J'ai 61 ans bientôt et je me souviens.
Je me souviens qu'en avril on se les pelait et qu'on pouvait encore skier dans les Alpes.
Je me souviens qu'en mai, on avait parfois des après-midis fabuleuses à 20 °C, de celles qui faisaient sortir tout le monde au jardin comme des taupes aveuglées par le soleil. Mais le plus souvent, c'était 13 °C, de la pluie, du vent, et des gens qui répétaient que « ça allait bien finir par se mettre ». Je me souviens d'être allée en petite montagne au mois de mai et d'avoir dormi grelottante, collée contre un radiateur comme un lichen à son rocher.
Je me souviens qu'en juin il commençait à faire bon traîner sous les arbres dans les cours d'école. On cherchait l'ombre parce qu'on était confortablement installés à 24 ou 25 °C, pas parce qu'on risquait la cuisson à basse température. Et pour se baigner dans l'Atlantique, il fallait soit une combinaison, soit un sacré courage, parce que 16 °C dans l'eau, c'était encore glagla sous les glaouis. On entrait dans l'océan centimètre par centimètre, en négociant avec chaque molécule. Les enfants ressortaient bleus comme des Schtroumpfs et mon père déclarait héroïquement : « Elle est bonne ! »
Je me souviens de siestes sous la couette au mois de juillet.
Je me souviens que lorsque les réfugiés espagnols de mon village, réfugiés depuis trente ans mais toujours convaincus qu'ils finiraient par rentrer, disaient qu'il faisait « un temps à ne mettre que les chiens et les Français dehors », on atteignait des températures proprement infernales comprises entre 28 et 31 °C.
Je me souviens qu'en août, baiser sur la plage après le coucher du soleil relevait de la passion la plus ardente, parce que, sans même parler du sable qui trouvait toujours le moyen de s'inviter dans des endroits improbables, il commençait à faire 12 °C dès la nuit tombante.
Je me souviens des nuits d'été où l'on fermait la fenêtre pour garder la chaleur de la journée.
Aujourd'hui, on l'ouvre pour vérifier si quelqu'un n'a pas laissé tourner un réacteur nucléaire dans le jardin. Alors oui, je sais. La mémoire embellit parfois les choses, les vieux racontent des bêtises et les souvenirs mentent.
Mais aujourd'hui, je ne dirais pas qu'il fait chaud.
Je dirais simplement que deux hobbits viennent de se pointer pour jeter un anneau d'or dans ma chambre. Et qu'à voir leurs têtes, ils ont déjà essayé la cuisine, le salon et la salle de bains avant de trouver la bonne montagne.
(Imaginales 2026, Photo de Damien Didier-Laurent, où j'achève enfin ma fusion avec un fauteuil voltaire )