J'aime beaucoup ce que je suis en train de lire, ça mérite un #vendredilecture .

Abolir la famille, par M.E O'Brien, aux éditions La Tempête

Ce titre est une provocation, le texte est moins brutal que ça. L'autrice n'a pas l'intention d'abandonner tous les enfants sur le bord de la route, mais plutôt d'étendre le soin au-delà de son contexte habituel. De dépasser le cadre de la famille blanche, bourgeoise, monogame et propriétaire, ce qu'elle appelle le "foyer privé".

C'est de la théorie communiste, mais c'est agréable à lire.

1/6

Où j'apprends que modèle familial a été utilisé directement comme outil d'oppression par des États.

Aux Etats-Unis, après l'abolition de l'esclavage, les anciens esclaves ne pouvaient louer de terres agricoles que s'ils étaient mariés. Une partie des lois Jim Crow. Avant cette décision, des formes de foyers très diverses étaient en place dans les communautés noires américaines, et l'objectif officiel de cette obligation de mariage était de détruire ces structures sociales trop différentes de la norme blanche.

2/6

À la même époque, dans les réserves autochtones, l'état fédéral s'est approprié toute les terres pour les redistribuer à des couples mariés. Cette fois le but était d'empêcher la possession collective des terres et leur gestion par un conseil tribal.

Dans les deux cas, pour forcer l'adoption de la culture majoritaire via la famille privée.

Je suis bluffé par ce livre. Je pensais lire un texte avec lequel je serai d'accord, je ne m'attendais pas à apprendre autant, à être si souvent surpris.

3/6

Je dois avoir lu 2/3 de ce texte, et j'ai hâte de lire la suite. Je suis actuellement en train de vous écrire au lieu de lire, et ça ne me plaît pas.

Alors une dernière idée qui m'a marquée avant de reprendre. L'autrice prend un long moment pour analyser le rapport du monde ouvrier à la famille privée. Et comment, à la fin du 19e siècle, le mouvement ouvrier a obtenu des avancées majeures en copiant la forme familiale de la bourgeoisie. Une famille par maison, l'homme apporte l'argent, la femme s'occupe du foyer.

4/6

Ce mouvement historique a été très bénéfique pour les ouvriers. Il leur a notamment apporté une respectabilité nouvelle, c'est l'époque où l'idée de "dignité ouvrière" est en construction, et la famille privée est un élément essentiel de cette nouvelle vision.

Mais cette évolution a également créé une rupture, dont on peut encore sentir les effets aujourd'hui : celle entre le mouvement ouvrier et le mouvement queer.

Deux catégories d'opprimé.e.s qui pourraient se battre ensemble, mais la communication reste très difficile.

5/6

On le comprend mieux en réalisant que le mouvement ouvrier a historiquement construit sa dignité avec l'adoption de la famille privée.

Alors que les mouvements queers au sens large ont construit leur unité par le rejet de la famille privée comme seul cadre de soin.

Ce livre est passionnant.

6/6

"Les visions de l'abolition de la famille sont toutes nécessairement des réponses au problème de la reproduction sociale. Qui cuisine notre nourriture ? Comment se fait-il que nous vivions avec tel groupe particulier de personnes ? Qui un nouveau-né apprend-il à reconnaître en premier ? Qui changera nos couches si nous avons la chance de vivre jusqu'à un âge très avancé ?

Aujourd'hui ces questions trouvent leurs réponses dans trois institutions : l'échange de marchandises sur le marché capitaliste, les services fournis par l'État et les relations personnelles de dépendance qui prennent généralement la forme de la famille." p258

"La reproduction sociale communiste est une théorisation des données de base d'une société libre. Elle articule la liberté et la présence positive du soin indispensables à l'épanouissement du potentiel humain. Aucun plan utopique ne guidera jamais la lutte révolutionnaire de masse. Cependant, envisager des futurs alternatifs et des valeurs révolutionnaires peut enrichir nos vies, nos luttes et nos rêves de liberté. [...]
[...] Ce livre se veut donc une invitation à imaginer sous quelles formes la reproduction sociale, l'intimité et le soin pourraient exister dans une société libre. Au-delà de la famille privée, au-delà de l'état racial, au-delà du travail salarié capitaliste, nous pouvons collectivement imaginer une société de soin partagé et de dignité." p272
@rusty ça me paraît super intéressant c'est vrai que même sans être formé politiquement, je me suis dit que ça ne pouvait pas marcher si on n'abolissait pas la famille, car on a toujours envie de transmettre qqch à ses enfants d'où la tentation d'accumuler au delà de son usage personnel, en très gros.
@dwalin_7 Oui totalement. La famille propriétaire installe les choses, et peut être le cadre de beaucoup de violence.
@rusty j'adore, ça part directement dans la pile à lire

@rusty
Ah hyper intéressant cette séparation des mouvements queer et ouvrier. Je me demande si elle parle des personnes qui se mobilisent sur les causes queer ou si elle parle du fait que les pratiques non hétérosexuelles étaient jusque là de fait existantes et intégrées aux modes de vie ouvriers et que l'essor de la famille nucléaire a de fait évincé les personnes queer / accentuer leur autrification.

C'est marrant parce que j'avais lu une conférence de Federicci (traduite dans un bouquin à la fabrique) où le cadrage était différent :
L'apparition de la famille nucléaire dans les milieux ouvrier s'accompagne d'une mise en danger structurelle des femmes dans ce cadre qui n'ayant pas accès à l'argent dépendent de leur mari en tout et sont de fait leur employée. Bref exploitation et exposition à la violence.
Et aussi pour elle, dans mon souvenir le passage au modèle de la famille nucléaire dans les milieux ouvriers tient aussi d'un effort de la bourgeoisie dans un contexte particulier. À savoir que les débuts de la révolution industrielle s'est traduite par une exploitation sans limite de la main d'œuvre pour maximiser les profits : mise au travail des hommes, femmes et enfants et dans des conditions occasionnant un désastre démographique. Ce qui finit par poser problème en terme de main d'œuvre disponible mais aussi d'hommes mobilisables par l'armée. Dans ce cadre le fait d'augmenter les salaires pour les hommes et instituer le travail de reproduction dans le cadre de la famille a permis de répondre à ce problème.
Quoi qu'il en soit merci pour le partage, ça donne bien envie de lire le bouquin !

@un_blaze ravi que ça te parle :) et l'autrice cite federici, elle fait l'historique de tous les questionnements sur la famille, et federici en fait partie. C'est très intéressant de voir un point de vue différent sur le même sujet.