Chapitre 4
Quelques semaines après ton arrivée, le froid s’intensifia. Nous étions encore en pleine adaptation, chacune de nous cherchant sa place. Je ne pouvais remplacer ta mère, tu ne pouvais être ma fille. Je voyais bien, dans tes gestes et tes sursauts, dans ta façon de te rendre invisible, que tu avais encore peur de moi, et moi j’avais déjà peur pour toi. Chaque jour, je découvrais une nouvelle facette de ton courage, de ton sérieux, de nouvelles violences que tu avais subies.
Dès les premiers jours, je constatai avec effroi tout ce que tu avais à apprendre et que la plupart des enfants savaient depuis longtemps à ton âge. Tu ignorais tout des couverts, de la lessive, des toilettes, t’asseyais sur le sol dallé au lieu d’utiliser un fauteuil, grattais tes croûtes, léchais tes doigts… une petite sauvage. Patiemment, je m’attaquai à tes mauvaises habitudes, les éradiquant l’une après l’autre et bouillant de ne pouvoir te changer tout de suite.
Il me fallait aussi m’acquitter de mes fonctions, et j’étais souvent dehors. Pour te rassurer après une longue période de pénurie, je m’assurai de te laisser quantité de tisane et de gruau. Après ton copieux premier repas, tu ne mangeais plus qu’en petites quantités, la faute à ton estomac resserré par des années de malnutrition. L’hiver ne me permettait pas de t’apporter tous les fruits et légumes frais dont tu avais besoin, aussi puisais-je dans mes bocaux en sachant que la fin de l’hiver serait pénible et que dès les premiers beaux jours, il me faudrait aller cueillir les jeunes pousses pour amener de la verdure dans nos assiettes.
La seule bonne nouvelle de notre début de cohabitation fut l’éradication des poux, qui avaient succombé à l’étouffement. Après un dernier shampoing, j’égalisai ta coupe et tu perdis tes doigts dans tes cheveux soyeux, émerveillée de leur douceur. Puis, comme tu t’étais habituée à ton turban, tu me réclamas un foulard que je nouai sur ta tête pour retenir tes cheveux en arrière, comme je le faisais aussi avec les miens pour des raisons d’hygiène. Quelques mèches rebelles de tes fins cheveux d’enfant s’échappaient pendant que tu m’observais de tes yeux graves sélectionner des plantes et les mélanger pour faire des tisanes, des cataplasmes, des bâtons de fumigation.
L’arrivée de l’hiver te rendit nerveuse. La pluie se faisait plus froide et, le matin, nous trouvions une fine pellicule de gel dans le tonneau d’eau que je gardais dehors. Je devinais la cause de ton anxiété : être jetée dehors l’été t’avait laissé peu de chances de survie, mais à cette période de l’année, c’était la mort assurée. Si j’estimais qu’il était encore trop tôt pour t’apprendre à lire et écrire, ton comportement général étant encore trop sauvage, je pouvais néanmoins te donner l’illusion de m’être indispensable.
« Dis-moi, petite, fis-je alors que tu étais dans un de tes séances d’observation silencieuse, le visage grave et les sourcils froncés d’inquiétude, aurais-tu la gentillesse d’aller me chercher des plantes que j’ai oubliées ? Je ne peux pas m’arrêter de les réduire en poudre maintenant. »
Ton large sourire confirma mes soupçons. Je te guidai vers un bocal contenant de la stevia. Comme la plupart de mes plantes médicinales, je cultivais ces plants à divers endroits disséminés dans la forêt. Les animaux ne savaient rien de mes cultures et quelques enfants plus téméraires que les autres me volaient quelquefois des plantes. La prudence exigeait de ne pas toutes les conserver au même endroit. Je gardais les plus dangereuses à l’abri d’amas de ronces ou les cultivais à proximité de la cabane.
J’ajoutais quelquefois la stevia pour mes jeunes malades, pour le plaisir du goût sucré. La plante n’était pas du tout utile à ma préparation, que je destinais à un vieillard pour une infection urinaire, mais était sans danger et suffisamment peu courante pour te donner l’illusion de son efficacité. Il faudrait faire attention, toutefois : depuis que j’avais engagé toutes mes ressources dans mon éducation, et qu’il m’en faudrait encore plus pour la tienne, je n’achetais plus de sucre et la stevia se faisait encore plus précieuse.
« Merci, petite, tu m’as été d’un grand secours. C’est tellement difficile de faire ce travail seule, vois-tu, que j’aurai fort besoin d’une aide, surtout pendant l’hiver. Il y a si peu de lumière et tellement de malades, tellement de potions à préparer, mais comment vais-je faire pour tenir la cabane au chaud ? Jamais je ne pourrai entretenir le feu alors que je suis si souvent appelée au village… Comment vais-je faire ? », répétai-je d’un ton désespéré.
« Je fais le feu, moi.
— Vraiment, ferais-tu cela pour moi ? Ce serait une lourde responsabilité, t’en crois-tu capable ?
— Oui, je te promets, il y aura un bon feu, tous les jours. Il fera chaud, les poules sera heureuses.
— Alors tu es un ange qui m’est tombé du ciel pour me venir en aide. Je ne saurais comment te remercier, tant ce feu m’est nécessaire. Que veux-tu en échange de cette grande responsabilité ? »
Comme tu secouais la tête, j’insistai et tu m’avouas ton grand rêve : avoir un manteau bien chaud pour passer l’hiver. J’étais justement en train de te confectionner une épaisse cape de laine bordée de la fourrure d’un renard que j’avais abattu pendant l’été alors qu’il tournait autour de mon poulailler. Je comptais te l’offrir pour la fête du solstice. Si les bons villageois fêtaient la renaissance de leur dieu pour la Noël, les païennes que nous étions fêtions le début des jours plus longs : même si le froid n’en était qu’à ses débuts, le solstice marquait la période de l’espérance et de la foi en une nouvelle année.
« C’est beaucoup, protestai-je pour ne pas gâcher ma surprise, mais je puis te faire des moufles. »
Les moufles, je les avais déjà tricotées.
« Alors je fais du feu et tu fais des moufles. »
Dès le lendemain matin, alors que je me levais dans l’obscurité pour mes tâches matinales, je te trouvai blottie au coin du feu, endormie, les mains maculées de suie, des braises encore chaudes prouvant que tu t’étais levée au milieu de la nuit pour rallumer le feu. Je te soulevai doucement, passant tes bras encore malingres autour de mon cou, et te déposai dans mon fauteuil, où tu te lovas en boule comme un chat, resserrant mon plaid autour de toi. Tu balbutias quelques paroles dans ton sommeil et un sourire béat se dessina sur ton visage.
C’est en vain que je tentai de réprimer la bouffée de chaleur et d’amour qui m’envahit à cet instant.
Au fil des jours, tu m’illuminas de ta bonne volonté et de ta gentillesse. S’il t’arrivait encore fréquemment d’être effrayée, ce qui n’était pas surprenant après l’enfance traumatique que je t’imaginais, tu pris aussi de bonnes habitudes quant à ton hygiène et ton comportement. Peu à peu, je constatai avec un mélange de fierté et d’amusement que tu cherchais à devancer mes besoins en plantes. Tu observais mes mélanges et essayais de deviner mes demandes. Tu fronçais tes sourcils d’incompréhension quand tu te trompais et affichais une expression satisfaite lorsque tu avais raison.
Tu parlais aux poules, aussi, leur racontant en secret ce que tu apprenais lorsque tu croyais que je n’écoutais pas. Quand elles te répondaient d’un caquètement, tu poursuivais de plus belle, ajoutant de ta voix de carillon :
« Oui, c’est vrai, je dois bien parler, je dois faire attention, est-ce que tu dis que le feu commence à être moins fort ? Mais non, tu as tort, regarde comme il y a des flammes belles ! La dame dit qu’elle me donnera des moufles belles pour la fête, et toi, est-ce que tu me donneras un œuf beau ? Nous le mettrons dans le gruau, et je le partagera avec la dame parce qu’elle me donne toujours le gruau le plus bon. Peut-être que je ferai un cadeau moi aussi ? Oui, c’est vrai, elle a des sandales pas belles, je fabriquera des sandales belles et je lui donnera à la fête. J’aime quand la dame est heureuse, ça fait tout chaud dans le ventre. »
En entendant ces paroles, je reniflai bruyamment avant de marmonner quelque chose et de m’enfuir hors de la cabane, émue aux larmes. C’est alors que je vis Laurent, l’épicier du village, se diriger vers moi. Je m’inquiétai aussitôt : on ne venait me chercher que pour les urgences. Pour les maladies les plus courantes, les villageois me guettaient lors de ma tournée quotidienne.
« Qu’y a-t-il ?
— Je t’apporte ton paquet. Tu me rebats les oreilles avec ça tous les jours, alors j’ai pensé que tu voudrais l’avoir de suite.
— Un paquet, dis-tu ? »
J’attendais surtout la réponse du coven, mais je n’imaginais pas qu’ils m’enverraient… Laurent sortit de sa besace un paquet soigneusement enveloppé dans un morceau de cuir fin. Le sceau du coven, en cire bleue et composé de trois triangles entrelacés, était apposé sur la ficelle d’ortie qui le fermait. Vu le format, je savais déjà ce que le paquet contenait : le Code de la sorcellerie. Pas encore remise de ta bonté, je ne pus retenir un sourire. Si elles m’envoyaient le Code, c’est qu’elles t’acceptaient comme apprentie, ce qui te donnait un statut, une existence et des droits.
« Une bonne nouvelle ?
— Merci d’avoir faire le trajet. Reste là, je vais te donner quelque chose pour la peine. »
Je rangeai le paquet avec les autres cadeaux que j’avais prévus, le solstice étant prévu pour dans deux semaines. C’était une année si spéciale que je pouvais bien offrir à Laurent quelque chose de spécial. Ses services me seraient fort utiles à l’avenir, si je devais négocier tes besoins en plus des miens. Je sélectionnai un petit pot de miel pour les enfants et une boîte de graisse à la rose pour sa femme. Pour Laurent, je choisis un petit sachet d’une plante à fumer, légèrement euphorisante, que je gardais habituellement pour apaiser les blessés avant de les opérer.
« C’est trop, protesta-t-il, furieux des services qu’il savait que je lui demanderais en échange.
— C’est une tradition pour Noël, n’est-ce pas ? Pour ta femme et tes enfants. Ne leur dis pas d’où ça vient, ils ne t’en aimeront que plus. Celui-ci, c’est pour ta pipe, mais jamais avant de travailler, cela pourrait te rendre tout chose.
— Et combien ces présents vont-ils me coûter ?
— Rien. Ces cadeaux sont pour te remercier d’être un honnête homme qui me propose toujours d’honnêtes échanges. Je sais combien tu te démènes pour moi et je t’en suis sincèrement reconnaissante. Prends-les et ne changeons rien à notre accord, veux-tu ? »
Alors qu’il s’en allait, il marmonna suffisamment fort pour que je l’entende :
« Ça devait être une sacrément bonne nouvelle, pour que la sorcière en vienne à faire des cadeaux… »
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