Attention, long thread en miroir de l'article ci-dessous sur mon évolution personnelle par rapport à la question de l'avion, en particulier dans ma vie pro

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En faire des tonnes pour quelques grammes

Même s’il me démange depuis des mois (des années?), j’écris ce billet un peu à reculons. Il me gêne, il me tire par la manche, et je le repousse depuis. D’abord parce qu’il est inconfortable. Ensuite parce qu’il touche à une problème où le monde universitaire est étrangement incroyablement polarisé. L’avion (dans un contexte de … Continue reading En faire des tonnes pour quelques grammes →

Freakonometrics

Il y a quelques années, je me posais 0 questions. Je voyageais déjà pas mal avant de commencer une carrière académique, et ça me plaisait et je partais loin dès que c'était possible. Et la vie universitaire m'a attiré aussi pour ça.

Pendant ma thèse, puis en post doc à l'étranger, j'ai beaucoup bougé, j'avais à peu près toujours une réservation d'avion en attente avec au moins 1 traversée de l'Atlantique par an, souvent 2 ou 3.

Ça a contribué à me faire connaître, à faire connaître mon travail, à mettre en place des collaborations et relations de travail.

Lors de ma prise de poste en 2014, personne ne parlait de réduire l'avion et pas même tellement de réchauffement climatique. J'ai continué à pas mal voyager même si un peu moins du fait de mes obligations sur place, genre enseigner.

Puis comme les choses évoluent et que je me renseigne et m'informe, il a commencé à m'apparaître qu'il y avait un (gros) problème et qu'il allait falloir collectivement réduire beaucoup les émissions et ça passait par réduire ou arrêter l'avion.

Prise de conscience assez douloureuse au niveau individuel vu l'habitude que j'avais prise de ce mode de vie.

À peu près au moment où je commence à me poser des questions, il se passe 2 trucs : j'ai un bébé en 2019 et le covid arrive en 2020 donc je suis forcée de réduire fortement les déplacements.

En 2021 et 2022, je reprends et je pars vivre 1 an au Canada ce qui implique encore des vols transatlantiques. En 2023 et 2024 je commence à changer mes habitudes, à chercher des alternatives, je me désengage de certaines choses qui impliquent des voyages.

2025 doit être la première année depuis peut-être 15 ans voire + où je n'ai pas pris l'avion. Je n'ai pas décidé d'arrêter de façon définitive mais je réduis beaucoup et j'essaie de voir.

Par ailleurs, au même moment, s'est mis en place une commission développement durable dans mon labo et on a commencé à "compter" les émissions. Vu qu'on n'a pas de gros équipements, les voyages pèsent pas mal dans le bilan.

Donc on a une espèce de charte avec des recommandations individuelles qui correspondent en gros à 1 vol transatlantique par an avec l'idée d'évoluer vers moins. Sauf que pour l'instant c'est pas contraignant et ceux qui veulent l'ignorer peuvent le faire.

C'est pas pour autant inutile, ça donne une base de travail et un soutien institutionnel à ce qui serait sinon uniquement des décisions personnelles. On se sent moins seul-e et on a un levier pour pointer les incohérences du système.

Par exemple, utiliser la mobilité et les conférences partout comme un critère d'évaluation, réfléchir collectivement à ce qu'on peut changer, râler contre les systèmes de réservations avec les agences qui privilégient largement l'avion, etc.

Après, au niveau individuel, où se situent les difficultés ? Pour ma "carrière" globalement ça va. Déjà car avec tous les voyages que j'ai accumulés, j'ai un réseau international assez développé, j'ai pas besoin d'aller en Amérique tous les jours pour qu'on sache qui je suis

Dans mon domaine spécifique, les publications passent + par les journaux que par les conf donc je peux continuer de publier. "ma" conf internationale annuelle est régulièrement en Europe, je peux y aller à ce moment là.

Mes collaborateurs-trices sont surtout en Europe donc avec le train, je m'en sors à peu près. Même si bon, là par exemple je me lance dans un nouveau domaine où je suis pas connue et si la conf de référence est je-ne-sais-où ça sera peut-être compliqué de refuser.

Et puis ça reste un peu hypocrite car oui, sur le long terme, si on ne se voit pas en vrai, on perd quelque chose. Alors effectivement la combinatoire algébrique n'étant pas sur le point de sauver le monde, c'est peut-être pas grave.

Mais en attendant, un-e jeune qui se lance aura + de chance de réussir s'iel accepte de faire le tour du monde (s'il y a les sous) et moi même je continue de profiter des chercheurs américains qui se baladent en Europe et même de les inviter car c'est cool scientifiquement et valorisé.

Et puis il y a la difficulté personnelle du renoncement : j'ai créé des liens avec des vrais personnes, avec des lieux. L'idée de ne plus jamais aller dans les Amériques, de ne plus jamais voir certains de mes amis, c'est pas facile à accepter (pour l'instant je vise juste le moins).

Et on touche à l'autre difficulté : le personnel vs le collectif. Ces choix sont d'autant + compliqué qu'ils sont individuels. Collectivement, à part la petite charte de mon labo, on est très loin du compte (et ça va pas en s'améliorant).

En France, je rencontre pas mal de chercheurs-euses qui se posent des questions ou même refusent entièrement l'avion. En Amérique, j'ai l'impression qu'ils ont jamais entendu parler du problème. Donc la réflexion collective sur l'évolution des pratiques pour être soutenable n'avance pas bcp.

On est là à se tordre l'esprit pour savoir si c'est raisonnable de faire ci ou ça et on a des pubs pour des "vols pas cher" vers "le soleil" et des dirigeants qui en ont rien à battre.

Même en restant en Europe, voyager en train c'est souvent + compliqué et + cher et + long. Et dans ce monde là, je peux même pas en vouloir à ceux qui continuent d'en profiter parce que même si les actions individuelles comptent, elles ne font pas le poids face au système global.

J'ai un fond optimiste alors j'y crois encore, je me dis qu'à un moment ça sera inévitable et que la seule solution ce sera d'évoluer vers un système soutenable (pour la science et le reste) et qu'entre temps, je vais faire au mieux,- prendre l'avion, essayer de survivre et combattre le fascisme.

@pyviv
J'ai eu la même réflexion il y a quelques années. Depuis je ne prends plus du tout l'avion.

Ça a été un peu plus facile à prendre comme décision parce que je viens d'un milieu pour lequel l'avion est un luxe (j'ai pris l'avion pour la 1e fois à 24 ans) donc ça ne faisait pas partie de mon mode de vie avant d'être en thèse.

Il y a clairement un impact sur mon travail, mais c'est un effet qui s'ajoute à d'autres : être MCF (par rapport à CNRS), m'impliquer beaucoup dans l'enseignement et l'administratif, m'occuper de mon fils, etc, qui font déjà que je ne suis pas "compétitif". Perdu pour perdu, je peux presque me "permettre" ce sacrifice supplémentaire.

Enfin, ma décision personnelle n'a en effet quasi aucun effet sur le problème, mais en tant que chercheurs et chercheuses on a à mon sens une responsabilité de montrer l'exemple, de montrer que faire ces sacrifices est une décision possible. Avec l'espoir que d'autres fassent pareil et que les choses avancent. Sinon, si même nous qui sommes privilégié*es ne faisons pas cet effort, personne ne le fera.

@pyviv Merci de partager vos réflexions, avec certaines interrogations que je partage. Plusieurs choses me gènent cependant dans le raisonnement et notamment la règle du 1 trajet/an/personne. Cela donne l'impression que le déplacement est une gratification individuelle pour le chercheur alors qu'il faut surtout se poser la question de son utilité pour sa mission (de recherche). Bref c'est une vision de la recherche qui me semble découplée des attentes de la société (qui nous paye).
@jnmrcdvl je parle de cette règle au niveau de mon laboratoire et je simplifie un peu aussi, c'est une réflexion et un travail en cours pour déjà amener l'ensemble des membres à questionner leur pratique