Gniiii comme je suis quelqu'un d'obsessionnel, je sens que je vais avoir besoin d'expliquer pourquoi l'énoncé "le solarpunk c'est juste une esthétique" m'énerve.
   

Réduire le solarpunk à une “esthétique Internet” suppose que l’esthétique serait décorative, donc apolitique.
C’est une erreur de perspective : comme l’a montré Jacques Rancière, l’esthétique est le terrain même du politique. [Oui, j'ai dû aller rechercher des trucs sur Rancière à cause de Bolchegeek, it's been a busy day]

Ce que nous voyons, ce que nous jugeons beau ou désirable, détermine ce que nous croyons possible.
Changer nos images du futur, c’est déjà déplacer le champ du pensable. Le solarpunk redéfinit la place du vivant, de la technologie et du collectif.
En cela, il agit politiquement - par la transformation du regard.

Rancière parle du partage du sensible : chaque société délimite ce qui peut être perçu, entendu, reconnu.
Le solarpunk s’attaque précisément à cette frontière.

Il rend visibles des futurs non occidentaux, des savoirs écologiques indigènes, des rapports queer au monde où la solidarité, la lenteur, la réinvention des genres et un rapport DIY aux techniques deviennent normales. Montrer ça et esthétiser ça c'est politique.

[Notez, c'est ma définition, et c'est l'un des rares moments où je suis d'accord avec Bolchegeek, le genre solarpunk manque - ou pas? - d'une définition unique à laquelle on puisse se référer]

Dans un horizon saturé de technologies cyberpunk et totalitaires directement inspirées par des œuvres SF antérieures où l'esthétique avait également une place importante, le solarpunk déclare que le monde pourrait être soutenable, queer et collectif.

Tjrs d'après Rancière le politique commence toujours par une perturbation du sensible : quand de nouvelles voix, formes ou vies deviennent perceptibles.
Le solarpunk voudrait accomplir cela.

Il met en scène des alliances transversales entre humains, non-humains et machines ; il rend désirable un monde où la technique cesse d’être coloniale, extractiviste ou viriliste.

Ce n’est pas une décoration : c’est une expérience politique du possible.

Dire que c’est “juste une esthétique”, c’est méconnaître que toute transformation politique commence par une transformation esthétique — par une autre manière de sentir et de raconter le monde.

Dire que toute politique naît d’une transformation esthétique ne veut pas dire que toute esthétique est émancipatrice.

Les fascismes du XXᵉ siècle l’avaient bien compris : ils ont su mobiliser le sensible pour imposer l’obéissance. Faudrait retrouver ce que disait Walter Benjamin sur le sujet. Tient, encore quelqu'un qui avait bossé sur le lien entre esthétique et politique et l'importance de la politisation de l'art. Je cherche ça pour le prochain toot.

Les fascistes visaient à enfermer le réel dans un mythe - viriliste, nationaliste, homogène.

[Gniii-derechef, je déteste mon cerveau, du coup il a fallu que je confirme pour Benjamin]

Walter Benjamin oppose deux tendances :

le fascisme, qui esthétise la politique,

et le communisme, qui devrait politiser l’art (wink wink tu vois le rapport avec le sujet initial du solarpunk ?)

Pour lui, le fascisme cherche à donner aux masses un moyen d’expression sans leur donner le pouvoir :
on ne transforme pas la réalité, on la met en scène.
Les symboles, les uniformes, les foules, les films de Leni Riefenstahl, tout cela sert à rendre le pouvoir beau, à faire du spectacle une forme d’unité nationale.

C’est donc une esthétisation du pouvoir, pas une esthétique du possible.

L’esthétique, au sens large, désigne notre manière d’éprouver et d’organiser le sensible. Ce pouvoir de configuration peut servir à dominer (en figeant un ordre du monde) ou à libérer (en rendant visibles d’autres mondes, d’autres voix). Wink Wink derechef.

Zut j'ai pas de meilleure conclusion que ce que j'ai dit plus haut.

Dans un horizon saturé de technologies cyberpunk et totalitaires directement inspirées par des œuvres SF antérieures où l'esthétique avait également une place importante, le solarpunk déclare que le monde pourrait être soutenable, queer et collectif.

Et c'est déjà ça.

@will j'ai du mal à comprendre exactement en quoi bolchegeek n'adresserait pas ça dans sa vidéo. Bien sûr que l'esthétique est le reflet d'un certain projet politique.

Tu évoques le fait que le solar punk rendrait visible "des futurs non occidentaux, des savoirs écologiques indigènes, des rapports queer au monde où la solidarité, la lenteur, la réinvention des genres et un rapport DIY aux techniques", mais tout le problème est là… Où ça ? Dans quelle œuvre ?

C'est le premier problème : Précisément, il n'y a pas réellement de "corpus" solar punk, on ne peut pas vraiment dire qu'il rendrait visible ce que tu décris. On aimerait peut-être que ce soit le cas, ça c'est sur. Mais dans les faits, à part avoir apposé ce qualificatif à des œuvres préexistantes qui pouvaient vaguement coller à l'esthétique qu'on imagine du solar punk (mais souvent en tordant au passage certaines thématiques, certains aspects ou même l'angle politique d'œuvre en question) comme l'exemple que prend bolchegeek avec nausicaa, on a très peu d'exemple.

Notre deuxième problème, c'est qu'effectivement, cette esthétique à un potentiel de transformation politique. Mais je ne crois pas que le sujet soit sur le débat de si l'esthétique à un pouvoir politique ou pas. La question c'est (et c'est celle que pose Bolchegeek aussi) : au service de quelle transformation politique ?

En l'occurrence on peut douter que le solar punk et son imagerie reflètent réellement les imaginaires que tu lui prêtes.

À commencer par le fait qu'il n'a en fait pas réellement de corpus et qu'on lui fait donc dire un peu tout et son contraire politiquement. Le peu d'imagerie considéré généralement comme "solar punk" diffuse à min sens plutôt une esthétique souvent techno solutionniste, surtout dans son imagerie la plus urbaine, ou un peu low-tech retour à la nature, mais ou la récupération capitaliste n'est jamais loin, ou pire une imagerie réactionnaire du retour aux racines et autres ambiances tradwivesque.

Pour moi on touche au cœur du sujet sur le solar punk : il reflète le fait qu'on fantasme l'existence d'un sous-genre utopique qui rendrait visible ces récits.

Mais en fait ils existent, mais en tant que véritable subgenre/subculture construite d'abord autour d'un corpus d'œuvres, d'auteur·ice, de pratiques. Ce n'est pas le cas du solar punk.

Le "solar punk" est en vraie une catégorie marketing imprécise qui permet de se reposer sur une série d'affects pour donner une image positive à des œuvres qui peuvent en réalité véhiculer tout et leur contraire.