#GRK0050 #Anarchisme #Histoire #DanielGUÉRIN
Ni Dieu ni MaĂźtre
Anthologie de l’anarchisme
Daniel Guérin (1970, 4 tomes, Maspero)
iBouquin:https://mega.nz/file/JdJhEZhb#Z4sDLNuIEN2HnwISxEnTMD1OLMz8eIlT8z7T3fZvCkM
Si t'as les moyens:
https://www.editionsladecouverte.fr/ni_dieu_ni_maitre-9782707166906

Avant-propos:
La prĂ©sente anthologie avait, Ă  l’origine, Ă©tĂ© entreprise avec mon concours, Ă  l’initiative des frĂšres Nataf, AndrĂ© et Georges, qui dirigeaient alors les Éditions de Delphes, disparues depuis. Le texte refondu, abrĂ©gĂ© mais Ă©galement augmentĂ©, qui est prĂ©sentĂ© aujourd’hui dans la « Petite Collection Maspero Â», est sensiblement diffĂ©rent de la premiĂšre Ă©dition : plus idĂ©ologique qu’historique et anecdotique, davantage assorti de prĂ©sentations, commentaires et notes, en un mot : plus didactique. J’en assume seul, cette fois, la responsabilitĂ©.
Au seuil de ce livre, une mise au point s’impose : pourquoi son titre : Ni Dieu ni MaĂźtre ?
Dans son ouvrage paru en 1957, Les IdĂ©es politiques et sociales d’Auguste Blanqui, Maurice Dommanget, dont on sait l’infatigable Ă©rudition, affirme, d’aprĂšs l’Histoire mondiale de l’anarchisme de Louis Louvet, que la formule serait l’adaptation d’un proverbe allemand du XVe siĂšcle, repris, Ă  l’acte I, scĂšne II d’une tragicomĂ©die de 1659 : Le Festin de Pierre ou L’AthĂ©e foudroyĂ©, de Devilliers, une sorte d’avant Dom Juan de MoliĂšre.
En 1870, au moment du plĂ©biscite impĂ©rial, un des plus jeunes disciples d’Auguste Blanqui, le Dr Susini, avait fait paraĂźtre une brochure intitulĂ©e : Plus de Dieu, plus de MaĂźtre.
Blanqui Ă  son tour, au soir de sa vie (1805-1881), fonda, en novembre 1880, un journal auquel il donna pour titre : Ni Dieu ni maĂźtre.
AprĂšs la mort du grand rĂ©volutionnaire, ajoute Dommanget, divers groupements et journaux s’emparĂšrent de la formule. Elle figura sur les murs de la Maison du Peuple, rue Ramey, Ă  Paris. Elle devint alors la devise du mouvement anarchiste dont, pourtant, l’inspiration Ă©tait si diffĂ©rente, sinon antinomique, de celle du blanquisme.
Comme on le verra au tome II, p. 149, de la prĂ©sente anthologie, Pierre Kropotkine, dans ses Paroles d’un rĂ©voltĂ© (1885) fit sienne la devise, en ces termes : « L’homme qui plus que tout autre fut l’incarnation de ce systĂšme de conspiration, l’homme qui paya par une vie en prison son dĂ©vouement Ă  ce systĂšme, lança Ă  la veille de sa mort ces mots qui sont tout un programme : Ni Dieu ni MaĂźtre ! Â»
AprĂšs l’attentat Ă  la bombe de l’anarchiste Auguste Vaillant contre la Chambre des dĂ©putĂ©s, le 9 dĂ©cembre 1893, le pouvoir bourgeois riposta en promulguant des lois dites « scĂ©lĂ©rates Â» rĂ©primant l’anarchisme et le rapporteur, Alexandre Flandin, lors de la discussion de ces textes lĂ©gislatifs, s’écria du haut de la tribune du Palais-Bourbon : « Les anarchistes s’efforcent de rĂ©aliser la devise : Ni Dieu ni MaĂźtre. Â»
En juillet 1896, les libertaires bordelais lancĂšrent un appel, dans lequel ils exaltaient « la beautĂ© de l’idĂ©e libertaire : Ni Dieu ni MaĂźtre ! Â» Et SĂ©bastien Faure, peu aprĂšs, de commenter dans Le Libertaire du 8-14 aoĂ»t de la mĂȘme annĂ©e : « La devise de Blanqui : Ni Dieu ni MaĂźtre ne peut ĂȘtre scindĂ©e, elle est Ă  accepter, tout entiĂšre
 Â»
Pendant la guerre de 1914-1918, nous dit encore Dommanget, SĂ©bastien Faure ressuscita la formule et, la paix revenue, la Jeunesse anarchiste qui se crĂ©a Ă  Paris prit, comme le fit connaĂźtre Le Libertaire du 25 juin 1919, le nom de Ni Dieu ni MaĂźtre.
Si la formule, Ă  l’origine, comme on le voit, n’appartenait pas aux seuls anarchistes, elle est devenue leur. D’oĂč le titre de cette anthologie.
L’ouvrage que l’on prĂ©sente ici est, en quelque sorte, le dossier, volumineux, d’un procĂšs en rĂ©habilitation. L’anarchisme, en effet, est victime d’un discrĂ©dit qu’il ne mĂ©rite pas.
D’une injustice qui se manifeste sous trois formes : Tout d’abord, ses diffamateurs soutiennent que l’anarchisme serait mort. Il n’aurait pas rĂ©sistĂ© aux grands tests rĂ©volutionnaires de notre temps : la RĂ©volution russe, la RĂ©volution espagnole. Il n’aurait plus sa place dans le monde moderne, caractĂ©risĂ© par la centralisation, les grandes unitĂ©s politiques et Ă©conomiques, le concept totalitaire. Il ne resterait aux anarchistes, selon l’expression de Victor-Serge, qu’à « rejoindre par la force des choses le marxisme rĂ©volutionnaire {1} Â».
Ensuite, ses dĂ©tracteurs, pour le mieux discrĂ©diter, proposent une vision tendancieuse de sa doctrine. L’anarchisme serait essentiellement individualiste, particulariste, rĂ©fractaire Ă  toute forme d’organisation. Il viserait au fractionnement, Ă  l’émiettement, au repli sur soi-mĂȘme de petites unitĂ©s locales d’administration et de production. Il serait inapte Ă  l’unitĂ©, Ă  la centralisation, Ă  la planification. Il aurait la nostalgie de l’« Ăąge d’or Â». Il tendrait Ă  ressusciter des formes pĂ©rimĂ©es de sociĂ©tĂ©. Il pĂ©cherait par un optimisme infantile ; son « idĂ©alisme Â» ne tiendrait pas compte des solides rĂ©alitĂ©s de l’infrastructure matĂ©rielle. Il serait incurablement petit-bourgeois ; il se situerait en dehors du mouvement de classe du prolĂ©tariat moderne. En un mot, il serait « rĂ©actionnaire Â».
Enfin, certains de ses commentateurs prennent soin de ne tirer de l’oubli, de ne livrer Ă  une tapageuse publicitĂ© que ses dĂ©viations, telles que le terrorisme, l’attentat individuel, la propagande par les explosifs. Un film rĂ©cent consacrĂ© Ă  « La Bande Ă  Bonnot Â», sous couleur de le faire revivre et de le remettre Ă  la mode, visait, en rĂ©alitĂ©, Ă  le discrĂ©diter.
Au fur et Ă  mesure que l’anarchisme, malgrĂ© une conspiration multiforme de la calomnie, de la falsification et du silence, Ă©merge aujourd’hui de l’ombre et que l’on dĂ©couvre l’audace, la clairvoyance, la validitĂ© de ses anticipations, un redoublement de haine et de mauvaise foi tente de s’acharner sur lui. On n’en veut donner pour exemple que le livre consacrĂ© par Jacques Duclos Ă  La PremiĂšre Internationale.
À en croire l’auteur, l’Internationale aurait Ă©tĂ©, dĂšs le dĂ©but, la chasse gardĂ©e de Marx, et ses opposants n’auraient Ă©tĂ© que des intrus. À longueur de pages, et sans jamais expliquer clairement l’enjeu de la lutte qui s’y est dĂ©roulĂ©e entre « autoritaires Â» et « libertaires Â» (le problĂšme de l’État), ni rĂ©vĂ©ler les procĂ©dĂ©s dĂ©loyaux mis en Ɠuvre par Marx contre ses adversaires de tendance, Duclos a multipliĂ© les injures contre les bakouniniens, traitĂ©s d’aventuriers, de provocateurs, d’élĂ©ments de sac et de corde. Il a Ă©tĂ© jusqu’à leur prĂȘter des comportements rĂ©actionnaires, au service des capitalistes.
Il a rejetĂ©, contre toute vĂ©ritĂ©, sur les seuls exclus bakouniniens la responsabilitĂ© de la scission perpĂ©trĂ©e par Marx et consorts, en 1872, au congrĂšs de La Haye, et il a dissimulĂ© au lecteur la dynamique survie de l’Internationale « anti-autoritaire Â», sous l’impulsion des bakouniniens, alors qu’aprĂšs le transfert du Conseil gĂ©nĂ©ral Ă  New York Marx avait perdu presque toutes ses troupes.
Mais les derniĂšres pages du livre ont trahi les raisons de cette partialitĂ© : lorsque Duclos Ă©crit bakouninien, il pense, en rĂ©alitĂ© : trotskyste. De mĂȘme, nous explique-t-il, dans une comparaison plutĂŽt forcĂ©e, que Marx avait eu Ă  dĂ©fendre l’unitĂ© de l’Internationale contre les « dĂ©sagrĂ©gateurs Â» et « aventuristes Â» bakouniniens, LĂ©nine et les partis communistes eurent Ă  combattre l’« aventurisme Â» des trotskystes.
Au moment mĂȘme oĂč Duclos commettait cette mauvaise action, c’est-Ă -dire Ă  l’occasion du centenaire de la fondation de l’Internationale, mais sur un plan moins grossier et d’apparence plus « scientifique Â», la meute des Ă©rudits marxistes – ou prĂ©tendus tels – de tout acabit se coalisait dans le sĂ©minaire de 1964 du Centre national de la recherche scientifique pour tomber Ă  bras raccourcis sur Bakounine et sur son spĂ©cialiste d’aujourd’hui, Arthur Lehning.
Dans le dossier que l’on prĂ©sente, les documents parlent d’eux-mĂȘmes. En rouvrant le procĂšs, on n’essaie pas seulement de rĂ©parer rĂ©trospectivement une injustice, ni de faire Ɠuvre de simple Ă©rudition. Il paraĂźt, en effet, que les idĂ©es constructives de l’anarchie sont toujours vivantes, qu’elles peuvent, Ă  condition d’ĂȘtre rĂ©examinĂ©es et passĂ©es au crible, aider la pensĂ©e socialiste contemporaine Ă  prendre un nouveau dĂ©part. Le prĂ©sent ouvrage ressortit donc tout autant au domaine de la connaissance qu’à celui de l’action.
Les textes que l’on a rassemblĂ©s Ă©taient ou inĂ©dits ou introuvables, ou maintenus dans l’ombre par une conspiration du silence. On les a choisis, soit en raison de leur raretĂ©, soit en raison de leur intĂ©rĂȘt : intĂ©rĂȘt double, provenant de la richesse de leur contenu ou de l’éclat exceptionnel de leur forme. Contrairement Ă  des travaux similaires, on n’a pas voulu se livrer Ă  un inventaire exhaustif de tous les Ă©crivains se rĂ©clamant de l’idĂ©e libertaire ; on n’a pas cru devoir distribuer des palmes Ă  chacun, sans exception ni omission. On a concentrĂ© l’attention sur les grands maĂźtres et nĂ©gligĂ© les Ă©pigones regardĂ©s comme secondaires. Ce premier tome traite de trois pionniers de l’anarchisme au XIXe siĂšcle : Stirner, Proudhon, Bakounine.

===========

GUÉRIN Daniel, EugĂšne, Edmond (1904 - 1988), historien, Ă©crivain ; militant communiste libertaire, anticolonialiste et du mouvement pour la libĂ©ration homosexuelle.

PersonnalitĂ© foisonnante et gĂ©nĂ©reuse, Daniel GuĂ©rin fut tout Ă  la fois Ă©crivain rĂ©volutionnaire, historien du mouvement ouvrier, militant anticolonialiste, apĂŽtre de l’émancipation homosexuelle, et un des principaux thĂ©oriciens contemporains du communisme libertaire. Par la variĂ©tĂ© et la qualitĂ© de sa production intellectuelle, son influence dĂ©passa les limites du mouvement libertaire.

ParallĂšlement aux combats politiques qui furent les siens, il manifesta cependant toujours un goĂ»t certain pour l’hĂ©tĂ©rodoxie, et prit souvent des positions qui dĂ©sorientaient ses camarades. En 1998, dans un hors-sĂ©rie d’Alternative libertaire, Patrice Spadoni se souvenait : " Il faut bien l’avouer, Daniel GuĂ©rin nous surprenait toujours par quelque trait de non dogmatisme. "

[https://maitron.fr/spip.php?article157370]

3.81 MB file on MEGA