Puisqu'on parle de conflit de légitimité entre médecins et historiens sur l'autre réseau de l'enfer, profitons du débat pour aborder un point intéressant: les réactions des personnes étudiées dans le cadre des sciences sociales - ou est-ce que l'expérience de la "vraie vie" bat la recherche ⬇️
Une des choses dont on s'aperçoit assez vite lorsqu'on doit étudier des personnes, ce qui est un peu la base des sciences sociales, est qu'il y a toujours un gap entre le ressenti et le vécu des personnes étudiées et l'objectivation scientifique que les chercheur·se·s produisent
Mais ça va au-delà du décalage : c’est désagréable de s’exposer à ce décalage. Les personnes étudiées sont souvent blessées en voyant le résultat de l’objectivation, parce qu’elles ont l’impression que ça nie leur expérience personnelle.
Tout le monde voit bien ce que ça donne : des réactions du genre « Mais moi, je suis sur le terrain depuis dix ans, donc je sais mieux » ou « Je l’ai vécu, comment pouvez-vous dire que c’est une expérience minoritaire ? » Et ça n’épargne personne : en 1979, quand Latour et Woolgar sortent La vie de laboratoire, les réactions des neuroendocrinologues étaient du style : « Mais tout le monde sait ça » ou « Ils n’ont rien compris à ce que nous faisons »
Et ce décalage est normal : on est sur deux niveaux de connaissance différents. Entre l’expérience vécue, qui marque la chair et l’esprit, et le côté plus froid et détaché des analyses scientifiques, il y a un fossé. L’erreur est évidemment de croire que l’expérience vécue est plus « vraie » et plus « réelle » que les statistiques et les « descriptions denses »
On est sur un vrai problème épistémologique, à vrai dire : celui d’accepter que sa perception individuelle, nécessairement plus biaisée, personnelle et contextualisée, que les résultats de la recherche, est moins « réelle » que ces derniers, alors même qu’elle marque beaucoup plus à titre personnel
Je ne vous refais pas tout le laïus sur les biais, mais à un moment, c’est quand même exactement ça : l’expérience personnelle, contrairement à ce qu’on croit spontanément, est moins vraie, moins réelle et moins pertinente que les résultats scientifiques. C’est sans doute peu flatteur, mais voilà
Et quand son expérience personnelle va contre les résultats de la recherche, c’est la première qu’on doit remettre en cause, pas la deuxième
Notons que Platon parlait déjà de ça, on en revient toujours à l’allégorie de la caverne.
Ça pose des questions au moment de la restitution des résultats, que ce soit auprès des personnes étudiées ou d’un large public. Par définition, on sait qu’il va y avoir des réactions outragées ou énervées. Et ce n’est pas forcément simple à vivre : il y a beaucoup de chercheur·se·s qui ont peur de « trahir leur terrain », de trahir la confiance accordée par les personnes qu’ils ont étudiées
C’est évidemment très visible quand on développe des analyses critiques, mais en vrai, ça concerne toute recherche. Et c’est valable qu’on fasse du quanti ou du quali, même si c’est a priori plus prégnant dans ce dernier cas
Cela dit, il y a quand même un enjeu à prendre en compte : le capital culturel des enquêtés. Pourquoi ? Parce que ça va influencer la capacité à réagir. Evidemment, quelqu’un qui fait une enquête sur des chômeurs a peu de chances de voir des réactions publiques fortes de la part de ses enquêtés.
En revanche, si les personnes étudiées sont des médecins, des chercheurs ou des politiques, elles peuvent parfaitement écrire une tribune dans un journal pour dire que c’est n’importe quoi, parce qu’elles ne se reconnaissent pas dans les résultats. Elles peuvent lancer un débat public.
Et un débat public n’est pas un débat scientifique. Les attentes ne sont pas les mêmes, les ressorts et les mécanismes non plus. Il s’agit de décaler le débat pour se centrer sur d’autres critères
Notons que ce n’est pas toujours négatif. Mais il faut avoir conscience qu’on n’est pas sur le même plan. Et qu’il y a une inégalité forte sur qui est capable de mettre tel ou tel sujet à l’ordre du jour médiatique – ou twitterien, ou mastodonien, de fait
@vinteuil_ltp Merci pour ce fil qui résume bien les crispations qui font jours a chaques discussions autour d'un sujet étudié par la science.
En l'occurrence je ne suis pas au fait du débat actuel mais je conserve votre fil car il est fort synthétique et pose clairement des choses parfois difficile a expliquer.