Heyla (@[email protected])

Lisez cela si vous êtes tjrs un peu convaincu quelque part que les élections et le réformisme sert a quelque chose ... Ou si vous cherchez de nouveaux arguments/rethorique "Élections : que crève la gauche aussi" https://nantes.indymedia.org/posts/160435/elections-que-creve-la-gauche-aussi/

Todon.nl

Pourquoi les politiciens qui parlent du corps électoral caractérisent systématiquement celui-ci par ces deux mots: "Les travailleurs"? N'y a-t-il pas d'autres manières de désigner les citoyens (comme par "les citoyens" par exemple, même si j'aurais préféré un terme moins... citoyenniste 😅) que en essentialisant l'humain par sa prétendue nature travailleuse? Vous avez 2h.

#penseefurtive #politique #lexiquepolitique #champlexical #travailleur #citoyen #citoyennisme #letravailcestnul #reflexion

LE PAYS QUI SE RÉVOLTE EN PLAISANTANT

Révolte spectaculaire en Catalogne

La théâtralisation de la protestation et la banalisation qui en découle est la caractéristique la plus commune des mouvements de la société du spectacle, où toutes les expériences vécues se fondent dans une performance. Où l’activisme se confond avec le divertissement et où le
spectateur joue le rôle de figure de proue. Le fait que les « gens » de notre époque préfèrent l’image à la chose, l’illusion à la vérité et le substitut à l’authenticité – en d’autres termes, le spectacle – est dû au fait que ces « gens » sont différents, radicalement opposés à ceux qui ont compté à l’époque précédente. Rappelons que la perte de centralité du prolétariat industriel dans les luttes sociales a été suivie – dans les pays où prévalent des conditions post-modernes de production capitaliste – d’un processus de déclassification qui a conduit au développement de ce qu’ils appellent la « citoyenneté » et que nous pourrions appeler les classes moyennes salariées. Ces classes, assises entre deux chaises, la bourgeoise et la populaire, peuvent se sentir et même se déclarer antagonistes de la classe dominante, mais elles ne manifestent jamais cet antagonisme dans la pratique. Le dénominateur commun des manifestations mésocratiques telles que l’antimondialisation, l’anti-guerre, le 15-M ou les Marches de la Dignité, a toujours été la volonté de ne pas modifier l’ordre ou de ne pas subvertir les règles du jeu du pouvoir. En réalité, la fausse révolte des couches sociales intermédiaires, qui ne se battent plus, n’est pas le résultat d’une prise de conscience antithétique, c’est-à-dire d’une nouvelle conscience de classe anti-système, mais elle est soumise au principe hégémonique qui régit la vie dans la société de consommation : la mode. Cela explique non seulement l’aspect frivole et le pouvoir d’attraction du mouvement citoyen, mais aussi son caractère éphémère, pseudo-ludique et ostensiblement gadget. Pire encore, les réseaux sociaux ont renforcé les fondements de l’irréalité, portant un coup fatal à ce qui restait de communication autonome et de sens de la communauté dans la société
civile. L’essentiel de la contestation s’étant déplacé dans l’espace virtuel, où les images et les histoires valent plus que les mots, le spectacle de la révolte sur les réseaux peut aisément remplacer les prosaïques luttes réelles.
Les progrès technologiques n’ont pas aboli la contradiction flagrante entre les relations de production capitalistes et les forces productives, mais ils ont minimisé l’importance sociale des travailleurs de l’industrie, des ateliers et des mines, poussant la classe ouvrière dans le secteur tertiaire de l’économie, où les salaires, les conditions de travail et les droits sont précaires. Le recul du prolétariat industriel a entraîné la perte de contrôle du marché du travail et, parallèlement à la fragmentation en couches aux intérêts différents, sa conscience de classe s’est évaporée, c’est-à-dire qu’elle s’est déclassée. Dès lors, le prolétariat a cessé d’être le référent effectif des luttes sociales. En tant que sujet historique, la classe ouvrière ne pouvait que rester dans le ciel de l’idéologie, comme dogme dans les doctrines ouvriéristes sectes et dans la virtualité réseaux. Cependant, la mondialisation économique, qui était avant tout une financiarisation, a encore accentué ce que James O’Connor a appelé la deuxième contradiction capitaliste, à savoir la dégradation progressive des conditions de production qui ont rendu possible l’exploitation du travail. La croissance illimitée de l’économie s’est heurtée aux limites biophysiques de la vie sur la planète, la rendant
inhabitable. En bref, la capitalisation du territoire – l’extractivisme – a rendu le métabolisme entre la société et la nature de plus en plus destructeur, déclenchant une crise écologique généralisée. La question sociale s’est déplacée de la question du travail à la défense du territoire – qui est en fin de compte la défense de l’espèce – ou, en d’autres termes, la crise environnementale est devenue le premier point de la crise sociale. La prolétarisation des masses salariées, principalement urbaines, et le dépeuplement des campagnes se poursuivent, mais désormais la condition de prolétaire peut être mieux définie non seulement sur la base de la vente de laforce de travail, mais aussi sur la base de la perte du pouvoir de décision sur l’habitat et les conditions de vie de plus en plus pauvres, dépendantes, artificielles et consuméristes qu’il procure.
Le prolétariat traditionnel était développementaliste et n’accordait pas l’attention nécessaire aux problèmes environnementaux, qui sont devenus pressants dans les années 1950. La défaite du mouvement ouvrier révolutionnaire et la régression de la lutte des classes ont donné le devant de la scène aux combattants écologistes, en particulier au mouvement antinucléaire. Il y eut des collectifs comme « Alfalfa » qui firent du bon travail, mais l’atteinte valeurs, à la mémoire des luttes, projets de transformation radicale et, en général, à tout l’héritage historique de l’ancienne classe ouvrière, laissa les écologistes seuls avec leurs technologies non polluantes, leurs énergies alternatives et leurs projets de collecte des déchets, sans passé, sans héritage et sans projet d’émancipation à revendiquer. Entre-temps, de même que les syndicats de concertation ont définitivement annulé le conflit du travail en jouant les médiateurs, les partis et organisations politiques verts ont voulu faire de même avec la question territoriale. Le nombre d’agressions se multipliant avec le développement –  » durable  » ou non – de l’économie, le parasitisme vert a pu travailler pour l’ordre. Si l’on considère la Catalogne, l’expansion de l’aire métropolitaine de Barcelone et les politiques développementalistes de la Generalitat ont conduit à une surexploitation des ressources et causé des dommages irréversibles au territoire catalan. À la fin du siècle dernier, le pays avait le douteux honneur officiel d’être l’une des régions d’Europe les plus déprédatrices sur le plan territorial. Cependant, la défense du territoire reposait sur des conflits locaux isolés et autolimités, et souffrait d’un manque inquiétant de ressources et de personnel. Les grandes mobilisations de 2000 contre le Plan hydrologique national et le transfert de l’eau de l’Ebre ont été transcendantes et ont conduit à un désir d’unité d’action, mais seulement dans des plates-formes de quartier comme « Salvem », des groupes environnementaux décaféinés et des organisations « civiques » qui recueillaient des signatures contre les agressions environnementales. Les réunions de Figueres (2003) et de Montserrat (2008) ont produit un ensemble de propositions qui ne remettent pas en cause le régime capitaliste ou les institutions étatiques qui le favorisent, mais seulement ses excès. Il s’agissait simplement de faire passer les « déclarations internationales de durabilité » avant la croissance dérégulée, qui pouvait se concrétiser dans d’autres « modèles » capitalistes d’énergie renouvelable, d’urbanisme compact, de mobilité publique et de développement territorial respectueux de l’environnement. L’ensemble a ensuite été défini comme une « nouvelle culture du territoire ».
La stratégie noviculturelle à suivre était très simple : les plates-formes et les groupes étaient postulés comme des interlocuteurs stables des administrations, en vue d’établir, par le biais de « mécanismes qui rendent possible la participation des citoyens », une législation environnementale avec ses observatoires, ses tribunaux, ses parquets, ses taxes et ses sanctions. Ils ne remettent pas en cause le rôle de la bureaucratie administrative, subsidiaire aux intérêts économiques fallacieux, ni la légitimité des partis politiques, qu’ils espèrent utiliser pour planifier des mesures protectionnistes au Parlement et présenter despropositions pour la création d’une législation environnementale.

Le droit de l’environnement. Selon toute vraisemblance, les militants des partis ont influencé les plates-formes, puisque toutes leurs demandes ont été incluses dans leurs programmes environnementaux. Leur prétendue impartialité n’était qu’une tactique visant à présenter comme un intérêt général ce qui n’était que des intérêts électoraux déguisés.
Le mouvement écologiste catalan a célébré comme un succès la déclaration d’urgence climatique de la Generalitat et son engagement pour la décarbonisation de l’économie (2019), sans cesser de penser que ce modèle énergétique « cent pour cent renouvelable » n’était rien d’autre que le greenwashing capitalisme habituel. La construction de grandes infrastructures, de macro-éoliennes et de centrales photovoltaïques a perpétué le modèle extractiviste et spéculatif de l’exploitation territoriale. L’avant-dernière tentative d’articuler les dizaines de conflits environnementaux (SOSNatura.cat, 2021) n’a pas trouvé de meilleure méthodologie que de faire pression sur l’administration et les partis afin de « réorienter le modèle catalan », plus touristique que productif, vers la durabilité. Toujours lamême tactique. Pour la énième fois, on a plaidé en faveur d’une « participation citoyenne effective à travers des débats ouverts et des consultations populaires contraignantes ». Enfin,ils ont osé demander à la Generalitat de respecter les directives européennes, un moratoire sur les grands projets inutiles et la restauration du département pujoliste de l’environnement, dissous en 2010, « un outil clé pour construire le futur pays que nous voulons » (Ecologistasen Acción). Les critiques anti-développement sont enterrées dans le cimetière de la modération et du bon dialogue. Mais la lutte écologique est trop importante pour être laissée aux mains de ses fossoyeurs. C’est aux vrais défenseurs du territoire qu’il revient de le sortir du bourbier du collaborationnisme complice. Où sont-ils ?
L’apparition en janvier de cette année des « Revoltes de la Terra », après deux ans de réunions et de rencontres, luttant pour une alternative communautaire, définie comme un « lierre de liens en dehors de la logique productiviste », tombait à point nommé. On pouvait s’attendre à
une analyse panoramique du moment critique dans lequel nous nous trouvons et à un programme énergique de mobilisations, mais notre joie a été vaine. Le langage utilisé dans leur manifeste était rhétorique à souhait, plein d’imprécisions et de platitudes post-modernistes, bien en deçà de l’environnementalisme le plus élémentaire. D’abord, cette « terre qui se rebelle », qui voulait « favoriser le déploiement des possibles » et « construire un réseau de passions, de souverainetés et de méthodes », ne se définissait pas comme un coordinateur, ni comme une plateforme, ni comme un groupe moteur : c’était plutôt « un réseau de liens », « un ensemble de ressources logistiques, opérationnelles et relationnelles », « une gamme d’outils reproductibles partout ». Il s’agit donc d’une bande de joyeux lurons venus d’horizons divers, avec peu d’idées en commun et aucune perspective . Il n’est donc pas étonnant qu’ils se targuent de « diversité stratégique », même s’ils auraient dû être plus prudents, plus tièdes et plus ouverts pour s’inspirer du travail en demi-teinte de plates-
formes douces comme SOS Territori ou « Salvem ». Mais là où la sonnette d’alarme a été tirée, c’est lorsqu’ils ont déclaré chercher du renfort auprès « d’entités comme Ecologistas en Acción » et « suivre les impulsions » de montages suspects comme Extinción Rebelión ou « Soulevements de la Terre », tant mis en cause par les libertaires. Nous expliquons.
A l’exception de quelques délégations territoriales, Ecologistas en Acción n’est pas une organisation d’activistes aux principes idéologiques radicaux auxquels nous souscrivons nous-mêmes. Il s’agit d’un véritable lobby, d’une structure restreinte de professionnels de l’écologie.

Ce sont les partisans de l’environnementalisme qui vivent de subventions, souvent d’origine obscure, comme celles des entreprises polluantes ou des oligopoles énergétiques qu’ils conseillent. Aujourd’hui, partisans de ce que l’on appelle dans les officines du pouvoir la « transition énergétique » et le Green New Deal, ils sont d’ardents défenseurs de l’éolien et du photovoltaïque industriels, de la voiture électrique et de l’exploitation du lithium. Et donc de grands alliés des multinationales de l’électricité et des groupes automobiles, et d’encore meilleurs collaborateurs des ministères et des administrations. D’autre part, Extinction Rebellion, XR, est la branche d’un mouvement anglais qui cherche une répercussion médiatique dans des actes symboliques, en essayant de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent des mesures concernant la crise climatique. Ce sont des non-violents dogmatiques, nombrilistes, sans culture politique, qui utilisent le langage du marketing, abhorrent l’anarchisme et n’interviennent pas dans les luttes locales. Quant aux Soulevements de la Terre, SDT, il y aurait beaucoup à dire, mais pas qu’il s’agit d’un « mouvement d’action directe mêlant joie et désespoir », comme l’a écrit le grand penseur des « Revoltes ». Ses initiateurs, ni joyeux ni désespérés, entendaient « nouer de larges alliances » avec tous ceux qui s’y prêteraient et « fédérer le plus grand nombre possible de militants et de groupes venus d’horizons idéologiques différents », mais ils n’étaient pas exactement des champions de l’action directe. Le lien entre les partisans de « l’insurrection qui vient », les collectifs divers, les extinctionnistes, les paysans de la Conf et les squatters s’est concrétisé plus que par les récits festifs de luttes inédites et de victoires démesurées comme celle de la ZAD de Nantes (« Zone d’Aménagement Différé » rebaptisée « Zone à Défendre »), par la frustration et la lassitude de beaucoup de gens furieux du désastre ambiant, irréfléchis et sans possibilités claires d’agir par eux mêmes. La répression policière brutale à Saint Soline et l’ordre de dissolution des SDT, révoqué par la suite, ont fait le reste. Le soutien des milieux politiques, syndicaux, télévisuels et culturels a fourni l’indétermination nécessaire pour que les généraux des « Soulevements » apparaissent dans les médias comme les représentants du mouvement de défense du territoire le plus radical de France. D’où venaient-ils ?
Si l’on ne compte que le retrait du projet d’aéroport, la lutte sur la ZAD de Nôtre Dame des Landes a été une victoire. Si l’on prend en compte l’éradication de tout projet de cohabitation collective et le rétablissement d’activités économiques classiques, on peut aussi parler d’échec. Dès le départ, les composantes zadistes avaient des objectifs disparates et incompatibles : ACIPA, association de citoyens pacifiques et conciliants ; COPAIN, organisation de paysans expropriés opposés à l’agriculture industrielle et pratiquant l’autosuffisance ; puis la Coordination des opposants au projet, composée d’organismes politiques et syndicaux ; les comités d’appui extérieurs ; les occupants caméléons de la Zad menés par le CMDO autoproclamé, étiquetés « appelistes » (apparentés à l' »Appel » du « Comité Invisible »), et enfin les groupes de la Zad Est, anarchistes, primitivistes, « Sans Fiche » et, en général, anti-autoritaires comme ceux du réseau « Radis-co », qui luttent pour la gestion collective d’une Zone d’Autonomie Définitive. La cohabitation n’a jamais été facile et l’horizontalité a toujours brillé par son absence. Les assemblées générales sont le théâtre de manœuvres, de manipulations et de luttes incessantes. De nombreux groupes cessent d’y participer ou en organisent d’autres. En fin de compte, l' »unité » a été forgée entre les factions citoyennes et les appelants du CMDO pour négocier avec l’État, en laissant de côté les dissidents. La « victoire » vantée s’est traduite par la démolition des défenses anti-policières.

(« chicanes ») et les cabanes de l’Est, la distribution de quelques individuelles, l’expulsion des squatters intransigeants et le retour à l’ordre. Les vrais vainqueurs – et, comme on dit, ils continuent à pédaler sur la moto – sont les apelistas, un groupe autoritaire d’apparence informelle qui se comporte comme un véritable parti conspirateur.
Comme les appellistes pensent exclusivement en termes d’efficacité et de contrôle, jamais en termes d’autonomie, ils n’ont pas de discours anticapitaliste très concret, seulement des déclarations générales et des idées vagues, nous sommes les 99 %, la catastrophe arrive, etc.
Ce qu’ils appellent « leur stratégie » est basée sur l’encouragement des comités locaux, le monopole de la coordination, la fabrication de consensus sauvages avec des éléments hétérogènes et la réalisation de compromis contre nature, le masquage de différences insurmontables par la phraséologie, et la mise à l’écart des « puristes » dissidents par la violence s’il le faut. Le désir d’apparaître comme des interlocuteurs valables du pouvoir établi les oblige à être visibles, de sorte que devant les caméras, leurs membres s’exhibent comme s’ils étaient chez eux : ils doivent être sur la photo quoi qu’il arrive, la répercussion médiatique légitimant leur représentativité plus que la lutte elle-même. En coulisses, ils sont la structure verticale, opaque et manipulatrice qui tire les ficelles ou fait semblant de le faire. En 1921, les appellistes transfèrent aux Soulevements le style avec lequel ils ont réussi à s’imposer dans la ZAD. Le travail en réseau favorise la mise en place et la dissimulation d’états-majors, chargés de répartir les tâches et de s’attribuer le maximum de responsabilités. C’est pourquoi aucune réunion ou assemblée ouverte n’a jamais été organisée dans les SDT. Tout au plus, quelques consultations dans l’espace virtuel. La réflexion et le débat ne sont pas considérés comme nécessaires, car l’urgence est à l’action, et pour cela l’important est le nombre de personnes qui peuvent se réunir, d’où qu’elles viennent. Par conséquent, l’ouverture aux tendances les plus diverses, depuis les verts enracinés, les syndicats traditionnels et les partis officiels, jusqu’aux gauchistes de tous bords, aux féministes et aux libertaires. Les institutionnalistes d’un côté, les radicaux de l’autre, et les experts en révolte entre les deux. Tout le monde peut faire partie des SDT, quelles que soient ses idées, que ce soit à l’heure ou à temps plein. Les seules questions discutées sont les questions techniques et de gestion. Les grandes décisions sont toujours
prises à l’avance, en toute verticalité. Dans les conflits mineurs, les comités locaux sont libres d’agir à leur guise, sauf si l’impact publicitaire est suffisamment important. Une équipe dirigeante débarque alors pour l’exploiter. La lutte est alors vampirisée : des règles strictes et des filtres sélectifs sont imposés jusqu’à ce que l’information se refroidisse et perde de son attrait. L’énorme recul de la pensée critique liée au prolétariat révolutionnaire, l’oubli de ses assauts contre la société de classe et la désintégration du milieu libertaire, ont créé les conditions pour que de telles pratiques se répandent sans contestation, sous les applaudissements des « personnalités » néo-léninistes qui y souscrivent avec impudence.
Pour en revenir aux affaires catalanes, il est évident que la formule SDT est à la base des « Revoltes de la Terra », même si le langage de son manifeste relève plus de la « French theory » que du zadisme fantoche. Sans doute la composante jeunesse métropolitaine y est-elle pour quelque chose, même si nous ne pensons pas qu’elle joue le rôle d’un comité central. Elle n’a pas fait ses classes à l’école de la ZAD, mais dans ces doux mouvements scouts d’inspiration toninégriste. Enfin, les Révoltés précités apportent une ambiguïté encore plus grande dans leur positionnement, une stratégie de la grappe la plus exagérée et un manque d’esprit de synthèse.

Le jugement est total dans l’appréciation de la situation catalane sous la baguette du capital.
Leur belligérance à l’égard des institutions et des partis semble nulle, de sorte que les actions que les « Soulevements de la Terre » qualifient de « dynamiques », c’est-à-dire le sabotage et l’affrontement, ne sont ni là ni attendues. Ces rebelles de la terre ne sont pas du tout insurrectionnels, et ne cherchent donc pas à marquer autant de points avec le sensationnalisme que suscitent des actions violentes comme celles qui ont eu lieu à Nôtre Dames des Landes et à Saint Soline, ils n’iront donc probablement pas beaucoup plus loin que la demande d’un dialogue avec l’administration, que ce soit directement ou indirectement. Espérons que nous nous trompons. Au fond, si la radicalisation de turbulences comme le mouvement HLM, l’anti-tourisme ou les corporations paysannes n’y remédie pas, leur discours ne différera pas de celui des plates-formes citoyennes, pur pragmatisme deconforme intérêts matériels des classes moyennes. Leur activité ne dépassera pas le pacifisme convivial typique des excursions amicales et du camping, des ateliers de sardanes et des banquets populaires. C’est ce que nous croyons, même si nous n’aimerions pas avoir raison.
Miquel Amorós
Pour la conférence à la Jornada Campestre de Kan Pasqual (Serra de Collserola, Barcelone)
le 27 avril 2025.

Traduit de l’espagnol avec un outil gratuit !

#Citoyennisme #Ecologisme #MiquelAmorós

LE PAYS QUI SE RÉVOLTE EN PLAISANTANT

Révolte spectaculaire en Catalogne

La théâtralisation de la protestation et la banalisation qui en découle est la caractéristique la plus commune des mouvements de la société du spectacle, où toutes les expériences vécues se fondent dans une performance. Où l’activisme se confond avec le divertissement et où le
spectateur joue le rôle de figure de proue. Le fait que les « gens » de notre époque préfèrent l’image à la chose, l’illusion à la vérité et le substitut à l’authenticité – en d’autres termes, le spectacle – est dû au fait que ces « gens » sont différents, radicalement opposés à ceux qui ont compté à l’époque précédente. Rappelons que la perte de centralité du prolétariat industriel dans les luttes sociales a été suivie – dans les pays où prévalent des conditions post-modernes de production capitaliste – d’un processus de déclassification qui a conduit au développement de ce qu’ils appellent la « citoyenneté » et que nous pourrions appeler les classes moyennes salariées. Ces classes, assises entre deux chaises, la bourgeoise et la populaire, peuvent se sentir et même se déclarer antagonistes de la classe dominante, mais elles ne manifestent jamais cet antagonisme dans la pratique. Le dénominateur commun des manifestations mésocratiques telles que l’antimondialisation, l’anti-guerre, le 15-M ou les Marches de la Dignité, a toujours été la volonté de ne pas modifier l’ordre ou de ne pas subvertir les règles du jeu du pouvoir. En réalité, la fausse révolte des couches sociales intermédiaires, qui ne se battent plus, n’est pas le résultat d’une prise de conscience antithétique, c’est-à-dire d’une nouvelle conscience de classe anti-système, mais elle est soumise au principe hégémonique qui régit la vie dans la société de consommation : la mode. Cela explique non seulement l’aspect frivole et le pouvoir d’attraction du mouvement citoyen, mais aussi son caractère éphémère, pseudo-ludique et ostensiblement gadget. Pire encore, les réseaux sociaux ont renforcé les fondements de l’irréalité, portant un coup fatal à ce qui restait de communication autonome et de sens de la communauté dans la société
civile. L’essentiel de la contestation s’étant déplacé dans l’espace virtuel, où les images et les histoires valent plus que les mots, le spectacle de la révolte sur les réseaux peut aisément remplacer les prosaïques luttes réelles.
Les progrès technologiques n’ont pas aboli la contradiction flagrante entre les relations de production capitalistes et les forces productives, mais ils ont minimisé l’importance sociale des travailleurs de l’industrie, des ateliers et des mines, poussant la classe ouvrière dans le secteur tertiaire de l’économie, où les salaires, les conditions de travail et les droits sont précaires. Le recul du prolétariat industriel a entraîné la perte de contrôle du marché du travail et, parallèlement à la fragmentation en couches aux intérêts différents, sa conscience de classe s’est évaporée, c’est-à-dire qu’elle s’est déclassée. Dès lors, le prolétariat a cessé d’être le référent effectif des luttes sociales. En tant que sujet historique, la classe ouvrière ne pouvait que rester dans le ciel de l’idéologie, comme dogme dans les doctrines ouvriéristes sectes et dans la virtualité réseaux. Cependant, la mondialisation économique, qui était avant tout une financiarisation, a encore accentué ce que James O’Connor a appelé la deuxième contradiction capitaliste, à savoir la dégradation progressive des conditions de production qui ont rendu possible l’exploitation du travail. La croissance illimitée de l’économie s’est heurtée aux limites biophysiques de la vie sur la planète, la rendant
inhabitable. En bref, la capitalisation du territoire – l’extractivisme – a rendu le métabolisme entre la société et la nature de plus en plus destructeur, déclenchant une crise écologique généralisée. La question sociale s’est déplacée de la question du travail à la défense du territoire – qui est en fin de compte la défense de l’espèce – ou, en d’autres termes, la crise environnementale est devenue le premier point de la crise sociale. La prolétarisation des masses salariées, principalement urbaines, et le dépeuplement des campagnes se poursuivent, mais désormais la condition de prolétaire peut être mieux définie non seulement sur la base de la vente de laforce de travail, mais aussi sur la base de la perte du pouvoir de décision sur l’habitat et les conditions de vie de plus en plus pauvres, dépendantes, artificielles et consuméristes qu’il procure.
Le prolétariat traditionnel était développementaliste et n’accordait pas l’attention nécessaire aux problèmes environnementaux, qui sont devenus pressants dans les années 1950. La défaite du mouvement ouvrier révolutionnaire et la régression de la lutte des classes ont donné le devant de la scène aux combattants écologistes, en particulier au mouvement antinucléaire. Il y eut des collectifs comme « Alfalfa » qui firent du bon travail, mais l’atteinte valeurs, à la mémoire des luttes, projets de transformation radicale et, en général, à tout l’héritage historique de l’ancienne classe ouvrière, laissa les écologistes seuls avec leurs technologies non polluantes, leurs énergies alternatives et leurs projets de collecte des déchets, sans passé, sans héritage et sans projet d’émancipation à revendiquer. Entre-temps, de même que les syndicats de concertation ont définitivement annulé le conflit du travail en jouant les médiateurs, les partis et organisations politiques verts ont voulu faire de même avec la question territoriale. Le nombre d’agressions se multipliant avec le développement –  » durable  » ou non – de l’économie, le parasitisme vert a pu travailler pour l’ordre. Si l’on considère la Catalogne, l’expansion de l’aire métropolitaine de Barcelone et les politiques développementalistes de la Generalitat ont conduit à une surexploitation des ressources et causé des dommages irréversibles au territoire catalan. À la fin du siècle dernier, le pays avait le douteux honneur officiel d’être l’une des régions d’Europe les plus déprédatrices sur le plan territorial. Cependant, la défense du territoire reposait sur des conflits locaux isolés et autolimités, et souffrait d’un manque inquiétant de ressources et de personnel. Les grandes mobilisations de 2000 contre le Plan hydrologique national et le transfert de l’eau de l’Ebre ont été transcendantes et ont conduit à un désir d’unité d’action, mais seulement dans des plates-formes de quartier comme « Salvem », des groupes environnementaux décaféinés et des organisations « civiques » qui recueillaient des signatures contre les agressions environnementales. Les réunions de Figueres (2003) et de Montserrat (2008) ont produit un ensemble de propositions qui ne remettent pas en cause le régime capitaliste ou les institutions étatiques qui le favorisent, mais seulement ses excès. Il s’agissait simplement de faire passer les « déclarations internationales de durabilité » avant la croissance dérégulée, qui pouvait se concrétiser dans d’autres « modèles » capitalistes d’énergie renouvelable, d’urbanisme compact, de mobilité publique et de développement territorial respectueux de l’environnement. L’ensemble a ensuite été défini comme une « nouvelle culture du territoire ».
La stratégie noviculturelle à suivre était très simple : les plates-formes et les groupes étaient postulés comme des interlocuteurs stables des administrations, en vue d’établir, par le biais de « mécanismes qui rendent possible la participation des citoyens », une législation environnementale avec ses observatoires, ses tribunaux, ses parquets, ses taxes et ses sanctions. Ils ne remettent pas en cause le rôle de la bureaucratie administrative, subsidiaire aux intérêts économiques fallacieux, ni la légitimité des partis politiques, qu’ils espèrent utiliser pour planifier des mesures protectionnistes au Parlement et présenter despropositions pour la création d’une législation environnementale.

Le droit de l’environnement. Selon toute vraisemblance, les militants des partis ont influencé les plates-formes, puisque toutes leurs demandes ont été incluses dans leurs programmes environnementaux. Leur prétendue impartialité n’était qu’une tactique visant à présenter comme un intérêt général ce qui n’était que des intérêts électoraux déguisés.
Le mouvement écologiste catalan a célébré comme un succès la déclaration d’urgence climatique de la Generalitat et son engagement pour la décarbonisation de l’économie (2019), sans cesser de penser que ce modèle énergétique « cent pour cent renouvelable » n’était rien d’autre que le greenwashing capitalisme habituel. La construction de grandes infrastructures, de macro-éoliennes et de centrales photovoltaïques a perpétué le modèle extractiviste et spéculatif de l’exploitation territoriale. L’avant-dernière tentative d’articuler les dizaines de conflits environnementaux (SOSNatura.cat, 2021) n’a pas trouvé de meilleure méthodologie que de faire pression sur l’administration et les partis afin de « réorienter le modèle catalan », plus touristique que productif, vers la durabilité. Toujours lamême tactique. Pour la énième fois, on a plaidé en faveur d’une « participation citoyenne effective à travers des débats ouverts et des consultations populaires contraignantes ». Enfin,ils ont osé demander à la Generalitat de respecter les directives européennes, un moratoire sur les grands projets inutiles et la restauration du département pujoliste de l’environnement, dissous en 2010, « un outil clé pour construire le futur pays que nous voulons » (Ecologistasen Acción). Les critiques anti-développement sont enterrées dans le cimetière de la modération et du bon dialogue. Mais la lutte écologique est trop importante pour être laissée aux mains de ses fossoyeurs. C’est aux vrais défenseurs du territoire qu’il revient de le sortir du bourbier du collaborationnisme complice. Où sont-ils ?
L’apparition en janvier de cette année des « Revoltes de la Terra », après deux ans de réunions et de rencontres, luttant pour une alternative communautaire, définie comme un « lierre de liens en dehors de la logique productiviste », tombait à point nommé. On pouvait s’attendre à
une analyse panoramique du moment critique dans lequel nous nous trouvons et à un programme énergique de mobilisations, mais notre joie a été vaine. Le langage utilisé dans leur manifeste était rhétorique à souhait, plein d’imprécisions et de platitudes post-modernistes, bien en deçà de l’environnementalisme le plus élémentaire. D’abord, cette « terre qui se rebelle », qui voulait « favoriser le déploiement des possibles » et « construire un réseau de passions, de souverainetés et de méthodes », ne se définissait pas comme un coordinateur, ni comme une plateforme, ni comme un groupe moteur : c’était plutôt « un réseau de liens », « un ensemble de ressources logistiques, opérationnelles et relationnelles », « une gamme d’outils reproductibles partout ». Il s’agit donc d’une bande de joyeux lurons venus d’horizons divers, avec peu d’idées en commun et aucune perspective . Il n’est donc pas étonnant qu’ils se targuent de « diversité stratégique », même s’ils auraient dû être plus prudents, plus tièdes et plus ouverts pour s’inspirer du travail en demi-teinte de plates-
formes douces comme SOS Territori ou « Salvem ». Mais là où la sonnette d’alarme a été tirée, c’est lorsqu’ils ont déclaré chercher du renfort auprès « d’entités comme Ecologistas en Acción » et « suivre les impulsions » de montages suspects comme Extinción Rebelión ou « Soulevements de la Terre », tant mis en cause par les libertaires. Nous expliquons.
A l’exception de quelques délégations territoriales, Ecologistas en Acción n’est pas une organisation d’activistes aux principes idéologiques radicaux auxquels nous souscrivons nous-mêmes. Il s’agit d’un véritable lobby, d’une structure restreinte de professionnels de l’écologie.

Ce sont les partisans de l’environnementalisme qui vivent de subventions, souvent d’origine obscure, comme celles des entreprises polluantes ou des oligopoles énergétiques qu’ils conseillent. Aujourd’hui, partisans de ce que l’on appelle dans les officines du pouvoir la « transition énergétique » et le Green New Deal, ils sont d’ardents défenseurs de l’éolien et du photovoltaïque industriels, de la voiture électrique et de l’exploitation du lithium. Et donc de grands alliés des multinationales de l’électricité et des groupes automobiles, et d’encore meilleurs collaborateurs des ministères et des administrations. D’autre part, Extinction Rebellion, XR, est la branche d’un mouvement anglais qui cherche une répercussion médiatique dans des actes symboliques, en essayant de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent des mesures concernant la crise climatique. Ce sont des non-violents dogmatiques, nombrilistes, sans culture politique, qui utilisent le langage du marketing, abhorrent l’anarchisme et n’interviennent pas dans les luttes locales. Quant aux Soulevements de la Terre, SDT, il y aurait beaucoup à dire, mais pas qu’il s’agit d’un « mouvement d’action directe mêlant joie et désespoir », comme l’a écrit le grand penseur des « Revoltes ». Ses initiateurs, ni joyeux ni désespérés, entendaient « nouer de larges alliances » avec tous ceux qui s’y prêteraient et « fédérer le plus grand nombre possible de militants et de groupes venus d’horizons idéologiques différents », mais ils n’étaient pas exactement des champions de l’action directe. Le lien entre les partisans de « l’insurrection qui vient », les collectifs divers, les extinctionnistes, les paysans de la Conf et les squatters s’est concrétisé plus que par les récits festifs de luttes inédites et de victoires démesurées comme celle de la ZAD de Nantes (« Zone d’Aménagement Différé » rebaptisée « Zone à Défendre »), par la frustration et la lassitude de beaucoup de gens furieux du désastre ambiant, irréfléchis et sans possibilités claires d’agir par eux mêmes. La répression policière brutale à Saint Soline et l’ordre de dissolution des SDT, révoqué par la suite, ont fait le reste. Le soutien des milieux politiques, syndicaux, télévisuels et culturels a fourni l’indétermination nécessaire pour que les généraux des « Soulevements » apparaissent dans les médias comme les représentants du mouvement de défense du territoire le plus radical de France. D’où venaient-ils ?
Si l’on ne compte que le retrait du projet d’aéroport, la lutte sur la ZAD de Nôtre Dame des Landes a été une victoire. Si l’on prend en compte l’éradication de tout projet de cohabitation collective et le rétablissement d’activités économiques classiques, on peut aussi parler d’échec. Dès le départ, les composantes zadistes avaient des objectifs disparates et incompatibles : ACIPA, association de citoyens pacifiques et conciliants ; COPAIN, organisation de paysans expropriés opposés à l’agriculture industrielle et pratiquant l’autosuffisance ; puis la Coordination des opposants au projet, composée d’organismes politiques et syndicaux ; les comités d’appui extérieurs ; les occupants caméléons de la Zad menés par le CMDO autoproclamé, étiquetés « appelistes » (apparentés à l' »Appel » du « Comité Invisible »), et enfin les groupes de la Zad Est, anarchistes, primitivistes, « Sans Fiche » et, en général, anti-autoritaires comme ceux du réseau « Radis-co », qui luttent pour la gestion collective d’une Zone d’Autonomie Définitive. La cohabitation n’a jamais été facile et l’horizontalité a toujours brillé par son absence. Les assemblées générales sont le théâtre de manœuvres, de manipulations et de luttes incessantes. De nombreux groupes cessent d’y participer ou en organisent d’autres. En fin de compte, l' »unité » a été forgée entre les factions citoyennes et les appelants du CMDO pour négocier avec l’État, en laissant de côté les dissidents. La « victoire » vantée s’est traduite par la démolition des défenses anti-policières.

(« chicanes ») et les cabanes de l’Est, la distribution de quelques individuelles, l’expulsion des squatters intransigeants et le retour à l’ordre. Les vrais vainqueurs – et, comme on dit, ils continuent à pédaler sur la moto – sont les apelistas, un groupe autoritaire d’apparence informelle qui se comporte comme un véritable parti conspirateur.
Comme les appellistes pensent exclusivement en termes d’efficacité et de contrôle, jamais en termes d’autonomie, ils n’ont pas de discours anticapitaliste très concret, seulement des déclarations générales et des idées vagues, nous sommes les 99 %, la catastrophe arrive, etc.
Ce qu’ils appellent « leur stratégie » est basée sur l’encouragement des comités locaux, le monopole de la coordination, la fabrication de consensus sauvages avec des éléments hétérogènes et la réalisation de compromis contre nature, le masquage de différences insurmontables par la phraséologie, et la mise à l’écart des « puristes » dissidents par la violence s’il le faut. Le désir d’apparaître comme des interlocuteurs valables du pouvoir établi les oblige à être visibles, de sorte que devant les caméras, leurs membres s’exhibent comme s’ils étaient chez eux : ils doivent être sur la photo quoi qu’il arrive, la répercussion médiatique légitimant leur représentativité plus que la lutte elle-même. En coulisses, ils sont la structure verticale, opaque et manipulatrice qui tire les ficelles ou fait semblant de le faire. En 1921, les appellistes transfèrent aux Soulevements le style avec lequel ils ont réussi à s’imposer dans la ZAD. Le travail en réseau favorise la mise en place et la dissimulation d’états-majors, chargés de répartir les tâches et de s’attribuer le maximum de responsabilités. C’est pourquoi aucune réunion ou assemblée ouverte n’a jamais été organisée dans les SDT. Tout au plus, quelques consultations dans l’espace virtuel. La réflexion et le débat ne sont pas considérés comme nécessaires, car l’urgence est à l’action, et pour cela l’important est le nombre de personnes qui peuvent se réunir, d’où qu’elles viennent. Par conséquent, l’ouverture aux tendances les plus diverses, depuis les verts enracinés, les syndicats traditionnels et les partis officiels, jusqu’aux gauchistes de tous bords, aux féministes et aux libertaires. Les institutionnalistes d’un côté, les radicaux de l’autre, et les experts en révolte entre les deux. Tout le monde peut faire partie des SDT, quelles que soient ses idées, que ce soit à l’heure ou à temps plein. Les seules questions discutées sont les questions techniques et de gestion. Les grandes décisions sont toujours
prises à l’avance, en toute verticalité. Dans les conflits mineurs, les comités locaux sont libres d’agir à leur guise, sauf si l’impact publicitaire est suffisamment important. Une équipe dirigeante débarque alors pour l’exploiter. La lutte est alors vampirisée : des règles strictes et des filtres sélectifs sont imposés jusqu’à ce que l’information se refroidisse et perde de son attrait. L’énorme recul de la pensée critique liée au prolétariat révolutionnaire, l’oubli de ses assauts contre la société de classe et la désintégration du milieu libertaire, ont créé les conditions pour que de telles pratiques se répandent sans contestation, sous les applaudissements des « personnalités » néo-léninistes qui y souscrivent avec impudence.
Pour en revenir aux affaires catalanes, il est évident que la formule SDT est à la base des « Revoltes de la Terra », même si le langage de son manifeste relève plus de la « French theory » que du zadisme fantoche. Sans doute la composante jeunesse métropolitaine y est-elle pour quelque chose, même si nous ne pensons pas qu’elle joue le rôle d’un comité central. Elle n’a pas fait ses classes à l’école de la ZAD, mais dans ces doux mouvements scouts d’inspiration toninégriste. Enfin, les Révoltés précités apportent une ambiguïté encore plus grande dans leur positionnement, une stratégie de la grappe la plus exagérée et un manque d’esprit de synthèse.

Le jugement est total dans l’appréciation de la situation catalane sous la baguette du capital.
Leur belligérance à l’égard des institutions et des partis semble nulle, de sorte que les actions que les « Soulevements de la Terre » qualifient de « dynamiques », c’est-à-dire le sabotage et l’affrontement, ne sont ni là ni attendues. Ces rebelles de la terre ne sont pas du tout insurrectionnels, et ne cherchent donc pas à marquer autant de points avec le sensationnalisme que suscitent des actions violentes comme celles qui ont eu lieu à Nôtre Dames des Landes et à Saint Soline, ils n’iront donc probablement pas beaucoup plus loin que la demande d’un dialogue avec l’administration, que ce soit directement ou indirectement. Espérons que nous nous trompons. Au fond, si la radicalisation de turbulences comme le mouvement HLM, l’anti-tourisme ou les corporations paysannes n’y remédie pas, leur discours ne différera pas de celui des plates-formes citoyennes, pur pragmatisme deconforme intérêts matériels des classes moyennes. Leur activité ne dépassera pas le pacifisme convivial typique des excursions amicales et du camping, des ateliers de sardanes et des banquets populaires. C’est ce que nous croyons, même si nous n’aimerions pas avoir raison.
Miquel Amorós
Pour la conférence à la Jornada Campestre de Kan Pasqual (Serra de Collserola, Barcelone)
le 27 avril 2025.

Traduit de l’espagnol avec un outil gratuit !

#Citoyennisme #Ecologisme #MiquelAmorós

après le naufrage

à propos de l’anarcho-électorat de l’été 2024

Nous avons écrit ce texte en l’honneur de tous.te.s nos camarades qui se sont pressé.e.s dans les isoloirs en juin et en juillet dernier pour déposer leur bulletin dans les urnes, en y glissant au passage leur dernière parcelle de dignité et en abandonnant toute velléité révolutionnaire.

Nous sommes heureux.ses de constater qu’iels ont aujourd’hui le gouvernement qu’iels méritent, et un ministre de l’Intérieur dont iels peuvent être fier.e.s.

Parce qu’iels ont contribué par leur vote à justifier ce gouvernement, et surtout à justifier l’Etat et l’exploitation, nous souhaitions leur rendre hommage avec ce second texte. Mieux, puisque Le citoyennisme qui vient, à notre grande surprise, a semblé choquer certain.e.s anarchistes autoproclamé.e.s – alors même que ce texte ne faisait que rappeler succinctement les fondamentaux de l’anti-électoralisme et de l’anti-étatisme – nous avons décidé d’en développer ici le contenu. En d’autres termes, c’est une façon de dire qu’on persiste et signe.

Cela ne devrait même pas être nécessaire. Et pourtant… Pourtant certain.e.s camarades se sont offusqué.e.s. Pourtant, Paris Luttes Infos, principal site mutu parisien nous a censuré.e.s – en même temps que plusieurs autres textes du même type – sans même amorcer la moindre discussion, avec des arguments si absurdes qu’ils auraient tout aussi bien pu servir à censurer Reclus, Libertad, Malatesta et bien d’autres*, parachevant ainsi un virage électoraliste et social-démocrate qui restera comme un tournant majeur dans l’histoire de ce site. Si l’on ajoute à cela la publication d’un texte d’une candeur et d’une tiédeur à faire passer Hollande et Glucksmann pour l’avant-garde d’une faction armée révolutionnaire (N’y a-t-il rien à célébrer ?), l’on ne peut que constater l’ampleur du naufrage.

Voici donc, en quatre points principaux, ce que nous pensons de l’égarement de nos ex-camarades qui se sont perdu.e.s dans les urnes, de la logique d’assimilation libérale à laquelle iels se sont plié.e.s, de la fonction réactionnaire du corps électoral qu’iels ont intégré et de l’inutilité de distinguer entre les différentes formes d’Etat, que nous combattons toutes.

Le sens de la rupture

Nous estimons que le principal facteur de désorientation de nos camarades l’été dernier a été la perte du sens de la rupture. Par-là nous entendons qu’iels n’ont pas été capables de faire la différence entre les clivages de surface qui agitent l’espace public libéral-capitaliste et le véritable antagonisme sur lequel nous devons porter toute notre attention et toute notre énergie destructrice.

Qu’on ne s’y trompe pas : c’est une question cruciale, à laquelle il peut s’avérer difficile de répondre dans certains contextes. Identifier son véritable ennemi et le distinguer des faux-amis qui pullulent à gauche n’est pas toujours facile. Mais tout de même : il ne fallait pas une conscience politique si aiguisée en juin/juillet dernier pour percevoir que le pseudo-clivage commenté avec une grande intensité dramatique par les médias relevait ni plus ni moins de ce que Debord appelait « les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé », autrement dit une parodie de division, la simple expression de la compétition des élites et de leurs partis pour leurs intérêts sectoriels spécifiques, donc pour la gestion autoritaire de l’État libéral-capitaliste. À aucun moment, sous aucune forme que ce soit, un véritable antagonisme, expression d’une rupture radicale, n’a été en jeu. 

Rien de pire que ces fausses divisions entre élites. Elles sont une distraction, la mise en scène d’un conflit qui n’existe que sur fond d’un consensus bien plus profond et solide, à savoir l’adhésion au système libéral- capitaliste et la validation de la domination étatique. En d’autres termes ces luttes politiques de surface, ces querelles mineures entre exploiteurs, ce soi-disant clivage gauche-droite n’est qu’une petite dispute entre amis à propos de laquelle les électeur.rices, crédules, sont invités à arbitrer.
 
Le libéralisme – en tant qu’organisation politique – trouve ici son apogée. C’est un formidable instrument de dépolitisation qui neutralise la conflictualité, anesthésie les individus et réduit la politique à une querelle entre gens de bonne compagnie dont la compétition et l’alternance sont un leurre puisqu’en arrière-plan l’essentiel reste hors de portée de la contestation : le système, ses fondements, ses valeurs, ses institutions, ne sont pas mis en cause et sont voués à demeurer intacts.

Quelle preuve faut-il à nos camarades ? La gauche réclamait la victoire… C’est-à-dire, comme on le sait à présent, la possibilité de mettre au pouvoir une énarque ou un ancien ministre de l’Intérieur ayant soutenu la répression à outrance qui a mené à la mort de Rémi Fraisse. C’est cela, une victoire ? Non, tout le spectre de l’échiquier partisan officiel, qui prend place dans les assemblées et dans les lieux du pouvoir, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (oui, on a bien dit tout le monde), n’incarne qu’un seul et même camp : celui de l’oppression politique et économique. Faut-il rappeler le bilan de la gauche au pouvoir ? Quel degré d’amnésie historique faut-il avoir pour croire que les choses iront « mieux », que nous pourrons « souffler », que le militantisme sera plus « facile » ou que notre vie sera meilleure parce que ces gens-là auront gagné ?

On nous a dit qu’il fallait éviter le pire. Mais le pire n’était pas en jeu à l’occasion des dernières élections législatives, le pire est déjà au pouvoir depuis longtemps. À vrai dire, il n’y avait aucun enjeu dans ces élections. C’était, nous l’avons dit, un non-évènement, une série de péripéties toutes entières contenues à l’intérieur du monde marchand.

Le véritable antagonisme est ailleurs. Et les représentants de la pseudo-gauche parlementaire n’en sont pas plus proches, et ne nous en rapprochent pas plus, que la droite ou l’extrême-droite. Pour rompre véritablement avec l’Etat libéral-capitaliste, il faudra les combattre tous, sans distinction, comme un seul et même ennemi. Cessons de considérer un camp comme plus proche de nous, de nos idées, et l’autre comme plus hostile. Nous ne devons instaurer qu’un seul et unique rapport d’hostilité total, absolu, envers l’ensemble des élites gouvernantes, quelle qu’elles soient. Notre conflictualité doit être aveugle au système de différentiation qui manifeste la querelle des oppresseurs et leurs désaccords superficiels sur les modalités de gestion de l’oppression socio-économique. Nous devons procéder à la simplification radicale des choses, à l’émergence d’une fracture unique de part et d’autre de laquelle il n’y a aura pas de réconciliation possible. 

Voilà le seul vrai antagonisme, que nous ne devons jamais perdre de vue : la rupture avec la totalité de l’ordre existant, sans nuances, sans négociation possible avec celles et ceux qui participent au spectacle que l’on nous vend comme une marchandise. Ne nous laissons pas distraire, mettons en œuvre les conditions d’une séparation intransigeante, celle qui nous maintient à distance de tout ce qu’il faudra détruire : le libéralisme, le capitalisme, donc aussi l’Etat – plus ancien encore que ces masques-là, qu’il a pris comme il en a pris d’autres au cours des siècles.

Cet antagonisme, par lequel le système est confronté à sa pleine et entière négation, a plusieurs noms et nous les acceptons tous. C’est la lutte des classes, à condition que l’on admette que le prolétariat ne soit plus seulement ouvrier mais englobe toutes les catégories opprimé.e.s, exploité.e.s et dominé.e.s. C’est la guerre sociale enfin déployée dans tous les secteurs de la société. C’est le combat du peuple contre ses ennemis. C’est, si vous y tenez, la contradiction principale, vers laquelle convergent nécessairement toutes les luttes. Peu importe le vocabulaire : ce qui compte est le partage clair, limpide, entre les partisans du système – tous les oppresseurs, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite citoyennistes et électoralistes – et les forces insurrectionnelles qui aspirent à les renverser en même temps que l’Etat.

Aucune « victoire » ne passe par l’intérieur du système. Nous autres, insurrectionnalistes, ne gagnerons jamais grâce à une élection et nous ne nous laisserons jamais distraire par le spectacle navrant de la concurrence entre les marchandises électorales, ce marché illusoire où les consommateurs paient en bulletins de vote leur soumission au pouvoir et leur confort moral.

Contre les droits libéraux

Mais enfin, nous dira-t-on, n’y avait-il tout de même pas, lors des dernières élections, en fonction du vainqueur, un enjeu en termes de progression ou de régression des droits ? N’est-t-on pas en pleine période de backlash illibéral un peu partout dans le monde, et n’était-ce pas dès lors égoïste de dénoncer l’élection et les électeur.rices alors que l’on pressentait que des minorités seraient impactées ? 

Ce chantage aux droits libéraux mérite qu’on s’y attarde un peu, tant il est crucial dans la façon dont certain.e.s camarades ont perdu de vue le véritable antagonisme et sont laissé.e.s happer par une logique d’assimilation au système libéral-capitaliste. 

Voter, donc, serait indispensable pour protéger les droits existants des minorités, ou pour empêcher qu’elles ne les perdent. Mais alors nous ne comprenons plus : ces droits seraient-ils un substitut à la lutte révolutionnaire ? Ou sinon, peut-être, une manière indirecte de mener progressivement à la rupture avec le régime ? Ils permettraient ainsi aux dominé.e.s de gagner la lutte contre ce qui les opprime… Non. Un tel monde n’existe pas. Les droits sont une machine à neutraliser les antagonismes et cette machine fonctionne par le triple mécanisme de l’assimilation, de la dépolitisation et de la marchandisation :     

Assimilation, car les droits que l’Etat libéral-capitaliste octroie aux opprimé.e.s ne visent qu’à les intégrer à l’ordre bourgeois et à les pousser à s’adapter au mode de vie docile et conservateur, calqué sur le modèle familial patriarcal, qui est le moteur de la reconduction et de la perpétuation de l’ordre existant. Les droits sont le vecteur du confort, du conformisme et de la soumission.

Dépolitisation, car en échange de ces droits les opprimé.e.s subissent une injonction à se taire, à cesser toute critique du système et à ne se mobiliser que dans le strict cadre des formes normées de la participation routinisée (vote, pétitions ineptes, engagement syndical ou associatif et dans le meilleur des cas manifestations ritualisées…). Faut-il rappeler que toute attaque contre le régime, donc tout positionnement en tant qu’ennemi réel de celui-ci, de part et d’autre de la véritable rupture antagoniste, produit immédiatement la remise en cause des droits et l’application d’une logique d’exception qui désigne toute forme d’extériorité comme une proclamation terroriste ? 

Marchandisation, enfin, car l’acquisition des droits permet de profiter des largesses consuméristes du système, d’accéder au marché, de jouir de ses biens et – faveur ultime – de voir sa propre culture et son mode de vie éventuellement eux-mêmes érigés en marchandises. C’est la récompense ultime : devenir soi-même un produit, une petite parcelle du spectacle – intégrer un monde qu’on ne veut évidemment plus détruire.

Tout cela est connu. Droit au mariage, droit à s’engager dans l’armée… Les queers insurrectionnalistes de Bash Back! nous ont mis en garde il y a plus de dix ans déjà contre les pièges de l’assimilationnisme libéral : pour les minorités racisées, féministes, LGBT, queers, comme pour le prolétariat ouvrier avant elles, la lutte pour les droits est un traquenard et une supercherie. C’est l’espoir de gagner quelques privilèges, d’embourgeoiser son existence, ce qui conduit à la normalisation sociale et à l’abandon de toute perspective révolutionnaire. Pire, quémander à l’État un peu plus d’égalité, c’est le conforter et le renforcer, c’est participer à l’extension du spectre de son contrôle juridique sur les populations, c’est s’inclure dans l’ordre légal et se laisser recouvrir de la puissance légiférante du système. Croyez-vous que vous arrachez vos droits à l’Etat ? Il vous les octroie de bonne grâce tant que vous vous soumettez.

Au sommet, le roi des droits : le droit de vote, évidemment. Peu importe combien de générations d’anarchistes – et surtout combien de générations d’anarcha-féministes – ont combattu ce droit comme une illusion, un leurre déployé par l’Etat libéral pour détourner les vocations révolutionnaires de leur but. Peu importe Emma Goldman et tant d’autres ! Oublions-les, marchons sur leurs cadavres. Nos camarades, si pressé.e.s d’enterrer en juin/juillet dernier leurs propres idéaux, ont renié en un geste, dans l’isoloir, tout un passé de lutte.

Nous disons pour notre part que les droits libéraux ne peuvent être ni réclamés, ni invoqués. Et cela implique aussi, d’ailleurs, de résister à la tentation d’en appeler à la justice étatique, à ses juges et à ses prisons. Car y céder c’est encore renforcer l’Etat, le soutenir et l’approuver, c’est contribuer activement et volontairement à consolider l’origine même de l’oppression raciste, sexiste, homophobe ou transphobe. Lutter contre l’oppression passe par la destruction du droit et la démolition des institutions qui le fondent. 
 
Si l’on regarde un peu en arrière, on voit à quel point cette question est historiquement décisive. Chaque lutte, chaque époque du prolétariat sous ses différentes incarnations (des ouvriers du XIXème siècle jusqu’aux minorités racisées ou aux minorités de genre actuelles) s’est vu offrir, après avoir constitué pendant un temps une menace subversive, une place au chaud dans le système libéral-capitaliste. Et à chaque génération certain.e.s ont cédé à l’Etat, jusqu’à en devenir parfois des piliers à force d’embourgeoisement et de soumission. À chaque fois, mettre un bulletin dans une urne, et croire qu’un camp au sein de l’élite, parce qu’il promet un peu plus de droits, ou leur préservation, peut contribuer à diminuer l’oppression, ont été l’expression la plus manifeste de ce renoncement réactionnaire.

Le vote comme collaborationnisme d’Etat

Voter n’est pas un acte anodin, ni une petite compromission. L’électeur accomplit un double geste d’intégration à l’État et de renforcement de celui-ci. C’est un acte de collaboration volontaire et la moindre des choses serait qu’il l’assume. 

Voter c’est s’intégrer à l’Etat  

Qu’est-ce que le « corps électoral », si ce n’est une institution étatique pleinement reconnue et identifiée (on est sur une liste, on a sa carte, on se déplace le jour prévu, dans le bureau de vote officiel…) de désignation de la portion des élites appelées à gouverner à un moment donné ? 

Tâchons d’éclaircir cela en nous délestant des illusions propres à la fiction démocratique. L’électorat n’est pas une entité extérieure à l’État, qui serait autonome vis-à-vis de lui et qui dans lequel on pourrait déceler une quelconque trace de souveraineté. Vous pensiez à la souveraineté populaire ? Mais quel.le anarchiste, quel.le révolutionnaire croit encore à cette fable ? Rien de tel n’existe dans les limites de l’État libéral-capitaliste. Celui-ci est tout entier bâti sur la neutralisation et l’exclusion de toute forme de mobilisation collective, populaire et égalitaire par laquelle des individus pourraient abolir la domination et décider, par un acte d’auto-détermination, de leurs conditions d’existence. Qu’on appelle cela « peuple » et « souveraineté populaire » n’a d’ailleurs aucune importance. L’important est que vous ne les trouverez nulle part à l’intérieur de l’ordre existant. Ni dans la rue, ni dans les isoloirs. Et pour cause : ce n’est que dans l’antagonisme véritable, dans l’action de négation et d’abolition totale du système que quelque chose ressemblant à une telle souveraineté survient. C’est seulement dans la lutte et la rupture, dans les interstices insurrectionnels et dans les gestes destructeurs, que l’on peut discerner l’expression d’une volonté libre et autonome. 
 
Mais si nulle volonté ne s’exprime donc dans l’isoloir, que reste-t-il alors à l’électorat ? Une simple fonction d’État, un rôle institutionnalisé parfaitement normé et intégré, qui entretient une relation d’interdépendance avec la fonction élective dont il est le moteur : électeur.rices et élu.e.s sont les deux faces d’une même pièce, les deux composantes d’un ensemble homogène et indissociable qui constitue le système de cogestion gouvernementale. Oui, l’électeur.rice, même lorsqu’iel se prétend anarchiste, est cogestionnaire de la domination. Une réalité que certains juristes bourgeois de la Troisième république avaient crûment décrite avant que le gaullisme ne recouvre tout cela de l’illusion démocratique bonapartiste.

Voter c’est renforcer l’Etat

Pire, non content de participer à sa propre domination, l’électeur.rice légitime par son vote l’existence même de l’État et la mise en ordre de l’espace social. Car l’élection est un rituel de maintenance du système qui vise exclusivement à en reproduire les mécanismes à l’infini au sein de la temporalité libérale fondée sur le rythme cyclique du calendrier électoral. 
 
Qu’on soit bien clair sur ce que cela signifie : chaque électeur.rice valide l’ensemble du système et doit assumer l’entière responsabilité de la politique du vainqueur, qu’iel légitime et qu’iel soutient du fait même du bulletin qu’iel a mis dans l’urne. Que ce soutien soit direct (si son candidat qui a gagné) ou indirect (en cas de défaite, si la marchandise politique qu’iel a consommée n’a pas pris la place d’une autre) n’a pas la moindre importance. L’acte de vote, dans sa dimension collective, dans l’autosatisfaction générale qu’il déploie, en tant que phénomène par lequel la société contemple et célèbre sa propre docilité, est toujours une manière d’acquiescer à l’ordre existant. Voilà pourquoi tout.es les électeur.rices de juin/juillet ont validé par avance tous les gouvernements à venir, quelle que soit leur composition. Voilà pourquoi iels ont approuvé par avance tous les ministres de l’Intérieur à venir. Et c’est bien de toi, camarade, que l’on parle ici : toi qui a voté, tu es responsable des répressions futures, des charges de CRS, des LBD et des matraques, tu soutiens les GAV et les CRA, tu soutiens les flics et tu les soutiendras encore quand ils tireront à vue. Tout cela est ton œuvre, tu as participé. Et si jamais l’Etat tue encore l’un.e de nous, tu devras assumer ta part de responsabilité. En votant, « camarade », tu as choisi ton camp.
 
Le plus étonnant est que cela puisse faire débat dans nos rangs. En écrivant Le Citoyennisme qui vient, nous avions l’impression de ne faire que répéter des arguments anciens : Elisée Reclus, Octave Mirbeau, Albert Libertad – dont les anarchistes ressortent la formidable attaque anti-électoraliste à chaque séquence électorale – et bien d’autres ont déjà dit tout cela, chacun à sa manière. Et aucun d’entre eux ne s’est contenté de critiquer les élections en épargnant ou en excusant celles et ceux qui y participent, en les considérant simplement comme de bon.nes camarades un peu égaré.e.s. Non : ils les ont insulté.e.s et méprisé.e.s, et ils ont eu raison de le faire. Ils leur ont réservé le même traitement qu’à leurs ennemi.e.s. 
 
Un exemple ? Toi qui as voté en juin/juillet 2024, voici ce que te dit Libertad : 

« Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité. » 
(Albert Libertad, Le criminel, c’est l’électeur !, 1906)
 

Notre radicalité a-t-elle tant régressé plus d’un siècle plus tard pour que ces mots froissent la sensibilité d’anarcho-électeur.rices en perdition ? Tant pis. Nous préfèrerons toujours Libertad à votre extrême-gauche parlementariste, à vos insoumis homophobes et transphobes, à vos socialistes islamophobes, tous ces oppresseurs que vous avez contribué à désigner en pleine fièvre électoraliste, lorsque vous avez cru que voter était un geste antifasciste grandiose.
 
L’anti-électoralisme n’a rien d’une posture folklorique ou désuète. Dans un climat militant où les fondements de l’anarchisme et de l’insurrectionnalisme se sont manifestement dilués dans le citoyennisme libéral ambiant, où des pseudo-révolutionnaires misent sur leurs petites parts de marché parlementaire, il nous apparait crucial de marteler cette évidence : tout électeur est un collabo.

Contre l’État, quel qu’il soit

Notre indifférence envers la séquence électorale de l’été 2024 ne vient pas seulement de la nocivité d’un vote destiné à départager la gauche et la droite du Capital. Elle vient aussi du fait qu’à nos yeux, tous les Etats se valent et qu’aucun, quel que soit le régime ou le programme des gouvernants, n’est meilleur qu’un autre  : quel que soit le contexte, quelle que soit la période, l’État est toujours une instance d’exploitation et d’oppression. Nous autres, insurrectionnalistes, combattons tous les Etats et nous moquons des différences subtiles et scolastiques que les intellectuels organiques de la bourgeoisie aiment à établir entre les différents types de régimes.

A notre grand étonnement, Ce fut l’argument le plus controversé du Citoyennisme qui vient. Dans la fièvre électoraliste de l’été dernier, tandis que la gauche jouait sur la peur du fascisme pour accroitre sa clientèle électorale, cet argument a heurté des camarades.
 
Soyons pédagogues, rafraichissons-leur la mémoire, d’abord avec Malatesta :    

« Les fascistes battent, incendient, tuent, violent toutes les libertés, piétinent la dignité des travailleurs de la manière la plus scandaleuse qui soit. Mais tout le mal que le fascisme a fait ces deux dernières années (…) est-il comparable au mal que l’État a fait tranquillement (….) pendant d’innombrables années, qu’il fait encore et qu’il fera aussi longtemps qu’il existera ? Même en laissant de côté le fait essentiel que l’État est le défenseur des privilèges et donc la cause du maintien du prolétariat dans les conditions de misère et d’abjection où il se trouve, et en ne parlant que des violences les plus voyantes, des violations de la liberté, des atteintes à la dignité, des souffrances physiques et morales infligées, des meurtres commis par l’État et par le fascisme, son enfant illégitime, lequel des deux est le plus coupable ? (…) Il me semble ridicule de demander à l’État de supprimer le fascisme, alors qu’il est bien connu que le fascisme est une création de la bourgeoisie et du gouvernement (…) et qu’il ne sera pas supprimé volontairement par le gouvernement tant qu’il ne se sentira pas assez fort pour s’en passer… en attendant de le ressusciter à nouveau lorsque le besoin s’en fera sentir ». 

(Errico Malatesta, « Il fascismo e la legalità », Umanità Nova, 14 mars 1922)

Puis avec Erich Mühsam, qui écrivit ce qui suit alors même qu’il subissait la persécution nazie : 

« Ce qui fait de l’État un État et ce qui rend tous les États identiques [est] le remplacement du lien immédiat entre les personnes par le transfert du pouvoir à certaines d’entre elles afin qu’elles puissent régner sur les autres. L’absence de pouvoir dans l’organisation sociale est le critère crucial de l’anarchie, ou, pour exprimer cette explication négative sous une forme positive : l’anarchisme ne lutte pas pour un certain type de pouvoir – il lutte pour l’autodétermination et l’autogestion humaines. Par « pouvoir », nous entendons toute prétention autoritaire à créer une division entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. La forme exacte du gouvernement n’a pas d’importance. La monarchie, la démocratie et la dictature ne sont que des formes différentes d’oppression centralisée des personnes. Elles établissent toutes des États. »

(Erich Mühsam, La société libérée de l’Etat : qu’est-ce que l’anarchisme communiste ?, 1933)

Voilà. L’Etat est l’ennemi principal, nous sommes d’accord avec Malatesta. La forme exacte de l’Etat (monarchie, démocratie, dictature, etc.) n’a pas d’importance, nous sommes d’accord avec Mühsam. Et si l’on s’accorde sur le fait que ces deux anarchistes savaient de quoi ils parlaient – sans doute un peu plus que les ex-camarades de Paris Luttes Infos qui nous ont censuré –, nous pouvons partir sur de bonnes bases pour mieux saisir les enjeux des élections législatives de juin/juillet 2024.

Tout Etat nait et se perpétue par la violence

Nous autres, insurrectionnalistes, aimons bien avoir une perspective historique plus large que la simple analyse du système libéral-capitaliste tel qu’il s’est mis en place à partir de la fin du XVIIIème siècle en Europe. Attention, cela ne veut pas dire que nous nous trompons d’ennemi : c’est bien ce système dont nous voulons aujourd’hui la destruction. Mais nous savons aussi que l’État et sa violence sont plus anciens. Nous savons tout ce que doit le capitalisme à l’oppression coloniale et à l’extermination massive des peuples colonisés au cours des siècles antérieurs, notamment en Amérique Latine. Et nous avons appris des anthropologues et des historien.ne.s combien la genèse de l’État, ses massacres, ses guerres, son esclavagisme et son impérialisme, est lointaine. Cela fait plusieurs millénaires que la catastrophe étatique a commencé, et avec elle – puisque c’est ce qui l’a constituée et l’a justifiée – la domination socio-économique, la distinction de genre et les hiérarchies racistes. Depuis lors, les régimes, les valeurs et les idées qui soutiennent l’État ne sont que les expressions secondaires et superficielles de sa violence première et de son but unique de maintien de la domination. Peu importe que vous ayez un empereur, un roi, un dictateur, voire un président ou un parlement élus, peu importe le nom qu’on donne à leurs esclaves, sujets ou citoyens : à travers les millénaires, les empires, les monarchies, les dictatures, les soi-disant « démocraties » ou les républiques n’ont été que les prête-noms de l’oppression fondamentale qui se tenait continuellement en arrière-plan, celle de l’État.
 
L’entrelacement politico-économique qu’est le système libéral-capitaliste est à la fois l’incarnation la plus récente de l’étatisme – son nouveau nom après tant d’autres dans l’histoire – et son apogée, sa formule la plus sophistiquée et la plus aboutie : la marchandisation du monde – la réduction de toute chose et de toute vie à sa valeur d’échange – et la dépolitisation libérale de la société sont la forme la plus terrible de l’impuissance humaine et de la séparation entre maîtres et esclaves.

Cette marchandisation et cette dépolitisation se caractérisent par la violence fondatrice qui se dissimule au cœur des marchandises fétichisées et de la tiède liberté octroyée aux citoyens. Derrière le marché, et derrière l’espace public libéral, derrière les biens de consommation, derrière les droits et les petits privilèges accordés à des consommateurs heureux, il y a une victoire. Celle de nos ennemis, remportée à grands coups de répression, d’assassinats, d’enferment et de surveillance généralisée. Dès leur naissance, le capitalisme (par le biais de l’accumulation primitive) et le libéralisme (par la coercition brutale exercée contre les forces contestataires) se sont appuyés sur une violence extrême pour exister. Que celle-ci ait disparu de l’horizon immédiat d’une partie des citoyens ensevelis sous les marchandises et les droits signifie uniquement que cette violence a quitté le centre des sociétés contemporaines pour être reléguée à leur périphérie. 

Ce mouvement de la violence du centre à la périphérie concerne tous les Etats. Tous, même les pires, ménagent des espaces où il fait bon vivre et les protègent par la terreur et le meurtre. Même dans l’Italie fasciste, dans l’Espagne de Franco, dans le Chili de Pinochet, en Argentine à l’époque du terrorisme d’Etat et des commandos de la mort, il y avait toujours une frange de la population qui vivait bien, confortablement, qui ne voyait rien, qui jouissait de l’ordre obtenu par le meurtre, l’enfermement ou l’exil, et qui soutenait le régime qui lui apportait l’opulence économique. 
 
Vous pensez que l’Etat français agit différemment ? Ou est-ce simplement parce que vous vivez dans la zone protégée et privilégiée qu’il a ménagée pour vous ? À la périphérie, dans les marges, dans les failles de l’ordre existant, la violence est bien là : aux frontières, dans les colonies, dans les prisons et les CRA, lorsque les flics éborgnent ou assassinent, dans le patriarcat et la culture du féminicide et du viol, dans la répression de la dissidence de genre, dans le racisme et l’islamophobie institutionnalisés… Sans oublier qu’aux portes de l’Europe, Frontex tue impunément. Il faut un sacré degré de contentement moral et de satiété consumériste pour penser que la violence a disparu. Elle est là, en permanence, activée plus ou moins discrètement contre celles et ceux que l’État identifie comme ses ennemis.  

Mais ça, nous militant.e.s, nous le savons ! Nous ne sommes pas aveugles, nous connaissons la réalité de la violence qui fonde et qui consolide les institutions. Nous savons que le fascisme – si l’on accepte de donner ce nom à cette violence d’Etat – n’a jamais tout à fait disparu, qu’il s’est retiré du centre, où les citoyens les plus dociles détournent le regard, mais qu’il continue à s’exercer au quotidien sur les ennemis du système libéral-capitaliste. Nous savons que cet État-là, le nôtre, est l’un des plus violents et des plus cruels qui soit, parce qu’il a atteint un degré de contrôle des populations, de surveillance, d’endoctrinement, de propagande et de puissance répressive – pensez à l’armement actuel des CRS et de la BRAV-M – inégalé dans l’histoire. Sous couvert de quelques libertés, les citoyens des prétendues démocraties contemporaines sont sans doute parmi les plus surveillés, contrôlés, déshumanisés et asservis que l’humanité ait connue, sans échappatoire possible puisque le marché et les caméras couvrent tout, tandis que les techniques d’intimidation et d’élimination de la contestation ont atteint un degré de sophistication ahurissant.

Le prix de votre confort

Mais peut-être estimez-vous qu’on vit tout de même mieux en France aujourd’hui que dans une dictature, qu’il ne faut pas exagérer ni dramatiser la situation et que nous aurions beaucoup à perdre d’une inflexion réactionnaire l’ordre républicain. Mais alors qu’entendez-vous par « vivre mieux », et qu’avons-nous à perdre de si précieux ? Votre confort consumériste et tous vos droits libéraux méritent-ils donc d’être protégés et choyés ? Vos petits accommodements avec l’Etat libéral-capitaliste vous auraient-ils rendu aveugles à l’extraordinaire impuissance qui est la vôtre, à la privation totale de véritable liberté que vous subissez, à votre avilissement, à la soumission qui vous est imposée et à la déshumanisation marchande qui vous aliène et qui imprègne chaque chose et chaque personne que vous croisez ? Quel degré d’embourgeoisement faut-il pour se satisfaire d’une telle existence ? Et comment peut-on oublier que chaque seconde de tranquillité dont vous jouissez est payé au prix du sang dans les marges de la société ? Vous n’êtes pas traqué.e.s au quotidien ni menacé.e.s par le pouvoir ? Pendant que vous survivez, d’autres le sont, d’autres meurent dans les prisons ou assassinés. 

Oui, pour nous tous les États se valent. Et penser que le nôtre, aujourd’hui, paré des atours du républicanisme, est somme toute un lieu où il fait bon vivre, revient à cracher à la figure de toutes les personnes que la république martyrise au quotidien, sur son territoire et dans les colonies. C’est se complaire à résider, comme disait Debord, « au centre tranquille du malheur », environné de « désolation et d’épouvante ». C’est renoncer à tout espoir d’autonomie, à toute capacité d’agir en vue d’un mode d’existence différent de la petite satisfaction matérielle et juridique qu’on daigne nous accorder en échange de notre silence. 

Dans ce cadre, que peut bien nous faire la prétendue « menace » de l’arrivée au pouvoir d’un énième parti gestionnaire de l’ordre existant, simple expression de la frange réactionnaire du capitalisme qui trépigne d’impatience en attendant de pouvoir utiliser la violence étatique au profit de ses intérêts sectoriels ? Rien. 

Nous combattons l’État sous toutes ses incarnations et nous n’avons que faire des micro-particularités qui peuvent affecter la répartition des postes internes à sa forme républicaine du moment. Nous le combattions avant, nous luttions déjà aux côtés des exploité.e.s et des opprimé.e.s, et nous continuerons. La violence était déjà là avant, et elle est encore là aujourd’hui. L’été dernier, à l’échelle de l’État français, il ne s’est rien passé et il ne pouvait rien se passer.
 
Et c’est normal : le propre du système libéral-capitaliste est qu’il ne s’y passe jamais rien. L’impuissance politique des individus est le critère fondamental qui lui permet de se perpétuer. Croire qu’on peut y vivre en paix, c’est déjà signaler son renoncement. Croire à ses belles fables – qu’il est le régime le plus ouvert, le plus libre, le plus accueillant – c’est démontrer son propre degré de capitulation. Nous, militant.e.s insurrectionnalistes, nous n’y croyons pas. Pas plus que nous ne croyons aux belles nomenclatures philosophiques qui classent les États à partir de leurs petites variations idéologiques et de leurs péripéties institutionnelles. Notre force, au contraire, est une force simplificatrice, qui ne perd pas de vue que dans la lutte contre la domination, là où il n’y a que deux camps en présence, ces nuances sont illusoires.

Et maintenant ?

Nous savons que nos camarades les plus lucides ont fait le même constat de leur côté, et nous savons que nous les retrouverons dans les luttes. Mais où sont-iels, celles et ceux qui nous disaient qu’une défaite de l’extrême-droite allait permettre de mieux s’organiser et se mobiliser ? Iels nous ont asséné cet argument jusqu’à plus soif, comme si la révolution était imminente et qu’il suffisait de quelques semaines ou de quelques mois de « répit » (comme l’a dit l’UCL dans un piteux communiqué appelant à voter) pour qu’elle soit enfin lancée… Où sont-iels tous.tes passées ? Nous sommes à l’automne 2024, et il n’y a plus personne. On se compte, comme d’habitude, sur les doigts de la main sur le terrain, dans les luttes et dans les cortèges de tête, et seuls quelques noyaux de résistance tels que les camarades de l’AG Antifa Paname – qu’on salue au passage – surnagent dans le marasme ambiant. C’est le même marasme que l’an passé, avant la fièvre électoraliste. Rien n’a changé. Les anarchistes et les révolutionnaires de salon qui appelaient à voter, ou qui nous faisaient la morale, simples rabatteur.ses de la gauche parlementaire, ont à nouveau disparu et se sont tus. Pendant ce temps, la violence d’Etat continue.

Avec le recul qui est le nôtre, nous connaissons bien le caractère cyclique du naufrage électoraliste auquel nous avons assisté : ce fut le cas à chaque fois que la gauche arriva au pouvoir, ou à chaque fois qu’il a fallu supporter le chantage au vote utile contre l’extrême-droite. Il est sans doute écrit quelque part que chaque génération de militant.e.s révolutionnaires connait son lot de renoncements et de trahisons. À chaque fois, des gens que l’on considérait comme des camarades se résignent à être étatisés, à n’être plus que des figurants indistincts à l’intérieur du régime, à cogérer leur propre asservissement en échange de quelques miettes de confort matériel et d’assimilation libérale. À chaque fois, iels brisent la solidarité dans la lutte qui constitue le communisme en actes. Comme nous l’écrivions déjà dans Le Citoyennisme qui vient, ce n’est pas si dramatique : après tout, cela nous permet, à chaque fois, de mieux distinguer nos amis de nos ennemis.

Des insurrectionnalistes
 

Source : joie et tension

* Voici les deux arguments que nous avons reçus de la part d’un seul modo à propos de ce texte, sans possibilité de répondre ni de discuter :

il relativise complètement le danger de l’extrême droite au pouvoir (par exemple « De notre point de vue, c’est le calme plat », ou alors « il n’y a aucune différence entre les types de régimes qui fonctionnent avec et pour l’État » - il y a quelques différences notables).qu’il appelle à ne pas voter/participer à l’État par l’élection ok, mais il attaque les camarades qui vont voter, jusqu’à les rendre responsables de la légitimité de l’État (« Toute personne qui vote se met au service de l’État et consent à soutenir sa logique d’oppression »)

Brochure format cahier Publié le 11/10/2024

le citoyennisme qui vient

Puisque dans le contexte de fièvre électoraliste actuelle, un certain nombre de camarades anarchistes, révolutionnaires, autonomes, etc. sont frappé.e.s de désorientation politique et stratégique, il nous a semblé qu’une clarification s’imposait.

L’électeur est un oppresseur

Depuis la dissolution de l’assemblée nationale se font entendre au sein de la gauche dite « radicale » les orchestres de la petite musique citoyenniste et électoraliste : la situation serait critique et il faudrait donc que chacun.e prenne ses responsabilités et s’en aille mettre docilement son bulletin dans l’urne. Voici que l’on subit à nouveau, comme en 2002, comme en 2017, comme en 2022, les éternelles injonctions à voter, à « faire barrage », à soutenir ou à rallier le Nouveau Front populaire pour empêcher l’extrême-droite ou le fascisme d’arriver au pouvoir. Et ces injonctions s’accompagnent immanquablement de la rhétorique culpabilisante habituelle : les abstentionnistes, toutes et celles et ceux qui refusent de jouer ce jeu-là, s’en mordront les doigts. Ils regretteront leur négligence coupable. Ils seront mortifiés et honteux, au soir du premier ou du second tour, quand le pire sera arrivé par leur faute. Etc. etc.

Nous n’avons que faire de cette petite musique. Ce chantage nous fait bien rire. Nous tiendrons bon sur nos principes. Nous ne voterons jamais et nous ne culpabiliserons jamais. Disons-le tout net : à nos yeux, il n’y a pas de crise politique en France aujourd’hui. De notre point de vue, c’est le calme plat. L’État se porte très bien, la République raciste et sécuritaire est en pleine forme et les péripéties superficielles propres à la compétition entre celles et ceux qui veulent conquérir une portion des institutions ne nous concernent pas. Cette lutte pathétique entre la gauche et la droite du Capital n’est pas notre problème. L’Ennemi est au pouvoir depuis longtemps déjà.

Nous sommes fatigué.e.s d’avoir à rappeler tout cela, c’est pourquoi nous ferons court. En trois points :

1. L’État ne connait que l’oppression

L’État n’est pas un outil neutre que l’on peut conquérir et utiliser pour impulser une politique prétendument différente. L’État ne connait que la domination et l’oppression, et toute tentative pour investir les institutions est une erreur stratégique grossière. L’État ne mène qu’à l’État. Il n’est jamais « juste », ni « bon ». Il doit être démoli de l’extérieur, point.

2. Peu importe le régime : tous les États se valent

Tous les régimes et tous les programmes qui s’appuient sur l’État se valent. Cet enseignement de l’anarchisme est l’un de nos acquis les plus précieux et nous devons continuer à le proclamer : il n’y a aucune différence entre les types de régimes qui fonctionnent avec et pour l’État. Distinguer démocratie et fascisme ne révèle que le confort de celles et ceux qui raisonnent au chaud, à l’abri de la violence quotidienne d’État, loin des matraques, des prisons et de la répression coloniale.

3. L’électeur est un oppresseur

Le vote est une fonction institutionnelle. Toute personne qui vote se met au service de l’État et consent à soutenir sa logique d’oppression. Le vote sert structurellement les intérêts et les privilèges de la bourgeoisie capitaliste. Il ne vise qu’à désigner les maîtres et les bourreaux au sein d’un système fondé sur l’exploitation, la domination de classe, le racisme et le patriarcat. Le vote est un geste de collaboration avec l’État et tout électeur est un oppresseur.

Alors à toutes celles et ceux parmi nos camarades qui vont se précipiter dans les bureaux de vote, et à toutes celles et ceux qui nous font la morale, nous rappelons donc ce fait essentiel : il n’y a pas d’anarchistes électeurs. Cela n’existe pas. C’est un oxymore absolu et une ligne de démarcation non-négociable : entre la révolution et l’oppression, il faut savoir choisir son camp.

D’ailleurs, ajoutons une fois pour toutes : nous ne sommes pas « abstentionnistes ». Nous ne nous définissons pas selon les critères de participation électorale à l’appareil d’État. Notre geste de refus n’est pas une abstention, c’est une libération. Ce sont les électeurs qui s’abstiennent. De faire la révolution, de mener la lutte dans la rue, de refuser de soutenir l’État, de résister véritablement à l’oppression.

Contre la police du cortège de tête

Dans la fièvre électoraliste ambiante, un étrange phénomène est apparu. Lors de la manifestation du 15 juin, le mot d’ordre semblait être « pas de vagues », « pas de casse ». Que ce soit la position des syndicats ou d’organisations rigides qui prétendent s’approprier la manifestation, passe encore : nous savons que nous avons des ennemis parmi la foule des manifestant.e.s et nous savons que la confrontation avec les SO et les pacificateur.ices est inévitable.

Mais voilà que le cortège de tête semble avoir généré sa propre police. Jusque dans ce lieu autrefois pleinement consacré aux expériences ou aux tentatives insurrectionnelles, à la démolition des symboles de l’État et du Capital ou à la confrontation directe avec les forces répressives, les bons citoyens, les braves gens de l’antifascisme de circonstance, se piquent à présent de faire respecter l’ordre.

Faut-il donc maintenant que nos cortèges soient infiltrés par les citoyennistes ? Faut-il supporter de lutter en trainant avec soi, comme des boulets, des gens qui iront bientôt voter et faire ainsi allégeance aux institutions ? Les mêmes, sans doute, qui poussent la transgression jusqu’à taguer des slogans en faveurs du vote ou du soutien au Nouveau Front populaire… Voici que l’acte de vandalisme est lui aussi absorbé par le citoyennisme. Quel degré d’aliénation et de soumission faut-il pour en arriver là ? On a même lu sur une banderole ce terrible aveu : « Sans la rue, pas de Front populaire ». Que faut-il comprendre ? Les révolutionnaires ne sont-ils maintenant que de simples supplétifs du carriérisme électoral ?

Là encore, nous sommes fatigué.e.s de le rappeler : le cortège de tête, même affaibli, même en déclin, doit demeurer le lieu où l’on s’affranchit des lois et de l’ordre, où l’on fait reculer, même fugacement, l’État, le Capital et les rôles serviles qu’ils nous imposent. C’est le lieu où les buts officiels de la manifestation s’estompent au profit du seul objectif de confrontation et d’intensification. Sauf dans des cas très exceptionnels, un cortège de tête combattif n’a que faire des motifs pour lesquels une poignée de syndicats dociles ou d’associations réformistes et/ou paternalistes ont appelé à manifester. Toute manifestation est une rampe de lancement potentielle pour des débordements et pour un saut qualitatif, rien de plus, rien de moins.

Alors voilà : toi le bon citoyen, toi qui t’offusques qu’il y ait un peu de casse ou un feu de poubelle lors d’une manifestation alors même que tu viens régulièrement dans le cortège de tête comme au spectacle, pour te rincer l’œil et te faire peur, toi qui viens faire la police, toi qui incarnes l’État au sein même de nos luttes, nous n’avons pas besoin de toi à nos côtés. Tu te dis révolutionnaire, radical, antifasciste, peut-être même anarchiste ? Tu n’es rien de tout cela. Organise ton propre cortège, à l’arrière, loin de nous, et ne viens pas nous faire la morale.

Chantage électoraliste, anarchistes et révolutionnaires d’isoloirs, flics du cortège de tête : la période est propice à tous les reniements, mais elle a le mérite de clarifier les positions des un.e.s et des autres. Nous saurons, dorénavant, à quoi nous en tenir.

Des insurrectionnalistes

Brochure format cahier Publié le 20/06/2024

#Citoyennisme #Etat

joie et tension

https://piaille.fr/@le_pere_peinard/113894092875265320

"Anarchistes et urnes : trahison ou simple soumission ?#Citoyennisme #Élections #AnarchismeVoter, c'est renforcer l'État qu'on prétend combattre. Un texte incendiaire démonte l'illusion démocratique et fustige ceux qui ont troqué la lutte pour un bulletin.Dans leur texte "Le Citoyennisme qui vient", les auteur·e·s ne prennent pas de pincettes : voter, même par stratégie, c'est se plier à l'État, in"

Le Père Peinard (@[email protected])

Anarchistes et urnes : trahison ou simple soumission ? #Citoyennisme #Élections #Anarchisme Voter, c'est renforcer l'État qu'on prétend combattre. Un texte incendiaire démonte l'illusion démocratique et fustige ceux qui ont troqué la lutte pour un bulletin. Dans leur texte "Le Citoyennisme qui vient", les auteur·e·s ne prennent pas de pincettes : voter, même par stratégie, c'est se plier à l'État, intégrer sa machine oppressive, et devenir complice de ses violences. Ils dénoncent une partie des anarchistes qui, en glissant leur bulletin dans l'urne... https://www.leperepeinard.com/breves/anarchistes-et-urnes-trahison-ou-simple-soumission/

Piaille

Anarchistes et urnes : trahison ou simple soumission ?

#Citoyennisme #Élections #Anarchisme

Voter, c'est renforcer l'État qu'on prétend combattre. Un texte incendiaire démonte l'illusion démocratique et fustige ceux qui ont troqué la lutte pour un bulletin.
Dans leur texte "Le Citoyennisme qui vient", les auteur·e·s ne prennent pas de pincettes : voter, même par stratégie, c'est se plier à l'État, intégrer sa machine oppressive, et devenir complice de ses violences. Ils dénoncent une partie des anarchistes qui, en glissant leur bulletin dans l'urne...

https://www.leperepeinard.com/breves/anarchistes-et-urnes-trahison-ou-simple-soumission/

Anarchistes et urnes : trahison ou simple soumission ? - Le Père Peinard

Voter, c'est renforcer l'État qu'on prétend combattre. Un texte incendiaire démonte l'illusion démocratique et fustige ceux qui ont troqué la lutte pour un

Le Père Peinard
#Citoyennisme, toujours... chanté par la fanfare La collectore


https://invidious.no-logs.com/watch?v=9I1HlRhk4Dg

TheChangebook

J'en profite pour (re)diffuser cette excellente brochure
A faire tourner, si vous le sentez ;-)


«  Si les citoyennistes peuvent parler de crise, c’est que l’État en a parlé d’abord. Depuis trente ans, la France est, paraît-il, en crise. Cette «  crise  », bien réelle au début, a bien plutôt été ensuite une façon de justifier l’exploitation. Aujourd’hui, c’est la «  reprise  » qui joue ce rôle, et les réformistes sont bien embêtés. Les voilà contraints de réajuster leur discours, toujours calqué sur celui de l’État, et ceux qui il y a six mois nous parlaient d’une crise mondiale généralisée nous parlent aujourd’hui de «  répartir les fruits de la croissance  ». Où est la cohérence ?

Où sont-ils donc, ces keynésiens antilibéraux, ces réformistes sans réformes, ces étatistes qui ne peuvent participer à un État, ces citoyennistes ?

La réponse est simple : ils sont dans une impasse.  »

https://infokiosques.net/spip.php
#citoyennisme #citoyen #citoyenneté #infokiosques #infokiosque
infokiosques.net

Perso, quand je vois poindre l'appel au #citoyennisme , je subodore l'embrouille
#impasseCitoyenniste
https://infokiosques.net/spip.php?article443

Le Numéro Zéro wrote the following post Sun, 03 Sep 2023 16:48:06 +0200 Démocratie participative ou poudre aux yeux ?

Alors que le gouvernement lance des consultations citoyennes dans le domaine de l’environnement, des questions peuvent être posées sur leurs réelles intentions et motivations. S’agit-il d’une démocratie participative ou de poudre aux yeux à la mode Convention Citoyenne pour le Climat ?
http://lenumerozero.info/Democratie-participative-ou-poudre-aux-yeux-6425
TheChangebook