenceau. L’universalisme et le culte de la déclaration des droits de l’homme lui font horreur, toutefois il reconnaît à l’épisode révolutionnaire des qualités patriotiques et unificatrices. C’est, on le sait, l’épisode de Mai 68 qui tient lieu pour lui de porte de l’enfer postmoderne. Le journaliste est de prime abord positionné comme une voix conservatrice, mais Jean-Marie Le Pen ne manque pas de le ramener à un poste subordonné quand il en fait l’éloge : « J’aime bien Zemmour parce que ce garçon sympathique est un bon vulgarisateur des travaux du Front national. … Obertone, Zemmour, Camus, Onfray, Finkielkraut, Villiers, voient aujourd’hui ce que nous montrions voilà trente-cinq ans 14. »
S’il y a des traces de lutte concurrentielle dans ces propos, le cas Zemmour a donné un nouvel élan à la question de l’importance des « intellectuels néoréactionnaires ». Sa transformation en offre politique les a sortis de la seule incantation décliniste. En effet, dans la vision du monde zemmourienne, les relations entre les groupes et les pays sont toujours renvoyées au langage darwinien : la compétition à mort est obligatoire, et le vainqueur détruira le vaincu. Il n’y a ici ni progrès ni compromis, mais un temps qui se déroule jusqu’à l’apocalypse finale, quoique la dimension eschatologique ne soit pas néfaste, puisque le caractère mortel des civilisations leur octroie la possibilité de se régénérer.
Cette vision du monde produit avant tout des biens culturels. La comparaison du nombre de requêtes sur Google relatives aux deux candidats d’extrême droite le montre : de 2021 au premier tour de la présidentielle 2022, le score du leader de Reconquête ! écrase constamment celui de Marine Le Pen. Si l’acmé se situe en septembre 2021 (lui à l’indice 100, elle à 3), n’altèrent consubstantiellement la course ni les violences du meeting zemmouriste de Villepinte début décembre 2021, ni l’invasion de l’Ukraine en février 2022 (dont Éric Zemmour considérait qu’elle « n’existe pas » et dont l’unité serait une « chimère » 15).
Le fait est d’autant plus notable que les analyses Médiamétrie des émissions d’Éric Zemmour sur CNews témoignaient qu’il séduisait les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) et les seniors, deux segments électoraux au contraire classiquement difficiles pour Marine Le Pen. Le nationalisme décadentiste et ethniciste zemmourien est certes un produit politique trop radical électoralement, mais il est, en tant que bien culturel, manifestement plus désirable que le nationalisme souverainiste de Marine Le Pen. Ainsi le polémiste a-t-il accouché de nombreux électeurs de leur penchant pour l’extrémisme de droite. En fait, avec un vote à l’élection présidentielle plutôt représenté dans des territoires aisés et faible sur la face atlantique, il renouvelle l’électorat frontiste de 1984 – en 2022, il recueille presque 19 % des suffrages à Neuilly-sur-Seine, où la liste FN engrangeait 17 % des voix en 1984. La dimension culturelle du candidat a bien été une plus-value, puisque son score a été supérieur chez les électeurs des professions intellectuelles (9 %) à sa moyenne nationale (7 %), alors que Marine Le Pen y faisait 14 % contre 23 %. Cette distribution est particulièrement significative : si le national-populisme est d’abord un instrument utilisé électoralement par les classes populaires, la réaction et l’illibéralisme se présentent comme des objets de consommation culturelle et d’orientation électorale des CSP+.
La stratégie dite de dédiabolisation s’est construite en 2002 en ciblant deux écueils : d’une part ce qui avait trait aux provocations antijuives, en particulier quant à la révision ou la négation de l’extermination des Juifs d’Europe, d’autre part ce qui relevait de l’ethnicisation de la nationalité 16. Or, pour lancer puis maintenir sa campagne, Éric Zemmour a repris ces deux drapeaux, en saturant l’espace public de polémiques à propos du « grand remplacement » et du rôle « positif » de Pétain pendant l’Occupation. L’effet n’a pas été qu’une dévitalisation médiatique de Marine Le Pen à l’automne 2021, mais a foncièrement troublé la demande sociale réactionnaire dans ces secteurs qui se considéraient comme non lepénistes, non par adhésion aux valeurs de l’humanisme égalitaire, mais par rejet de l’amateurisme prêté à la candidate ainsi que de ses positions économiques. Le fait est notable : l’une des rares atténuations idéologiques du candidat Zemmour par rapport à l’essayiste a trait à son souverainisme monétaire. En 2022, il laisse de côté l’opposition à l’euro qu’il avait formulée, pour mieux espérer mettre en difficulté Marine Le Pen, tant il était admis que c’était ce sujet qui avait pénalisé la leader du FN auprès des seniors et des CSP+ depuis 2015. En fait, la réception de son offre montre qu’existe un court segment de CSP+ hostiles à la société multiculturelle et multiethnique, mais partisan de l’eurolibéralisme 17.
Conclusion
Depuis la parution du Rappel à l’ordre, les auteurs individuels sont devenus des entrepreneurs travaillant en réseaux et qui, pour disposer du statut d’intellectuels, n’ont plus besoin d’avoir acquis de légitimité propre dans le champ des sciences sociales. Avec le groupe Bolloré (CNews, Europe 1, etc.), ils constituent même maintenant une noria d’entrepreneurs individuels adossés à un grand groupe. La prédation entrepreneuriale du groupe Bolloré permet également d’intégrer au marché culturel mainstream les auteurs tenus traditionnellement à sa périphérie : les éditions Fayard ont désormais Jordan Bardella (2024) et Alain de Benoist (2025) à leur catalogue ; l’ancienne cheffe de RT France a recyclé son expérience communicationnelle au bénéfice de l’autoritarisme au sein de divers médias du groupe – et d’autres grandes fortunes participent désormais de la pression réactionnaire sur le champ médiatique.
Cette situation a permis une certaine unification idéologique : antiaméricains à la base, par assimilation du système libéral et multiethnique à la décadence, les néoréactionnaires sont occidentalistes par rejet des mondes arabo-musulmans ; d’où, souvent, une inclinaison prorusse chargée de représenter une troisième voie. L’obsession de l’islam et de sa place dans les sociétés multiethniques constitue nettement le pont entre réactionnaires issus des gauches et militants assumés des extrêmes droites. À la « gauche Bluesky » qui réduit les sciences sociales à la sociologie, la « droite Facebook » répond en se gargarisant d’une histoire palimpseste où les faits n’ont plus d’importance, seuls leurs contextes et interprétations donnés les dotant d’une valeur heuristique dans les proses d’Éric Zemmour, de Renaud Camus ou de Michel Onfray. Autrement dit, l’une des raisons du succès des entreprises néoréactionnaires est d’avoir su remplacer la théorie par le récit indigné. Ce dernier a deux immenses qualités : il est rapide à produire dans un marché des publications réactionnaires très encombré, et il affirme un monopole de la représentation du réel, dont la négativité induit que l’auteur et ses adeptes se situent du côté du bien moral. Le succès littéraire des néoréactionnaires n’induit pas une hégémonie culturelle, puisqu’il vise en fait à assurer l’autonomisation et la cohésion idéologique d’un groupe social : cette minorité peut être une force au sein d’un ensemble des droites, mais, a fortiori, elle n’a pas de possibilité de se désenclaver jusqu’à s’assurer une victoire politique personnelle.
Nonobstant, Éric Zemmour a eu le mérite de donner conscience de soi à une bourgeoisie réactionnaire et altérophobe. La tentative de construction de cet espace politique avec le parti Reconquête ! donne un sens aux aventures individuelles du Rappel à l’ordre : l’espace néoréactionnaire est une offre plus culturelle qu’électorale, d’où parfois sa polarisation vers la radicalité, pour peu que celle-ci ne soit pas économiquement revendicative, car elle retrouve le caractère « culturel d’abord » de l’extrême droite radicale tel que l’a caractérisé l’historien britannique Roger Griffin à propos d’un fascisme conçu comme palingénésique avant tout 18 – la formule « culturel d’abord » se retrouvant d’ailleurs en toutes lettres chez le théoricien nationaliste-européen Guillaume Faye 19, qui, par bien des aspects, préfigura les thèmes des extrêmes droites récentes 20. En cela, le culturel néoréactionnaire devenu offre politique éclaire l’illibéralisme, en soulignant que ce phénomène, quoi qu’il en dise, relève plus de la radicalité que du conservatisme.
Notes
1 Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, 2002, avec une postface inédite de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016.
2 Voir Michel Henry, La Nièce. Le phénomène Marion Maréchal-Le Pen, Paris, Seuil, 2017, p. 221 ; Jean-Yves Le Gallou, La Préférence nationale : réponse à l’immigration, Paris, Albin Michel, 1985.
3 Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France, de l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986, p. 10.
4 La présence d’Alain Soral dans Le Rappel à l’ordre est l’une des faiblesses de l’essai, Lindenberg paraissant ne pas avoir pleinement intégré la différence entre cet antisioniste radical et des réactionnaires islamophobes.
5 Voir Ellen Salvi, « La droite extrême à l’assaut du livre. L’édition française gangrenée par la pensée rance », Revue du Crieur, n° 4, 2016, p. 112-127.
6 Voir Sébastien Bourdon, Drapeau noir, jeunesses blanches. Enquête sur le renouveau de l’extrême droite radicale, Paris, Seuil, 2025, p. 264.
7 Direction centrale des renseignements généraux, « Les mensuels politiques », Bulletin de documentation, n° 91, novembre 1963, p. 143-185 ; id., « La situation financière des hebdomadaires politiques », Bulletin de documentation, n° 99, juillet-août 1964, p. 23-52 (Archives nationales F/7/15582).
8 Voir Maxime Macé et Pierre Plottu, Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur Internet, Paris, Éditions Divergences, 2024, p. 107.
9 Voir Raymond Boudon, « Les intellectuels et le second marché », Revue européenne des sciences sociales, n° 87, 1990, p. 89-104.
10 Le h-index d’un auteur est égal au nombre h le plus élevé de publications académiques qui ont reçu au moins h citations académiques chacune. L’i10 donne le nombre de publications académiques citées dix fois et plus. [Par souci de transparence, j’ajoute à la version en ligne de ce texte un lien vers mon profil Scholar].
11 Laurent Bouvet, « Réponse au droit de réponse de Daniel Lindenberg », Raisons politiques, n° 18, 2005, p. 183-184.
12 http://www.headway-advisory.com/fr/
13 Laurent Bouvet ayant souffert de la maladie de Charcot, dont il décède en 2021, on ne saurait comptabiliser les deux dernières années de son existence dans cette approche quantitative de son travail.
14 Jean-Marie Le Pen, Mémoires. Tribun du peuple, Paris, Éditions Muller, 2019, p. 420.
15 Éric Zemmour, Un quinquennat pour rien, Paris, Albin Michel, 2016.
16 Voir Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen. Une histoire des numéros 2 du FN, Paris, Nouveau Monde, 2012.
17 Voir Marion Jacquet-Vaillant, « L’extrême droite à l’épreuve de l’union. 2022 et la candidature d’Éric Zemmour », Revue française de science politique, vol. 73, n° 2, 2023, p. 227-257.
18 Voir Roger Griffin, “The primacy of culture: The current growth (or manufacture) of consensus within fascist studies”, Journal of Contemporary History, vol. 37, n° 1, janvier 2002, p. 21-43.
19 Dans Le Partisan européen, daté prairial-messidor 1986.
20 Voir Stéphane François et Adrien Nonjon, “Guillaume Faye (1949-2019): At the forefront of a new theory of white nationalism”, Journal of Illiberalism Studies, vol. 2, n° 1, 2022, p. 17-30.
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Expliciter l’extrême droite
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Expliciter l’extrême droite
Par Nicolas Lebourg
Autant les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue contribuent à la polarisation et tendent souvent à me navrer, autant certaines des nouvelles applications apparues ces dernières années peuvent elles, bien utilisées, contribuer à renouveler l’espace public et ce que l’on nomme désormais la valorisation de la culture scientifique – qu’on appelait jadis la vulgarisation.
Twitch est à cet égard un instrument particulièrement intéressant, puisque son système d’interface permet certes à tout un chacun de participer à l’entretien en cours, mais qu’un animateur de talent peut y faire l’intermédiaire nécessaire – c’est aussi ce que nous utilisons avec David Dufresne pour Extrêmorama. On évite ainsi tant la tour d’ivoire que la démagogie.
Pour parler d’histoire politique à de jeunes générations, ou à des gens qui manquent de temps pour lire mais prennent plaisir à écouter des podcasts au sein de leur journée etc., c’est donc très adéquat. J’ai eu le plaisir d’aller discuter avec Rivenzi dans son émission le « Cercle de l’Histoire ». C’était fort bien fait et si bien sûr on n’y apportera aucune information neuve à qui à une solide bibliothèque, le format me paraît fournir une belle première approche.
Les live-twitchs sont ensuite mis sur Youtube, et je place ci-dessous celui que nous fîmes :
#Droitisation