Faut-il accabler Étienne Klein ? (1)
La première fois que j'ai rencontré Étienne Klein, je devais participer à l’émission La Méthode scientifique. J'aime autant vous dire que j'étais dans mes petits souliers et au bord de vomir mon trac sur la scène, le bousin était enregistré ET filmé.
Ce n'est pourtant pas que je rechigne à faire mon cinéma devant un public, j'ai même tendance à en faire un peu trop, mais je sais, vous serez sidérés d'apprendre que derrière l'histrionne sur scène, fanfaronne et d'une assurance apparente sur laquelle on pourrait construire des ponts de Tancarville ou sur laquelle on pourrait amarrer des supertankers, en vrai, il y a une petite fille terrifiée et paralysée qui couine tout au fond du puits noir de sa honte native : « Arrête, arrête, tu es ridicule. »
Pour pouvoir y aller, il me faut toujours sacrifier cette petite fille-là, et moi j'aime les enfants et j'aime pas les sacrifices. Mais j'y vais quand même sur l'air du Docteur Justice : « Le vrai courage est de faire ce qui est juste. » Cinquante ans plus tard, ce vieux refrain appris dans Pif Gadget continue à me servir de mode d'emploi. Dans les cas très grave, c’est la litanie contre la peur.
Ce jour-là, j’étais donc en mode « Dune ».
Donc je parviens, en bas de la scène, en train d'essayer de ne pas penser au fait que plusieurs milliers d'auditeurs allaient entendre la moindre de mes conneries, lorsqu'on me présenta le grand homme.
(Une bonne quarantaine de centimètres de plus que moi, ce qui, je le reconnais, n'est pas un exploit athlétique particulièrement exceptionnel.)
Je lui adresse donc un bonjour bafouillant, et en échange, je suis cueillie comme une fraise par un :
« Jeanne-A Debats, c'est l'anagramme de quoi ? »
Évidemment, je n'en savais rien, lui si bien sûr, il avait clairement préparé sa réponse à l'avance.
Le résultat fut absolument parfait : en une seconde, j'ai eu l'air d'une andouille incapable de répondre à une question portant sur son propre nom, tandis que lui avait l'air spirituel, brillant et extraordinairement vif...
À deux putrin de minutes de l'enregistrement, à un moment où mon niveau de stress devait déjà approcher celui d'un hamster découvrant qu'on l'a inscrit à une thèse de doctorat vétérinaire à propos des boas constrictors.
Merci, Monsieur.
Il y a des gens qui ont du mal à s’apercevoir qu’il y a parfois plus d’un ego dans la pièce...
La seconde fois, c'était lors d'un jury de concours de nouvelles.
L'un des textes mettait en scène une scientifique. Enfin, « scientifique » est un grand mot, disons plutôt une créature sulfureuse vaguement égarée dans un laboratoire, moulée dans du lamé rouge et décrite avec une insistance qui laissait penser que l'auteur avait passé davantage de temps à choisir sa robe qu'à réfléchir à ses travaux de recherche.
J'ai eu l'outrecuidance de faire remarquer que c'était tout de même sacrément cliché et, pour tout dire, un peu sexiste.
Étienne Klein pensait que non. J’ai eu un peu envie de lui demander le nombre de fois où ses collègues s’étaient baladées au labo dans des tenues de ce genre.
Il s’ensuivit une discussion passionnante durant laquelle plusieurs femmes, dont une universitaire spécialiste des études de genre et la présidente de l'académie des sciences qui dirigeait le jury, tentèrent d'expliquer pourquoi présenter une scientifique comme un fantasme ambulant pouvait éventuellement, peut-être, à la marge, poser un léger problème et qu’il existait une possibilité non nulle dans un vaste univers plein de possibles extraordinaires qu’elles avaient raison et lui tort.
A la toute fin, il s'est rangé à l'avis majoritaire mais se ranger à un avis vaincu par le nombre et l’autorité et être convaincu sont deux activités très différentes.
Bref, pour résumer et en manière de disclaimer, je n’aime pas beaucoup Étienne Klein, on a vu que j’avais mes raisons pour ça.

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