UNE SOIREE AVEC WES ANDERSON AU FESTIVAL LUMIERE
Le réalisateur américain, et francophile, Wes Anderson, assiste au 15e Festival Lumière à Lyon. Réaisateur de talent et cinéphile, il présente non seulement ses films mais aussi des classiques, notamment la Complainte du sentier de Satyajit Ray, merveilleux film dont nous reparlerons.
Mardi 16 octobre 2023, Wes Anderson était donc présent à l’Auditorium de Lyon, en compagnie de Thierry Frémaux et d’un traducteur pour rencontrer les festivaliers et présenter deux de ses films : un de quarante minutes environ, La merveilleuse vie d’Henry Sugar d’après une histoire de l’écrivain pour la jeunesse Roald Dahl, disponible sur Netflix, et Grand Budapest Hotel, son plus grand succès à ce jour.
UN COURT METRAGE BAVARD ET UN PEU ENNUYEUX
Il nous est impossible de juger les autres courts-métrages que Wes Anderson a réalisé pour Netflix car nous ne les avons pas vu, mais nous nous permettrons de donner notre avis sur La merveilleuse vie d’Henry Sugar qui nous a déçu.
Il n’y a rien à dire sur l’univers visuel propre à Wes Anderson, univers reconnaissable entre tous et récemment copié pour ne pas dire piraté, sur TikTok, nous en reparlerons dans la suite de cet article.
Le film nous plonge dans un monde onirique, qui rappelle à la fois l’enfance et les beaux livres animés. Mais trop de paroles, un texte lu à une vitesse supersonique, cela en devient épuisant. L’histoire nous est littéralement contée, le scénario est trop explicatif. Il manque les respirations qu’on retrouve dans The Grand Budapest Hotel qui a été projeté en deuxième partie de soirée.
Certes The Grand Budapest Hotel est bavard mais toujours à propos. Ici, les longs discours, les périodes de narrations très longues nous laissent sur les rotules à la fin du court métrage. Comme on dit en communication : trop de bruit de l’information tue l’information. Nous savons que notre critique va à l’encontre des louanges autour de ce film, qui bénéficie d’un capital sympathie parce que Wes Anderson- parce que Roald Dahl- parce qu’acteurs britanniques supers et connus.
De plus, nous affirmons ne pas aimer un court métrage empreint de merveilleux et de bon sentiments : un magicien qui peut voir sans ses yeux inspire un joueur invétéré qui fait le bien autour de lui en trichant pour la bonne cause dans les Casinos. L’histoire est loufoque, l’univers visuel et la mise en scène de Wes Anderson riches mais ça parle trop, on se surprend à réclamer juste des images et du silence. L'amour ne fait pas tout, comme l'exprime si bien la chanson Aline que le réalisateur apprécie.
EFFET PERVERS DES RESEAUX SOCIAUX ?
Qu’on nous pardonne donc ce contre-pied critique, puisque tout le monde crie au chef-d’œuvre. Nous avons lu beaucoup d'articles élogieux mais nous ne pouvons pas trahir notre sentiment. Respecter un artiste passe par l’expression sincère de son ressenti, et cela nous amène à partager quelques réflexions et anecdotes.
Wes Anderson au Festival Lumière, photo NM
Questions : Est-ce qu’au bout d’un certain temps, quand un réalisateur est reconnu, comme peut l’être Wes Anderson, n’émerge pas une dangereuse complaisance du public ? Et dans quel but ? Et qui est en en danger ?
Explications : dans la salle, juste devant moi, beaucoup surfaient sur leur téléphone et soufflaient d’ennui pendant la projection puis au générique se sont levés pour applaudir le réalisateur en reconnaissant en off ne pas voir aimé ou trouvé ça long !!!
Mais alors, demandais-je, pourquoi avoir applaudi avec tant d’enthousiasme?
Mais, parce que, me répondirent-ils, parce que c’est Wes Anderson.
Et par rapport au film ? insistais-je, abasourdie devant ce que je qualifie de malhonnêteté intellectuelle, car applaudir quelqu’un pour la seule raison qu’il est célèbre me semble vain et bête.
Le film…mouais… concéda un spectateur devant moi, après un haussement d’épaules, un soufflement d’agacement comme si ma question était puérile, c’est un grand réalisateur alors c’est normal qu’on applaudit…(sic, je n’ai pas corrigé la faute de subjonctif originale)
Cet échange m’a fait mal.
Je suis sûre que Wes Anderson sait déjà qu’il y a beaucoup de gens, à l’ère des réseaux sociaux, qui préfèrent l’ombre projetée sur la Caverne et qui se contrefichent du reste. Thierry Frémaux disait d’ailleurs que Wes Anderson était nerveux à l’idée que les spectateurs n’aiment pas son film (et je suis désolée de ne pas avoir aimé, car j’aurais aimé aimer).
Cette inquiétude de l’artiste est normale, c’est celle d’un créateur impliquée, qui doute toujours de son travail, de quelqu’un de sain. Mais là où nous sommes expérimentons quelque chose de dégueulasse, c’est cette partie du public qui applaudit uniquement une renommée. Je trouve que c’est un manque de respect vis-à-vis de l’artiste en particulier et de l’art en général.
Autre moment délicat : quand, après la session de questions-réponses (dommage qu’il n’y avait pas de micros pour les spectateurs) la salle s’est vidée car beaucoup avait déjà vu The Grand Budapest Hotel et jamais Wes Anderson. Ils semblaient être venus juste pour voir et écouter le réalisateur mais quid de l’appréciation de son travail ? Lors de la soirée d’ouverture du festival déjà, beaucoup de personnes affirmaient sans complexe : ce soir, je viens voir les stars, pas le film…C'était Sunset Boulevard, seraient-ils restés pour Batman ou un Marvel? On ne saura jamais.
QUI AIME BIEN, CHATIE BIEN
Nous vivons dans le monde des réseaux où les gens se font photographier avec des gens juste parce qu’ils sont connus, des gens font des photos à des tables de grands restaurants où ils n’ont pas les moyens de déjeuner, des jeunes filles se photographient dans des boutiques où elles ne peuvent même pas acheter un pin’s, un monde où les fans sont des papillons autant attirés par la lumière de l’ampoule que par la toile d’araignée …sans réfléchir au danger, ni au fait qu’ils sont un maillon dans la chaine alimentaire de l’araignée.
L’ère du fake, de l’attraction égocentrique, de la fame, tout le monde envie tout le monde, veut être reconnu, égal à, prétendre…On ne va pas ressasser les dégâts causés par les réseaux sociaux. C’est juste toujours triste, quand on est cinéphile, de voir l’intérêt porté plus sur l’affiche que sur le film.
Personne n’est à l’abri. Et pourtant Wes Anderson semble l’un des réalisateurs les plus lucides, un de ceux qui veut garder le contact avec le public : il a demandé à ce que l’audience pose les questions plutôt que le journaliste initialement désigné (ce qui explique l'absence de micros car l’organisation fut prise au dépourvu).
Il a pris en photo, en souriant, tous les gens qui lui témoignait leur admiration. Mais cette ovation, était-ce uniquement pour lui en tant que personne ou pour son travail, ou pour les deux ? Dur à dire. Et après tout c’est surtout son problème, pas celui du critique.
Mais parce que je le trouve créatif et que je ne veux pas lui manquer de respect, j‘aimerai dire à Wes Anderson que je trouve que son travail sur La vie Mystérieuse d’Henry Sugar, manque de renouvellement, de prise de risques, que, pour moi, c’est du déjà vu et que ce film est épuisant. Cela ne veut pas dire que je rabaisse son travail, ni que je critique son talent mais sur ce coup, pour moi, c’est raté.
Je conçois qu’à mon humble niveau je ne manque pas de toupet, n’ayant qu’à m’assoir dans un fauteuil et à me comporter en véritable inspecteur des travaux finis. Une bonne critique doit dire quand on aime, quand on n’aime pas et pourquoi. Les artistes ont droit à l’honnêteté intellectuelle.
LA WES ANDERSON TREND
Il y a quelques mois, sur le réseau social Tik Tok, beaucoup d’internautes produisaient des images reprenant, selon eux, l’univers de Wes Anderson. Ce phénomène, qui a eu une certaine ampleur, a été nommée la Trend Wes Anderson.
Il a répondu qu’il considérait comme un cadeau cet enthousiasme pour un univers, qui soit-disant, le définirait mais il n’a pas été très enthousiaste. Cette mise au conditionnel montre bien que non seulement il prend ses distances avec ce genre de phénomène, mais qu’il a compris le danger.
En raison de la singularité et de son potentiel créatif original et identifiable, peut-être aussi est-il plus exposé et menacé qu’un autre à cause de son univers qui constitue une proie de choix pour les réseaux sociaux. Sans compter que des marques qui s’y sont mises, comment ne pas finir cannibalisé?
Pour ceux qui n’ont pas suivi l’histoire de cette trend qui donnerait des sueurs froides à n’importe quel artiste voici un article récapitulatif. Je n’aurai pas aimé être à sa place en tant qu’artiste. En tout cas, le réalisateur ne cède pas à la poudre aux yeux, et ne cache pas qu’il n’est pas vraiment flatté de cette reprise sur les réseaux sociaux.
ON NE PEUT PAS VOLER L’IMAGE D’UN HOMME D’IMAGES…
Je pense que Wes Anderson est sincère dans sa démarche artistique et que sa réserve témoigne de son honnêteté intellectuelle. Il n’est pas leurré par son propre reflet, il a les pieds sur terre et que comme tout artiste, il cultive un mystère nécessaire, que nous ne devrions pas chercher à percer. Arrêtons de singer pour des miettes de reconnaissance privé, un univers intime qui nous est généreusement partagé, même si parfois on n’est pas réceptifs.
Lors de la rencontre , un moment m’a marqué. Il s’agit de sa réponse à un spectateur qui lui demandait un conseil en tant que jeune réalisateur de 19 ans. Il a évoqué sa jeunesse et son amitié avec Oen Wilson, les défis qu'ils se lançaient, et répondu qu’il fallait garder la férocité. Il a parlé de ténacité. Il a parlé d’envie impérieuse.
Et il a corrigé le traducteur qui aseptisait ses propos en répétant ce mot de férocité.
Wes Anderson, AP de The Grand Budapest Hotel de Wes ANDERSON, inauguration de la plaque en présence de Wes ANDERSON, Thierry FREMAUX Crédit image : © Institut Lumière / J.L Mège
Je crois que Wes Anderson sous ses airs aériens est le feu sous la glace, un terrien têtu et pragmatique qui va nous proposer au fil de sa carrière des œuvres nouvelles et inédites, et que ces dernières productions bavardes sont, en quelque sorte, la queue de la comète avant d’atteindre une autre galaxie (en même temps, je n’en sais rien, et tant mieux, les bons artistes sont ceux qui gardent leurs mystères et il ne faut pas chercher à les percer, car ils finissent par ne plus venir à notre rencontre). Après tout l'univers est toujours en évolution ;)
En deuxième partie de soirée, nous avons eu la projection de The Grand Budapest Hotel, un chef-d’œuvre dont je parlerai dans un autre article afin de lui accorder toute la lumière et les louanges qu’il mérite.