Deux ombres ne peuvent véritablement se connaitre, elles se croisent, se côtoient puis se séparent. Il s'efface doucement et elle rend son corps évanescent au flot sombre, avant de l'oublier pour toujours.
Hors de la cité, cet être, quel qu'il fut, n'habitait plus la mémoire de personne. Elle l'a accompagné en silence dans ses dernières errances, tel un chat suivant un promeneur. Elle aussi attend sa dernière escorte.
Ce flot noir a faim d'impermanence. À contrario de l'inertie du vide dont il provient, le sang de Tiamat est vif et pulse d'une rage de tirer ce qui vit vers l'érosion et la disparition. Cette force n'est pas absente du monde naturel, mais on la trouve sous sa forme parfaite au sein de ce temple onirique.
La chair se désagrège dans le monde des hommes, mais l'âme et les souvenirs meurent ici dans cette rivière d'oubli. Dilués dans le torrent, ils alimentent la nuit et les songes des vivants.
L'ombre véritable est rare dans l'univers visible.
Yami, Tiamat, elle a connu bien des noms.
Même la plus faible des étoiles contribue à sa chasse dans le périmètre lumineux permettant la vie, loin de l'encre primordiale.
Renégats sous les astres, Tiamat et ses serviteurs n'ont d'autres choix que de se dissimuler dans des dédales minéraux percés dans les profondeurs des corps stellaires. Sa présence infuse dans les âmes et les songes des vivants, les appelant au retour au magma stérile.
Ils m'avaient prévenu. La nuit se cache au fond de la cité et le dédale forme ses racines noires. C'est une ombre d'encre, froide et malsaine, qui vous submerge et vous ronge de l'intérieur. Il n'est pas de torches et de lanternes dans la citadelle, seulement des puits de lumière et cette étrange lueur qui accompagne les corps selon leurs craintes. Si vous vous laissez submerger par la peur, les ténèbres viendront et vous dévoreront.
J'ai aimé et redouté bien des Animas là bas. Ombres menaçantes ou formes parfumées dont les souffles chauds et les mots délicats sont nés du magma de millions de désirs et de fantasmes.
Certaines m'ont agressé. D'autres se sont offertes à mes étreintes avant de disparaître au creux de mes bras. Bonnes ou mauvaises, elles sont toutes sœurs et tirées du fond de mon âme. Au réveil, elles ne sont plus. Aucune ne revient jamais. Elles sont aussi merveilleuses que leur perte est irrémédiable.
La nuit ne se couche jamais sur la citadelle, elle réside en ses murs. Le jour n'en est pas un, car il n'est pas de soleil dans ce ciel blanc.
Monde onirique fait de souvenirs déformés, d'angoisses et de regrets, il y règne la lumière des songes, changeante et s'accordant aux émotions des spectres qu'elle accompagne.
Aube ou crépuscule, ce ciel d'une couleur indescriptible et que chacun a déjà vu en rêves est l'émanation de ce qui se trouve par delà l'écoulement du temps. Un ciel d'infini.
Qu'est-ce que tu vénères au juste, dans ce temple ancien empli de fantômes. Personne ne se souvient quel dieu ou quel roi se trouvait là, quand et pourquoi.
Pourtant, on entre toujours ici avec crainte et révérence, en respectant le silence comme s'il restait un risque de froisser quelque puissance sacrée que l'homme, visiblement, se doit de craindre.
Tout le monde est d'accord, personne ne questionne ce rite tacite: il faut se taire.
J'étais jeune la première fois que j'ai parcouru les coursives de la cité. Dédale de couloirs de pierre où se succèdent échoppes et grandes pièces sculptées où rodent les ombres.
La cité n'est pas silencieuse mais je n'ai pas le souvenir d'y avoir échangé avec ces silhouettes composant la foule.
Je n'ai parlé qu'aux Anima et Animus qui avaient décidé d'elles et d'eux même de venir me demander ce que je faisais ici.
Qu'aurais-je bien pu leur répondre ?
Tu voyais ce lieu en songes, tu te souviens ? Une citadelle immense ... récurrente, palpable ... les visites se sont raréfiées, puis ont disparu. Pourquoi est-elle de retour après tant d'années ? Peuplée d'ombres menaçantes. Impossible de s'éveiller, à moins que tout n'ai été qu'un rêve jusqu'ici.