Chapitre 4

Quelques semaines après ton arrivée, le froid s’intensifia. Nous étions encore en pleine adaptation, chacune de nous cherchant sa place. Je ne pouvais remplacer ta mère, tu ne pouvais être ma fille. Je voyais bien, dans tes gestes et tes sursauts, dans ta façon de te rendre invisible, que tu avais encore peur de moi, et moi j’avais déjà peur pour toi. Chaque jour, je découvrais une nouvelle facette de ton courage, de ton sérieux, de nouvelles violences que tu avais subies.

Dès les premiers jours, je constatai avec effroi tout ce que tu avais à apprendre et que la plupart des enfants savaient depuis longtemps à ton âge. Tu ignorais tout des couverts, de la lessive, des toilettes, t’asseyais sur le sol dallé au lieu d’utiliser un fauteuil, grattais tes croûtes, léchais tes doigts… une petite sauvage. Patiemment, je m’attaquai à tes mauvaises habitudes, les éradiquant l’une après l’autre et bouillant de ne pouvoir te changer tout de suite.

Il me fallait aussi m’acquitter de mes fonctions, et j’étais souvent dehors. Pour te rassurer après une longue période de pénurie, je m’assurai de te laisser quantité de tisane et de gruau. Après ton copieux premier repas, tu ne mangeais plus qu’en petites quantités, la faute à ton estomac resserré par des années de malnutrition. L’hiver ne me permettait pas de t’apporter tous les fruits et légumes frais dont tu avais besoin, aussi puisais-je dans mes bocaux en sachant que la fin de l’hiver serait pénible et que dès les premiers beaux jours, il me faudrait aller cueillir les jeunes pousses pour amener de la verdure dans nos assiettes.

La seule bonne nouvelle de notre début de cohabitation fut l’éradication des poux, qui avaient succombé à l’étouffement. Après un dernier shampoing, j’égalisai ta coupe et tu perdis tes doigts dans tes cheveux soyeux, émerveillée de leur douceur. Puis, comme tu t’étais habituée à ton turban, tu me réclamas un foulard que je nouai sur ta tête pour retenir tes cheveux en arrière, comme je le faisais aussi avec les miens pour des raisons d’hygiène. Quelques mèches rebelles de tes fins cheveux d’enfant s’échappaient pendant que tu m’observais de tes yeux graves sélectionner des plantes et les mélanger pour faire des tisanes, des cataplasmes, des bâtons de fumigation.

L’arrivée de l’hiver te rendit nerveuse. La pluie se faisait plus froide et, le matin, nous trouvions une fine pellicule de gel dans le tonneau d’eau que je gardais dehors. Je devinais la cause de ton anxiété : être jetée dehors l’été t’avait laissé peu de chances de survie, mais à cette période de l’année, c’était la mort assurée. Si j’estimais qu’il était encore trop tôt pour t’apprendre à lire et écrire, ton comportement général étant encore trop sauvage, je pouvais néanmoins te donner l’illusion de m’être indispensable.

« Dis-moi, petite, fis-je alors que tu étais dans un de tes séances d’observation silencieuse, le visage grave et les sourcils froncés d’inquiétude, aurais-tu la gentillesse d’aller me chercher des plantes que j’ai oubliées ? Je ne peux pas m’arrêter de les réduire en poudre maintenant. »

Ton large sourire confirma mes soupçons. Je te guidai vers un bocal contenant de la stevia. Comme la plupart de mes plantes médicinales, je cultivais ces plants à divers endroits disséminés dans la forêt. Les animaux ne savaient rien de mes cultures et quelques enfants plus téméraires que les autres me volaient quelquefois des plantes. La prudence exigeait de ne pas toutes les conserver au même endroit. Je gardais les plus dangereuses à l’abri d’amas de ronces ou les cultivais à proximité de la cabane.

J’ajoutais quelquefois la stevia pour mes jeunes malades, pour le plaisir du goût sucré. La plante n’était pas du tout utile à ma préparation, que je destinais à un vieillard pour une infection urinaire, mais était sans danger et suffisamment peu courante pour te donner l’illusion de son efficacité. Il faudrait faire attention, toutefois : depuis que j’avais engagé toutes mes ressources dans mon éducation, et qu’il m’en faudrait encore plus pour la tienne, je n’achetais plus de sucre et la stevia se faisait encore plus précieuse.

« Merci, petite, tu m’as été d’un grand secours. C’est tellement difficile de faire ce travail seule, vois-tu, que j’aurai fort besoin d’une aide, surtout pendant l’hiver. Il y a si peu de lumière et tellement de malades, tellement de potions à préparer, mais comment vais-je faire pour tenir la cabane au chaud ? Jamais je ne pourrai entretenir le feu alors que je suis si souvent appelée au village… Comment vais-je faire ? », répétai-je d’un ton désespéré.

« Je fais le feu, moi.

— Vraiment, ferais-tu cela pour moi ? Ce serait une lourde responsabilité, t’en crois-tu capable ?

— Oui, je te promets, il y aura un bon feu, tous les jours. Il fera chaud, les poules sera heureuses.

— Alors tu es un ange qui m’est tombé du ciel pour me venir en aide. Je ne saurais comment te remercier, tant ce feu m’est nécessaire. Que veux-tu en échange de cette grande responsabilité ? »

Comme tu secouais la tête, j’insistai et tu m’avouas ton grand rêve : avoir un manteau bien chaud pour passer l’hiver. J’étais justement en train de te confectionner une épaisse cape de laine bordée de la fourrure d’un renard que j’avais abattu pendant l’été alors qu’il tournait autour de mon poulailler. Je comptais te l’offrir pour la fête du solstice. Si les bons villageois fêtaient la renaissance de leur dieu pour la Noël, les païennes que nous étions fêtions le début des jours plus longs : même si le froid n’en était qu’à ses débuts, le solstice marquait la période de l’espérance et de la foi en une nouvelle année.

« C’est beaucoup, protestai-je pour ne pas gâcher ma surprise, mais je puis te faire des moufles. »

Les moufles, je les avais déjà tricotées.

« Alors je fais du feu et tu fais des moufles. »

Dès le lendemain matin, alors que je me levais dans l’obscurité pour mes tâches matinales, je te trouvai blottie au coin du feu, endormie, les mains maculées de suie, des braises encore chaudes prouvant que tu t’étais levée au milieu de la nuit pour rallumer le feu. Je te soulevai doucement, passant tes bras encore malingres autour de mon cou, et te déposai dans mon fauteuil, où tu te lovas en boule comme un chat, resserrant mon plaid autour de toi. Tu balbutias quelques paroles dans ton sommeil et un sourire béat se dessina sur ton visage.

C’est en vain que je tentai de réprimer la bouffée de chaleur et d’amour qui m’envahit à cet instant.

Au fil des jours, tu m’illuminas de ta bonne volonté et de ta gentillesse. S’il t’arrivait encore fréquemment d’être effrayée, ce qui n’était pas surprenant après l’enfance traumatique que je t’imaginais, tu pris aussi de bonnes habitudes quant à ton hygiène et ton comportement. Peu à peu, je constatai avec un mélange de fierté et d’amusement que tu cherchais à devancer mes besoins en plantes. Tu observais mes mélanges et essayais de deviner mes demandes. Tu fronçais tes sourcils d’incompréhension quand tu te trompais et affichais une expression satisfaite lorsque tu avais raison.

Tu parlais aux poules, aussi, leur racontant en secret ce que tu apprenais lorsque tu croyais que je n’écoutais pas. Quand elles te répondaient d’un caquètement, tu poursuivais de plus belle, ajoutant de ta voix de carillon :

« Oui, c’est vrai, je dois bien parler, je dois faire attention, est-ce que tu dis que le feu commence à être moins fort ? Mais non, tu as tort, regarde comme il y a des flammes belles ! La dame dit qu’elle me donnera des moufles belles pour la fête, et toi, est-ce que tu me donneras un œuf beau ? Nous le mettrons dans le gruau, et je le partagera avec la dame parce qu’elle me donne toujours le gruau le plus bon. Peut-être que je ferai un cadeau moi aussi ? Oui, c’est vrai, elle a des sandales pas belles, je fabriquera des sandales belles et je lui donnera à la fête. J’aime quand la dame est heureuse, ça fait tout chaud dans le ventre. »

En entendant ces paroles, je reniflai bruyamment avant de marmonner quelque chose et de m’enfuir hors de la cabane, émue aux larmes. C’est alors que je vis Laurent, l’épicier du village, se diriger vers moi. Je m’inquiétai aussitôt : on ne venait me chercher que pour les urgences. Pour les maladies les plus courantes, les villageois me guettaient lors de ma tournée quotidienne.

« Qu’y a-t-il ?

— Je t’apporte ton paquet. Tu me rebats les oreilles avec ça tous les jours, alors j’ai pensé que tu voudrais l’avoir de suite.

— Un paquet, dis-tu ? »

J’attendais surtout la réponse du coven, mais je n’imaginais pas qu’ils m’enverraient… Laurent sortit de sa besace un paquet soigneusement enveloppé dans un morceau de cuir fin. Le sceau du coven, en cire bleue et composé de trois triangles entrelacés, était apposé sur la ficelle d’ortie qui le fermait. Vu le format, je savais déjà ce que le paquet contenait : le Code de la sorcellerie. Pas encore remise de ta bonté, je ne pus retenir un sourire. Si elles m’envoyaient le Code, c’est qu’elles t’acceptaient comme apprentie, ce qui te donnait un statut, une existence et des droits.

« Une bonne nouvelle ?

— Merci d’avoir faire le trajet. Reste là, je vais te donner quelque chose pour la peine. »

Je rangeai le paquet avec les autres cadeaux que j’avais prévus, le solstice étant prévu pour dans deux semaines. C’était une année si spéciale que je pouvais bien offrir à Laurent quelque chose de spécial. Ses services me seraient fort utiles à l’avenir, si je devais négocier tes besoins en plus des miens. Je sélectionnai un petit pot de miel pour les enfants et une boîte de graisse à la rose pour sa femme. Pour Laurent, je choisis un petit sachet d’une plante à fumer, légèrement euphorisante, que je gardais habituellement pour apaiser les blessés avant de les opérer.

« C’est trop, protesta-t-il, furieux des services qu’il savait que je lui demanderais en échange.

— C’est une tradition pour Noël, n’est-ce pas ? Pour ta femme et tes enfants. Ne leur dis pas d’où ça vient, ils ne t’en aimeront que plus. Celui-ci, c’est pour ta pipe, mais jamais avant de travailler, cela pourrait te rendre tout chose.

— Et combien ces présents vont-ils me coûter ?

— Rien. Ces cadeaux sont pour te remercier d’être un honnête homme qui me propose toujours d’honnêtes échanges. Je sais combien tu te démènes pour moi et je t’en suis sincèrement reconnaissante. Prends-les et ne changeons rien à notre accord, veux-tu ? »

Alors qu’il s’en allait, il marmonna suffisamment fort pour que je l’entende :

« Ça devait être une sacrément bonne nouvelle, pour que la sorcière en vienne à faire des cadeaux… »

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

Chapitre 3

La question des poux me pesait. A quoi servait donc de te laver, de te vêtir chaudement, de t’aimer et de t’éduquer, de te protéger et de te redonner confiance, si je n’étais pas capable d’éradiquer quelques nuisibles ? J’avais pourtant lu quelque chose là-dessus, mais je n’arrivais pas à me le remémorer. C’était indigne d’une sorcière ! me fustigeai-je. Je fermai les yeux quelques instants. J’avais nécessairement pris des notes ; je prenais toujours des notes. Je notais tout ce qui avait la moindre utilité.

Où avais-je pu ranger ces informations ? Si j’avais hérité de quelques livres de la vieille, ma bibliothèque médicale se composait majoritairement de feuilles éparses, que je cousais en recueils autour de différents thèmes. Rassembler toutes ces connaissances m’avait pris des années et exigeait beaucoup de moi, mais je ne le regrettais pas, pas plus que je ne regrettais les règles que j’avais enfreintes : j’étais bien trop maligne pour me faire prendre.

Enrichir mes connaissances médicales était une gageure : si le coven s’enorgueillait de posséder ces informations et de les transmettre, génération après génération, tout était fait pour que les sœurs n’en sachent jamais plus que le Conseil. La connaissance était un pouvoir qu’elles gardaient jalousement et faisaient payer très cher. Nous avions en effet la possibilité d’emprunter tout ouvrage que nous jugions nécessaire, et le coven nous envoyait régulièrement une liste de nouvelles acquisitions, qu’il s’agisse de connaissances de l’Avant ou de recherches récemment menées. Mais en pratique, chaque emprunt coûtait si cher qu’il était impossible d’emprunter plus de trois ouvrages par an, quand il nous en aurait fallu une vingtaine pour enrichir réellement nos connaissances.

Avec des soeurs, nous avions donc monté une affaire très prospère : chacune de nous décidait à l’avance quels ouvrages elle emprunterait et communiquait sa liste aux autres. Une fois la question des doublons résolue, nous faisions tourner les ouvrages ou nos notes aux autres sœurs. Ainsi, chacune de nous pouvait lire douze ouvrages et recopier les notes prises sur une trentaine d’autres.

Evidemment, cela demandait beaucoup de papier, d’encre et de plumes. Là encore, je devais donner de mon temps et de mon ingéniosité pour les gagner. Le curé du village pouvait s’en procurer à loisir auprès du diocèse. S’il répugnait à confier à une femme, et encore plus à une sorcière, des outils utiles à la connaissance, il était suffisamment instruit pour connaître l’origine des maladies. J’avais donc profité de sa phobie, comprise depuis bien longtemps, pour lui proposer un troc avantageux pour nous deux : il me commanderait autant de papier, d’encre et de plumes que je lui en demanderais, pendant que je préparerais tous les corps des défunts morts de maladies.

Ce n’était pas dans mes attributions : les sorcières n’étaient chargées que des condamnés à mort et des surnuméraires. Nous avions toutes nos propres cérémonies pour les nés-en-trop : certaines les enveloppaient dans un linge blanc, d’autres avaient aménagé un petit cimetière anonyme, d’autres encore les abandonnaient aux carnassiers pour faire disparaître ces enfants de la honte. La vieille les enterrait nus, si peu profond que les tombes étaient souvent ouvertes par des animaux. Pour ma part, je les momifiais avec soin avant de les ranger dans des casiers aménagés dans la profondeur d’une grotte.

Pour finir, il y avait eu la question des bougies pour étudier, des ustensiles et des ingrédients des potions. Pour les bougies, j’avais instauré très tôt un barème de soins, payable uniquement en bougies. Il était facile pour les villageois, qui pouvaient toucher de l’argent, de s’en procurer, et cela leur convenait mieux que le grain ou la volaille exigés par la vieille : ils pouvaient se passer de lumière, pas de nourriture. Pour le reste, j’avais désigné plusieurs villageois comme fournisseurs : le forgeron ne pouvait me payer qu’en scalpels, couteaux, machettes, ou leur aiguisage régulier ; l’épicier devait me fournir plantes, huiles essentielles et composants chimiques ; la tenancière du bar devait me procurer des fioles, des jarres et des bocaux de conserve.

Après plusieurs années, mon organisation était bien rodée. Je venais de finir un ouvrage fort intéressant sur les maladies de la peau, sur lequel j’avais pris des notes précises et réalisé de nombreux croquis. Ce n’était pas là que j’avais vu cette potion contre les poux, c’était dans les notes d’une sœur… des notes sur les principales maladies infantiles. Je les avais recopiées même si je connaissais la plupart des symptômes, me faisant la réflexion que je pourrais les échanger. J’avais donc dû rassembler ces notes en un recueil unique. Je consultai les tranches des plus petits recueils et tombai rapidement sur celui que je cherchais.

La sœur n’avait pas pris le soin d’organiser ses notes, d’établir un sommaire ou de numéroter ses pages, comme je le faisais systématiquement. Il n’y avait pas non plus de croquis, de description ou d’annotation personnelle. Ça n’avait pas grande importance pour un sujet si commun, mais ça expliquait pourquoi mes notes étaient aussi recherchées dans notre cercle informel : elles étaient souvent aussi intéressantes que l’ouvrage lui-même.

Maladies respiratoires : page 5
Maladies de digestion : page 12
Maladies de la peau : pages 21
Maladies de la croissance : page 32
Blessures ouvertes : page 40
Blessures avec fracture : page 66
Handicaps : page 71
Contrôle des naissances, enfants surnuméraires : page 95
Divers problèmes sans gravité : page 112

J’avais moi-même ajouté les chapitres sur les blessures, le handicap et le contrôle des naissances. Aucun recueil de notes n’avait de valeur s’il était incomplet. Je commençai par consulter le chapitre sur les maladies de peau : allergies, rougeole, brûlures…, avant de me pencher sur les « divers problèmes sans gravité ». Le traitement par défaut était, comme je le savais déjà, de raser la tête de l’enfant puis de le traiter au vinaigre pendant les premières semaines de la repousse. Je refusais cette solution : tu n’étais pas en état de supporter une telle humiliation. Plus bas, il y avait des remarques sur d’autres solutions pour repousser poux et lentes.

Je souris : je tenais la solution. J’avais justement eu de l’épicier un flacon d’huile de lavande pure l’année précédente, qui nous avait valu une dispute : s’il soutenait qu’elle me serait fort utile, elle n’était pas dans les ingrédients dont j’avais le plus besoin. Ma colère était justifiée, avais-je pensé lors de mon dernier inventaire : dix-huit mois plus tard, je n’avais toujours pas ouvert le flacon.

Cette huile me serait utile, finalement. Posée en grandes quantités, peut-être mélangée avec d’autres huiles et la tête serrée dans un turban, elle étoufferait poux et lentes, repousserait les autres nuisibles et pourrait aussi servir de masque régénérant pour tes cheveux et ta peau. Il faudrait laisser mariner tout cela un certain temps, d’après les notes que j’avais sous les yeux, les lentes pouvaient éclore jusqu’à 10 jours après la ponte.

Je passai la moitié de l’après-midi sur tes cheveux. D’abord, je les peignai longuement, les faisant sécher au coin du feu. Même asséchés par le savon et les nœuds, ils avaient une jolie couleur chocolat et bouclaient naturellement. Ensuite, je frottai ton cuir chevelu avec une bonne dose de vinaigre, ce qui fit dégorger de l’huile naturelle. Une fois les cheveux à nouveau secs, j’appliquai un mélange d’huile de lavande, d’huile d’olive et de graisse de canard. Je frottai, peignai, frottai encore, puis entortillai tes cheveux sur eux-mêmes et serrai ta tête dans des bandes de tissu.

Restait à déterminer combien de temps tu devrais étouffer là-dedans. Il me restait les deux tiers de mon mélange. Autant tout utiliser, puisque les enfants du village étaient tondus lors des épidémies de poux.

« Tu vas garder ce turban pendant cinq jours, fis-je en levant tous les doigts de la main, et on fera deux autres poses. Vois-tu combien de temps cela fera au total ? »

Tu levas les doigts d’une main, puis deux doigts de l’autre. Tu ne paraissais pas convaincue par toi-même. Je secouai la tête.

« Montre-moi jusqu’à combien tu sais compter en touchant tes doigts.

— Un, deux, trois…

— Quatre.

— Quatre, cinq.

— Et l’autre main ?

— Un, deux, trois, quatre, cinq.

— Non, regarde. Un, deux, trois, quatre cinq, fis-je en touchant les doigts de sa m main gauche. Six, sept, huit, neuf, dix, ajoutai-je en touchant les doigts de sa main droite. Toi, tu as neuf ans, ça fait ça de doigts, et je levai neuf doigts. Connais-tu ces nombres ?

— Non.

— Alors comment sais-tu quel âge tu as ?

— Elle a dit : tu as neuf ans, tu manges trop, va chercher du travail ailleurs et reviens jamais.

— Qui t’a dit ça ?

— La dame chez qui je fabrique des sandales. Elle vend les sandales pour m’acheter à manger, mais je coûte trop cher parce que je ne fabrique pas assez de sandales. »

C’était donc pour cela qu’elle avait de si jolies sandales ! Elle se les était tressées elle-même. De ce que je savais de celles que je me tressais moi-même, il fallait un jour ou deux pour une paire, et elles étaient vendues six euros. Si bien tressées, on pouvait peut-être en tirer huit ou dix euros. C’était bien assez pour nourrir une enfant. A la ville, on croisait des marchands de sandales qui en fabriquaient deux ou trois paires par jour et qui pouvaient nourrir toute leur famille ainsi.

« Combien en fabriquais-tu ? »

Elle pinça les lèvres et fronça les sourcils. Je levai mes doigts les uns après les autres, répétant les chiffres jusqu’à dix.

« Sept sandales, mais je fabrique que les sandales pour les adultes, alors ça prend plus de temps. Pour moi, ça va vite, mais souvent, je suis trop fatiguée. »

Je ne pus me retenir et la serrai dans mes bras. Cette pauvre enfant avait été exploitée. Par sa mère, peut-être, ou par quelque autre femme qui l’avait recueillie en sachant qu’elle n’avait aucun statut et aucun droit. Si elle se plaignait, elle irait renforcer les rangs des enfants-soldats, et le jour où elle n’avait plus rapporté assez, on l’avait chassée. Quand je la relâchai, elle semblait soucieuse.

« Qu’est-ce qu’il y a, petite ? »

Elle se mit à pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je la serrai à nouveau dans mes bras et la berçai doucement jusqu’à ce qu’elle se calme.

« Je comprends que tu sois triste, fis-je au bout d’un moment, quand ses sanglots se calmèrent. Je comprends que tu sois en colère, que tu aies peur, mais ici, tu auras autant à manger que tu veux et je ne te ferai jamais de mal. Jamais. Je te traiterai bien. Je te le promets. Alors si tu veux, tu peux me faire part de ce qui te cause cette tristesse, pour qu’on trouve une solution ensemble. »

Je la tins devant moi, les yeux dans les yeux. Elle avait le visage souillé de larmes. Je tirai de ma poche mon mouchoir et l’essuyai, puis le lui tendis pour qu’elle se mouche. Elle me regarda aussi désarmée que lorsque je lui avais tendu le savon. Il faudrait donc tout lui apprendre.

« Pince tes lèvres et souffle fort avec le nez pour le déboucher. Tu positionnes le mouchoir comme ça et tu pinces tes narines avec tes doigts. Souffle avec le nez et quand ça bloque, tu desserres un peu les doigts. Je te montre, fis-je en tenant le mouchoir sur son nez. Souffle. Tu vois ? Recommence toute seule et quand tu respireras facilement du nez, tu me diras ce qui te rend si triste. »

Elle resta un long moment silencieuse. Je m’assis en tailleur à côté d’elle et attendis. Je savais qu’il lui faudrait du temps, beaucoup de temps. Beaucoup d’amour et de sécurité, pas seulement du gruau et des vêtements chauds. Finalement, elle prit une grande inspiration et bégaya en cherchant à parler trop vite :

« Tu as dit que tu me gardes mais je coûte cher et je travaille pas vite. Et puis, je ne sais faire que des sandales et toi tu es une sorcière et tu as déjà des sandales et tu ne peux pas vendre d’autres sandales. Tu vas me chasser comme la dame et je sais pas où je vais aller parce qu’il fait froid et que je suis un monstre. »

Une énorme boule se forma dans ma gorge. C’était donc ça ! Mais comment lui faire croire que je ne lui demanderais rien en échange ? Je lui avais donné déjà tellement d’ordres et elle avait grandi dans l’idée que sa nourriture n’était pas gratuite.

« Tu as raison. Voilà ce que je te propose : un autre travail. Celui-là, je sais que tu pourras le faire correctement. Pour l’instant, ton travail sera de manger et de dormir, autant que tu peux. Ce ne sera pas simple et tu devras faire de gros efforts. Ensuite, quand tu n’arriveras plus à dormir la journée, tu changeras de travail. Tu devras jouer et apprendre tout ce qu’un enfant normal sait à ton âge. Ce sera encore plus difficile.

» Quand tu seras prête, je t’apprendrai à lire, à écrire et à compter. Je t’apprendrai le nom des plantes, comment faire les potions, comment soigner des gens. Pendant tout ce temps, tant que tu es de bonne volonté dans ton travail, tu mérites d’avoir de bons repas, un lit confortable où dormir, des vêtements chauds. Tu peux rire si tu es heureuse, pleurer si tu es triste, crier si tu es en colère. Tu peux me parler de ce qui te tracasse pour qu’on trouve des solutions ensemble, te reposer si tu es fatiguée ou si tu es malade, aller et venir comme tu veux dès qu’on aura l’accord du coven pour ça. Est-ce que ce travail te convient ? »

Tu réfléchis longtemps, cherchant à quel moment je pouvais te jeter dehors. Tu ne trouvas rien à redire et acquiesças d’un signe de tête.

« Alors, tu me gardes ?

— Je te l’ai déjà dit, petite. Oui, je te garde. Mange encore un peu et va dormir. »

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

Chapitre 2

Une surnuméraire. Je ne savais pas comment tu avais échappé à la sorcière de ton secteur, mais tu étais là. Aucune existence légale, aucun avenir. Tu avais sans doute vécu cachée comme un secret honteux, à peine nourrie, à peine aimée, pas du tout éduquée. Dieu seul savait pourquoi tu avais quitté ton enfer initial pour cet autre, à cette époque où on ne pardonne pas plus à une enfant d’être née qu’à une adulte d’avoir choisi ce statut indigne.

Au moins, tu m’avais prouvé que tu étais volontaire, que tu écoutais les consignes et que tu savais où était ton intérêt. Par l’entrebâillement de la porte, je te regardais dormir, ta longue tignasse émergeant des fourrures où tu étais lovée, en boule, comme la chatte que j’avais autrefois recueillie et qui avait disparu. Tu semblais paisible, le sommeil lourd pour la première fois depuis des semaines, au chaud, le ventre plein.

Une bouffée de chaleur m’envahit. Je la connaissais et je savais qu’il n’y a de pire ennemi que l’amour. L’amour d’une mère, puis sa haine, était la cause de tes tourments. J’allais te garder, plus parce que je ne pourrais me résoudre à t’abandonner que parce que je te l’avais promis. Mes réserves alimentaires me le permettaient et j’apprécierai d’avoir de l’aide pour me plonger dans mes études. Ce serait des soucis, aussi. Il faudrait que je te mette en règle vis-à-vis du coven et du village, que je te remplume, que tu te sentes en sécurité, que je t’apprenne à manger avec un couteau et une fourchette. Ensuite, pendant les longues soirées d’hiver, le vrai travail commencerait : t’apprendre à lire, à écrire, à compter, les noms des plantes et leurs usages, les emplacements des os et des organes.

Pour avoir été à ta place, je savais peu ou prou comment convaincre le coven de te garder. La vieille m’avait souvent raconté ce qu’elle avait écrit dans la courte lettre qu’elle leur avait adressée. L’idée était de ne pas entrer dans les détails afin qu’elles en tirent les conclusions qu’elles voulaient, tout en insistant sur l’urgence de la situation. Le plus difficile serait de garder le secret de ton inexistence jusqu’à ce que tu sois à l’abri dans le cercle des sœurs, fût-ce comme apprentie.

A présent que tu étais sous ma garde, je devais te sauver la vie. La vie. S’il y a une chose que toutes les sorcières connaissent, c’est sa valeur. Les vies qu’on sauve au détriment des autres, les vies qu’on prend pour sauver les autres. Comment avais-tu pu survivre ? ta génitrice avait-elle accouché en cachette ? avait-elle réussi à cacher un autre enfant, né avant toi et ayant un statut ? Un jour peut-être, tu me raconterais. Peut-être que tu oublierais, que tu garderais la honte de ton passé hors de nos vies. Moi, je n’avais jamais parlé de mon histoire à la vieille et elle n’avait pas posé de question. Elle disait parfois : « Ne pose pas de question dont tu ne veuilles connaître la réponse », et elle avait raison.

Dehors, le jour pointait. Je profitai de la lumière du matin pour sortir d’une caisse de paille mon nécessaire d’écriture. Suçotant le bout de ma plume en acier pour la réchauffer et l’humidifier, je réfléchis. Que dire ? Le moins possible, l’urgence, une vérité partielle que personne ne pourrait contredire, même si l’entière vérité s’éventait un jour.

Mes bien chères sœurs,

Je sollicite votre aide pour une situation grave. Comme moi autrefois, une enfant s’est présentée à ma porte, à peine assez forte pour marcher. Elle est en état de sous-nutrition et parle à peine, probablement traumatisée par plusieurs mois de vie dans la nature. Je lui donne sept ou huit ans, mais elle est peut-être plus âgée. Je lui poserai davantage de questions quand elle sera en état d’y répondre, mais dans l’attente, pourriez-vous vous renseigner sur son compte ? et dans l’hypothèse où personne ne la réclamerait, me délivrer pour elle une autorisation d’apprentissage ?

Avec ma sincère gratitude pour votre prompte réponse,

▽ Saint-Yvain-sur-Li

Je pliai soigneusement la feuille et la cachetai. De la cire ordinaire, puisque je n’avais plus de cire colorée et que je ne voyais pas l’utilité de m’en procurer, marquée du sceau spécifique des sorcières : un triangle pointe en bas. On disait que ce signe portait malheur, mais pour moi, il protégeait la correspondance.

Il faudrait que j’aille au village au plus vite pour faire suivre mon billet au coven. Tout dépendait d’elles, à présent : ta vie, ta liberté, ton avenir. Ça ne devrait pas poser de problème majeur : je me proposais de te garder, ce qui arrangerait leurs affaires, la crise de la vocation et la suppression à la naissance des filles surnuméraires. En attendant, tu ne pourrais pas quitter les abords immédiats de la cabane. Une fois entrée dans le coven, tu aurais une existence. Tu n’aurais pas besoin de nom ou de filiation pour cela : les sorcières, pour prix de leurs privilèges, vivaient en marge de la société. A présent que tu avais quitté la quiétude de ton foyer, ce serait ton cas, quoi qu’il arrive, et tu serais mieux avec moi qu’à servir de chair à canon dans quelque inepte opération de maintien de la paix.

Pendant que tu dormais, je pris des mesures pour t’accueillir plus dignement. Tu ne pouvais pas dormir avec moi, aussi utilisai-je le réduit qui me servit autrefois de chambre et qui, étant orienté plein sud et proche de la cheminée, me servait de séchoir à plantes. Tu y serais au chaud. Il me fallut ranger les plantes prêtes à l’usage, accrocher plus près du plafond les autres, préparer une paillasse propre, brosser de vieilles fourrures, retrouver mes robes de laine d’adolescente, les raccourcir d’un ourlet.

L’odeur d’un épais gruau au lard te réveilla vers midi. Le ciel était gris, il faisait froid. C’était la première fois que je te voyais en pleine lumière, la première fois que je faisais face à ta crasse : ta peau sale, tes cheveux ternes et emmêlés, des brindilles accrochées dans cette touffe, tes ongles noirs. Seules tes sandales d’herbes séchées étaient en bon état. Tu soufflais dans tes mains en regardant l’âtre avec tes yeux brillants d’envie, ta simple chemise tombant sur ton corps maigre. Tu étais dans un piteux état.

Je te servis un grand bol de mon épais gruau et t’ordonnai de le manger avec la cuillère. Je te montrai le geste et, si tes gestes restaient hésitants, tu fis preuve d’une étonnante bonne volonté, manifestement désireuse de faire tout ce que je te dirais pour garder ta place chez moi. Pendant que tu mangeais, le gruau échauffant tes joues de plaisir, je mis mon plus grand chaudron dans l’âtre pour y faire bouillir de l’eau. Je savais que tu ne te plaindrais pas si j’exigeais que tu te laves à l’eau froide, mais un bain chaud serait plus agréable. Je prenais moi-même un bain tous les dimanches, pendant que les villageois étaient à la messe.

Tu observais mes gestes pendant que je ramenais ma baignoire au milieu de la cuisine, installais une rigole jusqu’aux latrines et la remplissais d’eau, alternant des jarres d’eau chaude et d’eau froide et testant régulièrement la température avec la main pour en faire un bain confortable.

« Viens. Enlève tes sandales et entre avec ta chemise. J’ai sorti des robes en laine pour toi, elles te tiendront chaud. »

Je t’aidai à monter dans la baignoire et te fis asseoir. Un sourire extatique se peignit sur ton visage.

« Est-ce la première fois que tu prends un bain ?

— Oui.

— T’es-tu déjà lavée ? »

Je te tendis un pain de savon et un linge un peu épais. Tu m’interrogeai du regard. Pauvre enfant, pensai-je avant de te guider.

« C’est du savon. Plonge ta tête sous l’eau pour mouiller tes cheveux. Maintenant, mets-toi debout. Frotte tout ton corps avec le savon. Tu peux en mettre sur le tissu, ça le lavera aussi. Les cheveux, maintenant. Frotte le crâne avec le bout des doigts, fais des ronds. Pour finir, le visage. Attention à ne pas t’en mettre dans les yeux, ça brûle. Assieds-toi doucement, puis plonge dans l’eau quand tu es prête. Il faudra te frotter sous l’eau pour que le savon parte. Félicitations, c’est très bien. A présent, recommence entièrement, toute seule. »

Ta peau reprenait peu à peu la couleur beige tendre des enfants, et tes cheveux faisaient un tas dans ton dos. Je répugnais à les couper courts, mais je ne pouvais pas brosser une telle tignasse. Je n’avais pas le choix. Lorsque je m’emparai de mes ciseaux, tu eus un mouvement de recul, un mouvement de pure terreur qui me glaça le cœur. Que t’avait-on fait ? Doucement, je me plaçai à côté de toi et tirai sur une mèche de mes propres cheveux. Un coup sec et la mèche me resta dans les doigts. Tu te détendis un peu, mais sans me présenter tes cheveux pour autant.

« Adosse-toi à la baignoire, je vais raccourcir tes cheveux. Jusqu’à cette longueur, précisai-je en traçant une ligne du doigt le long de ses omoplates. Tu ne sentiras rien. »

Tu me regardas longuement de tes grands yeux noirs, comme pour jauger de ma sincérité et de la douleur qui t’attendait, puis tu fis ce que je demandais. Je donnai de grands coups de ciseaux. Si tu frémis la première fois, tu te détendis après. Personne ne t’avait jamais coupé les cheveux, j’ignorais même si on te les avait déjà brossés. Pendant cette opération, j’auscultai ton cuir chevelu et y trouvai des poux. Dans d’autres circonstances, je t’aurais rasé la tête, mais ton état psychologique ne le permettait pas.

Pendant que tu te prélassais dans l’eau, je balayai les cheveux et réfléchis à la suite. Plus que ton état de santé ou ton manque d’éducation, les maltraitances que tu avais subies m’ulcéraient. Il faudrait du temps, beaucoup de temps. Une chose à la fois. Je te fis sortir de la baignoire, t’enveloppai dans un épais drap de coton et te fis enfiler l’une de mes chemises à manches courtes et une robe de laine. Tu flottais dedans mais tu ressemblais à n’importe quelle enfant sortant d’un bain. Propre et calme.

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

Chapitre 1

Je me réveillai en sursaut, un goût de bile dans la bouche. Un vieux cauchemar revenait me hanter. Je touchai la large cicatrice sur mon avant-bras droit : autrefois brûlante et purulente, elle s’était assainie grâce aux bons soins de la vieille. J’ignorais pourquoi j’étais la seule survivante : la fumée aurait dû me tuer comme les autres, mais je savais pourquoi j’avais atterri là : chassée à coups de pierres parce que je portais malheur, j’avais suivi le chemin, marché des jours dans des délires de fièvre et m’étais réveillée, mes plaies entourées de bandages, dans le lit de la vieille. Elle n’avait pas posé de questions et m’avait adoptée. Comme elle le disait parfois d’un ton bourru, il lui fallait une apprentie et j’étais assez vive et tenace pour apprendre.

Je chassai ces pensées, me replongeant dans le présent bien réel. Quelque chose n’allait pas, quelque chose qui ne venait pas de mon lointain passé mais de l’obscurité. Etais-je la cible d’un de ces groupuscules anti-sorcellerie ? Pour autant que je savais, ces groupes torturaient les sorcières avant de les brûler vives, exactement comme l’Inquisition du Moyen Age. Malgré les arrestations et les procès exemplaires qui avaient lieu, des sœurs continuaient de mourir. Le froid m’étreignit lorsque je quittai la chaleur des fourrures. J’enfilai prestement ma lourde tunique de laine, mes mitaines, et glissai mes pieds dans mes sandales de fibres. Je serai plus à l’aise que dans mes gros sabots et je n’avais pas assez de cuir pour salir mes chaussons d’intérieur.

J’entrouvris en silence les volets de ma chambre, laissant le froid humide de l’automne entrer, et tendis l’oreille. Il n’y avait que le silence, me rassurai-je, m’apprêtant à rire de cette terreur puérile, mais un bruit me fit sursauter et je dus plaquer ma main sur ma bouche pour ne pas hurler. Ce bruit, c’était le pas léger de quelqu’un qui ne veut pas être entendu. La terreur s’insinua dans mon esprit comme un venin : en dehors d’un groupuscule, personne n’aurait eu intérêt à me surprendre. Au village, on reconnaissait mon savoir-faire, on me craignait autant qu’on me respectait. Même en cas d’urgence, on aurait frappé à la porte.

En deux pas, je rejoignis la machette accrochée au mur. J’en avais dans chaque pièce pour me prémunir contre les renards et les chiens errants qui attaquaient mes poules et se montraient téméraires pendant l’hiver. J’en pris une autre, plus grande et récemment affûtée, dans le garde-manger, et sortis par la porte de derrière, une machette dans chaque main, leurs sangles soigneusement attachées à mes poignets, prête à en découdre. Peut-être qu’ils finiraient par me tuer, mais j’en emporterais autant que je pourrais avec moi.

Je contournai la cabane, les yeux à présent tout à fait habitués à la pénombre. J’avais passé beaucoup de temps à dégager les alentours pour y aménager mon jardin d’herboriste et me félicitai à présent de cette heureuse coïncidence. J’avais moins peur et suivis les bruits de pas jusqu’au poulailler. Un endroit étrange pour se cacher avant une attaque, mais je ne comprenais pas non plus cette haine anti-sorcières. Il fallait être idiot pour mettre en danger toute une communauté en la privant de médecin.

Dans le silence de la forêt, jamais tout à fait silencieux, ma respiration semblait résonner et mes armes, tenues devant moi, reflétaient une lueur bleutée. Où étaient-ils ? allaient-ils me sauter à la gorge, me ceinturer, tomber du ciel comme des archanges mortels ? Je secouai la tête. Je devais arrêter de lire de la poésie épique avant de dormir, ça me faisait perdre la tête. Scrutant la pénombre, je cherchais des mouvements furtifs, des silhouettes. Ils étaient là, j’étais à leur portée et l’attente, le silence, me nouaient les entrailles.

« Qui va là ? Montrez-vous ! »

Un faible cri, tout juste le couinement d’une souris, émana du poulailler. Je t’attrapai d’une main et te menaçai d’une machette de l’autre. Tu te débattis, feulant dans la nuit, mais tu étais trop faible pour lutter contre moi. Des années d’une vie à la dure, à porter mon eau, couper mon bois, récolter ma nourriture, soigner des blessés, soulever des cadavres, accoucher des femmes, ça vous développe une musculature nerveuse et sèche.

« Que fais-tu là ? Réponds, si tu ne veux pas que je te change en grenouille ! »

Au fond, peu m’importait. Tu me rappelais l’enfant sauvage que j’étais et je te traînais à l’intérieur, te jetant sur une chaise. Là, je ravivai le feu et soulevai le couvercle de la marmite qui y était suspendue. L’odeur du ragoût encore tiède d’avoir mijoté toute la nuit, où se mêlaient les châtaignes, la chair tendre des lapins attrapés au collet, les herbes au goût épicé, quelques bons morceaux de lard, du bouillon de légumes, et même quelques oignons, envahit la pièce. Si j’en jugeais du peu que j’avais vu et de ton poids lorsque je te traînais, tu avais besoin qu’on te remplume. Je sortis un bol et y mis juste assez de ragoût pour te délier la langue, mais pas assez pour te rassasier.

« Mange, enfant, puis tu me diras ce que tu faisais dans mon poulailler. Tu ne cherchais pas des œufs, les poules sont à l’intérieur depuis la semaine dernière. »

Tu n’eus pas besoin qu’on te le dise deux fois pour plonger les mains dans ton bol et engloutir son contenu sans t’inquiéter de te brûler les doigts. Dans mon esprit, les liens se faisaient : j’avais rentré les poules plus tôt car elles pondaient moins dès l’équinoxe, mais en te trouvant dans le poulailler, je comprenais à présent que tu me chapardais mes œufs. En quelques instants, ta bouche débordait de nourriture que tu avais du mal à avaler. Je te tendis un autre bol, cette fois rempli de tisane de camomille froide. Tu avalas quelques gorgées et poussas ton bol à ragoût vers moi, une expression effrontée affichée sur le visage.

« Tu réponds, tu manges. Donc tu m’as volé mes œufs et tu venais en chercher d’autres quand je t’ai trouvé. Qu’est-ce que je vais faire de toi ? »

A nouveau, tu déplaças ton bol de quelques millimètres en direction de la marmite.

« Quel âge as-tu ? Réponds et je t’en donne. Ton âge, enfant.

— Neuf ans. »

Une petite voix de crécelle, un couinement de souris apeurée. J’en avais onze quand je suis arrivée ici et tu as pu survivre pendant des semaines, seule dans la forêt. Environ six semaines, si j’en croyais ma récolte d’œufs. Je remis du ragoût dans ton bol. Tu mangeas, moins pressée cette fois.

« Et tu es une fille. »

C’était une affirmation, mais tu acquiesças d’un signe de tête et poussas son bol vers moi avec ton air effronté. Je te servis encore.

« Depuis combien de temps vis-tu dans la forêt ? »

Je te vis hésiter. Pour une jeune illettrée affamée, le décompte de jours n’est pas aisé. Le froid, la peur, la solitude et la faim t’avaient fait oublier le compte des jours, et tu te cachais depuis trop longtemps pour te préoccuper d’autre chose que du présent. Tu avais faim, pourtant, et j’avais été claire : tu réponds, tu manges. Tu levas tes deux mains, repliant un pouce.

« Ça de jours. »

Je haussai un sourcil dubitatif, et tu ajoutas deux doigts d’une main et trois de l’autre.

« Et ça aussi. »

Je pris tout mon temps pour remplir un bol entier de ragoût pendant que tu te trémoussais sur ta chaise, ravie d’avoir enfin assez à manger, mais au moment où tu tendais les mains pour le prendre, je plongeai une grande cuillère dedans et l’avalai, ignorant ton hoquet de colère. Je n’avais pas l’intention de t’affamer, mais tu devais intégrer cette leçon-là très tôt, si tu voulais survivre à mes côtés. Je ne pouvais pas me permettre de douter de toi, j’avais bien assez de sujets d’inquiétude.

« Ecoute-moi très attentivement, petite. Je sais que tu me mens et je déteste le mensonge. Je ne sais pas d’où tu viens et je m’en moque. Si tu te plais ici, je veux bien te garder chez moi, au chaud, te donner à manger tout ce que tu veux et bien te traiter, mais tu ne dois plus jamais me mentir. Jamais. Si tu ne connais pas la réponse à ma question, tu n’inventes pas. Si tu ne sais pas, tu dis que tu ne sais pas. »

J’avalai une autre bouchée du ragoût. Tu me regardais attentivement, buvant chacune de mes paroles. Etait-ce cela, ta vie avant de me trouver ? Même si tu ne parlais pas, je connaissais assez les turpitudes et les injustices de ce monde pour deviner beaucoup de choses sur toi.

« Recommençons. Depuis combien de temps vis-tu dans la forêt ?

— Je sais pas. »

Je poussai le bol de ragoût vers toi, laissant la cuillère dedans. Je voulais voir si tu savais t’en servir et je te vis picorer avec les doigts. A présent, plus aucun doute n’était permis. Il n’y a qu’un genre d’enfant qui connait son âge mais qui n’a jamais appris à se servir d’une cuillère : l’enfant qu’on cache parce qu’elle ne devrait pas exister.

« Tu n’es pas obligée de finir. La marmite est grande, il en restera tout à l’heure. Il y a un lit et des fourrures là-bas, va te reposer.

— Tu vas vraiment me garder ?

— Je vais te garder.

— Mais je suis… »

Les mots se brisèrent dans ta bouche. Je savais déjà ce qu’elle allait me dire, mais la confiance entre nous devait être absolue.

« Qu’es-tu ? Souviens-toi : pas de mensonge.

— Je suis une surnuméraire.

— Sais-tu ce que ça signifie ?

— C’est comme un monstre.

— Qui t’a dit ça ?

— Les gens.

— Laisse-moi t’expliquer, alors. Il y a longtemps, il y a eu une guerre. Il y avait trop de monde sur terre, la nourriture manquait, l’eau était polluée, l’air irrespirable, la terre stérile. Il y avait des incendies, ajoutai-je en soulevant ma manche, des famines, des tornades, des ouragans. Pour que l’humanité survive, tout le monde s’est mis d’accord pour ne plus augmenter la population. Il fallait décroître pour vivre mieux. Depuis, chaque personne a le droit d’avoir un enfant, un seul. Donc dans une famille de deux adultes, il y a deux enfants. Un surnuméraire, ce n’est pas un monstre, c’est un enfant en trop. »

Elle resta silencieuse, comme si elle percevait pour la première fois la réalité de son inexistence.

« Va te coucher, petite, tu dois être épuisée. Sois tranquille, je te l’ai dit : je vais te garder. »

#Campagne #Chapitre #Ecriture #Ecrivain #Enfance #Forêt #Herboristerie #Médecine #PostApocalyptique #Sorcellerie #Sororité #Texte #Transmission

C'est ça que j'apprécie avec #Warframe. Le #jeu a toujours su se renouveler avec le #temps. Le dernier #chapitre propose encore des #innovations de #gameplay qui arrivent à s'incruster dans un #ensemble déjà en place sans que cela fasse #ringard. C'est #incroyable.

https://www.warframe.com/fr/news/a-la-recherche-de-lhexagone

#JEUVIDEO GTA VI : Une Attente Presque Terminée pour les Fans de la Franchise Légendaire

Douze ans après la sortie du phénoménal #GTA V, Rockstar Games confirme que le très attendu #GTAVI arrivera à l’#automne #2025. Cette annonce ravive la flamme chez les millions de #fans impatients de découvrir le prochain #chapitre d’une #série qui a redéfini le monde du jeu vidéo. Plus d'infos sur ActuaNews...

↪️ Lire l'article ICI…

http://actuanews.fr/2024/11/08/gta-vi-une-attente-presque-terminee-pour-les-fans-de-la-franchise-legendaire/

GTA VI : Une Attente Presque Terminée pour les Fans de la Franchise Légendaire

Douze ans après la sortie du phénoménal GTA V, Rockstar Games confirme que le très attendu GTA VI arrivera à l’automne 2025. Cette annonce ravive la flamme chez les millions de fans impatients de d…

ActuaNews.fr

#CINEMA Hunger Games 6 : Les premières révélations sur la jeunesse d'Haymitch Abernathy et donc sur le futur film

Les fans de #HungerGames ont enfin de quoi se réjouir : un nouveau #chapitre de la #saga se dessine, et il sera centré sur la jeunesse de #HaymitchAbernathy. Le livre de #SuzanneCollins, intitulé Hunger Games : #SunriseontheReaping, sera publié en mai 2025 et une #adaptation cinématographique est déjà prévue pour novembre 2026. ActuaNews vous en dit…

http://actuanews.fr/2024/10/17/hunger-games-6-les-premieres-revelations-sur-la-jeunesse-dhaymitch-abernathy-et-donc-sur-le-futur-film/

Hunger Games 6 : Les premières révélations sur la jeunesse d’Haymitch Abernathy et donc sur le futur film

Les fans de Hunger Games ont enfin de quoi se réjouir : un nouveau chapitre de la saga se dessine, et il sera centré sur la jeunesse de Haymitch Abernathy. Le livre de Suzanne Collins, intitulé Hun…

ActuaNews.fr

#CINEMA "4 Zéros" : Fabien Onteniente revient au football avec une comédie haute en couleurs

Vingt ans après le succès de "#3Zéros", Fabien Onteniente signe un nouveau #chapitre avec "#4Zéros". Cette #comédie, attendue dans les salles le 23 octobre, plonge à nouveau dans l’univers du #football avec un #casting impressionnant mêlant #humour et #émotions. Gérard Lanvin, Didier Bourdon, Isabelle Nanty, et Kaaris sont de la partie pour raconter une #histoire#espoirs,…

http://actuanews.fr/2024/09/23/4-zeros-fabien-onteniente-revient-au-football-avec-une-comedie-haute-en-couleurs/

« 4 Zéros » : Fabien Onteniente revient au football avec une comédie haute en couleurs

« 4 Zéros », la nouvelle comédie de Fabien Onteniente, sortira le 23 octobre. Avec un casting étoilé comprenant Gérard Lanvin et Didier Bourdon, le film explore le monde actue…

ActuaNews.fr

#TELEVISION Bridgerton Saison 4 : Une Nouvelle Romance pour Benedict, Révélée par un Teaser Alléchant

La série à succès de @Netflix, #Bridgerton, annonce l'arrivée de Yerin Ha dans le rôle de #SophieBaek pour la #saison 4. Ce nouveau #chapitre se concentrera sur #Benedict #Bridgerton et sa rencontre avec #Sophie, une intrigue très attendue par les fans des romans de Julia Quinn. Découvrez le teaser sur ActuaNews...

↪️ Lire l'article ICI…

http://actuanews.fr/2024/09/12/bridgerton-saison-4-une-nouvelle-romance-pour-benedict-revelee-par-un-teaser-allechant/

Bridgerton Saison 4 : Une Nouvelle Romance pour Benedict, Révélée par un Teaser Alléchant

La série à succès de Netflix, Bridgerton, présente Yerin Ha dans le rôle de Sophie Baek pour la saison 4, offrant une intrigue attendue par les fans des romans de Julia Quinn. La nouvelle saison se…

ActuaNews.fr
#writever
"Aujourd'hui, nous ouvrons un nouveau #chapitre. On me demande de vous rappeler à propos de celui que nous terminons, les métamorphoses humaines, que ces sorts s'appliquent à soi-même et uniquement à soi-même. Il est strictement INTERDIT de métamorphoser un autre être humain. Même les hommes, oui, malheureusement. Les sanctions sont lourdes. Je disais donc : nouveau chapitre. J'ai choisi d'enchaîner avec "comment lancer un sort sans laisser de trace".