Mais ne nous laissons pas beurrer les lunettes : si le sujet mobilise les fact checkers empressés de crier à la fake news et les linguistes wallons prêts à dénoncer dans Libération la « rhétorique de la pente glissante » (en gros, « une simple modification d’étiquette de musée peut soudain se muer en menace de la disparition totale des chiffres romains, voire de toute trace de la civilisation dont ils sont issus » ; bref, les réactionnaires croient toujours qu’un recul est suivi d’autres plus importants), ce n’est pas seulement parce que tout ce que le pays compte de rétrogrades s’est mobilisé pour exprimer son « insécurité culturelle » et son élitisme crasse, mais bien parce que se trouvent condensés plusieurs enjeux essentiels pour une démocratie, de l’accès à la culture à la transmission du passé. Le problème n’est pas que cette graphie soit arbitraire mais que sa suppression rejoint l’abandon de l’apprentissage du subjonctif à l’école primaire, le nettoyage de la littérature enfantine pour en faire disparaître toute trace du passé simple et tout mot légèrement complexe… Soyons lucides, ce ne sont pas quelques chiffres romains qui expliquent le caractère désespérément monocolore – socialement, ethniquement, géographiquement – du public des musées mais l’échec d’une école républicaine qui a depuis des décennies décrété que, plutôt que d’élever le peuple vers une culture, non pas bourgeoise mais universelle, il fallait abolir toute échelle de valeur et s’extasier devant les derniers avatars de l’industrie culturelle. Mais le clin d’œil ne nous fait pas oublier qu’il n’est pas de démocratie sans cette conviction profonde que tout individu peut s’émanciper par le savoir, et que respecter les plus défavorisés, c’est leur apporter les outils de cette émancipation plutôt que de les maintenir avec une compassion gluante dans une ignorance qui les maintient au bas de l’échelle.