Ci-dessous, Un texte de Mustapha Fahmi extrait de LA LEÇON DE ROSALINDE, publié à La Peuplade en 2021.
Nous publierons le prochain livre de Mustapha à la mi-mars.
Une des grandes qualités de cet auteur, c'est sin érudition joyeuse, sa passion à transmettre ce que l'on peut trouver dans la littérature classique, de le mettre à la portée de toustes.
Je crois qu'on en a pas mal besoin en ce moment.

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AVONS-NOUS BESOIN DE LA CULTURE ?
Dans la pièce qui porte son nom, le Roi Lear divise son royaume et sa fortune entre ses deux filles, Goneril et Régane, mais garde le titre de roi et cents chevaliers pour l’accompagner lors de ses voyages et de ses sorties.
À peine quelques semaines après avoir reçu leur part du royaume, les deux filles éprouvent de la difficulté à honorer les conditions posées par leur père, notamment celle qui lui permet de retenir cent chevaliers.
Ce n’est pas sage à leurs yeux de loger, de nourrir et de garder un si grand nombre d’hommes au même endroit, sous deux gouverne. Lear a-t-il besoin de cent chevaliers dans un château qui regorge de gardes et de domestiques? A-t-il besoin même de vingt-cinq,ou de dix, ou de cinq chevaliers? A-t-il besoin d’un seul chevalier? demande Régane. La réponse du roi constitue un grand moment de la littérature occidentale, résumant en quelques mots toute une philosophie «Oh, ne raisonnez pas le besoin!»
Selon Lear, on ne peut pas raisonner le besoin pour une raison fort simple : si les humains devaient se limiter uniquement aux choses dont ils ont besoin, leur vie ressemblerait à celle des animaux. Même les pauvres mendiants qui vivent dans la rue ont dans leur pauvreté quelque chose de superflu : un chat, par exemple, qu’ils doivent nourrir, alors qu’ils n’ont pas de quoi se nourrir eux-mêmes.
Si la fonction des vêtements, se demande Lear, était seulement de protéger du froid, sa fille aurait-elle besoin de toutes les belles choses qu’elle porte et qui la tiennent à peine au chaud ?
Le roi Lear tente ici de répondre à une question qui préoccupe les penseurs, les écrivains et les artistes depuis plusieurs siècles : qu’est-ce qui nous distingue des animaux ? La parole ? La raison ? Le sens moral ?
Sa réponse est à la fois élémentaire et bouleversante : ce qui nous distingue des animaux, ce sont les choses dont nous n’avons pas besoin. De quoi au juste avons-nous besoin pour vivre ? Manger, boire, se protéger du froid et de la chaleur, et procréer pour perpétuer notre espèce. Ce sont exactement les choses dont les animaux ont besoin eux aussi. Que reste-t-il d’autre pour nous différencier d’eux ?
La musique, la littérature, les arts, la culture : des choses qui ne sont pas essentielles à notre survie, mais qui contribuent à enrichir notre vie et à nous élever à un niveau que les animaux ne peuvent pas atteindre.
Il est facile, peut-être même légitime, de voir dans la réponse du roi une apologie de la consommation et de l’extravagance, ou une manière de justifier l’excès dans lequel vivent les privilégiés de la société.
Mais Lear va ici au-delà des préoccupations du moment et met le doigt sur une question de portée universelle. La question « Avons-nous vraiment besoin de telle ou telle chose ? » est, de toute évidence, une question raisonnable, mais la pousser plus loin peut s’avérer risqué, car elle est capable de souffler sur son passage tout ce que les humains ont érigé de beau ou de transcendant.
Avons-nous besoin, par exemple, de garder ouverts des musées et des bibliothèques qui coûtent cher à la société et n’attirent qu’une partie de la population ? Avons-nous besoin d’enseigner les arts, la littérature et la philosophie quand la société semble surtout avoir besoin de médecins, d’ingénieurs et d’informaticiens ?
Le roi Lear n’a pas besoin de cent chevaliers ; il est le premier à le savoir. Ce qu’il faut retenir de sa réponse, c’est qu’un argument basé uniquement sur le principe du besoin est un argument fragile.
Il est faux, à mon sens, de croire que les humains peuvent s’accomplir dans la retenue ou dans l’austérité. Au contraire, c’est en transcendant les limites de nos besoins humains les plus élémentaires que nous parvenons à révéler le meilleur de nous-mêmes.

Un monde où les choses sont jugées strictement en fonction des besoins qu’elles peuvent satisfaire est un monde sans monuments, sans art, sans élégance.

FIN

@juliendelorme On peut ajouter qu'à partir du moment où les deux filles rognent sur les privilèges de leur père, elles entrent dans une logique qui les amènent à, finalement, lui refuser toute forme d'honneur royal, de dignité et même d'affection...