1 - Bois.
Indolente et paresseuse, elle étend ses feuilles au dessus de la canopée. Elle s'étire, gorgée de soleil, et plonge ses racines plus profondément sous l'écorce.
Nonchalante, elle creuse, s'enfouit, trouve la sève, et boit de tout son saoul.
Plus loin, une branche craque, assoiffée, s'écrase au sol.
Elle l'ignore. Après tout, celle sur laquelle elle s'enroule tient toujours, non ?
2 - Sinueux
Il emprunte des sentiers détournés, des chemins oubliés qui serpentent et s'effacent.
Ici, ses caresses frisonnent un arbre, là, il flétrit une pousse.
Sans cesse il chuchote, sifflote, envahit chaque instant, chaque soupire.
Entre ses mains les pensées frétillent, hésitent, se dédoublent et s'épuisent. Heureux, il reprend son errance, tête en l'air et le pas incertain.
3 - Mousse
Son manteau de mousse glisse sur sa clavicule
Ses lèvres s'ouvrent, son rire résonne sur ta peau
Tes armes s'écrasent (sans bruit ?) lorsque tu t'élances vers sa clairière
Déjà tu détaches ta cape, tes boucles. Rien d'autre au monde n'existe qu'elle (qui?)
Elle est là (non) elle est tienne (recule) tu tends la main (FUIS) pour la cueillir et
Ses dents cruelles happent ton bras déchirent ta peau broient tes os
Tu veux crier tu t'étouffes partout la mousse pousse
Partout la mousse pousse.
4 - Randonner
En rang d'oignons ils avancent
Pié-tine
É-crase
Dé-truit
Un grand sourire planqué sur les dents
Un air émerveillé quelle nature splendide
Sous leur pas un cadavre exquis.
5 - Branche
Le chemin se sépare, encore. Faire un nouveau choix, s'engager, continuer, coûte que coûte.
Pas de retour en arrière, pas de pause - ce serait lâche. On assume on avance gauche-droite et on recommence. On oublie la douleur on avance on avance
On serre les dents on accélère gauche-droite-gauche-droite on sait plus pourquoi comment où on marche on continue une nouvelle branche un nouveau choix les chemins pareils t'façon on avance.
Et tant pis pour le reste.
7 - Sentier
C'était une histoire contée pas à pas. Ici, un détour au pied d'un pommier, là, on contourne soigneusement un parterre fleuri.
On devine les décisions regrettées aux herbes qui réclament les souvenirs marqués dans le sol.
Seules les histoires répétées survivent, la forêt dévore le reste.
8 - Vert
En rouge les prêtres sanguins, royaux, dédaigneux, cruel dans la certitude de leur pouvoir.
En jaune leurs alliés, chevaliers perfides, paladins dévoyés, rictus figés et regards vides.
En face, les populations décimées, épuisées, effrayées, délavées et sans couleurs, braconniers, survivants sans égards pour les terres.
Enfin, en vert et contre tous, la forêt, dense, aux ronces acérées, bien décidée à survivre toutes ces barioles.
9 - Hululer
Il est seul, et il a peur. Il a froid, il est perdu. Il marche depuis trop longtemps, et depuis trop longtemps il appelle à l'aide - sans réponse.
Il reprend son cri, stridule, une série de bruits aigus emplissent l'air. Silence.
Il reprend sa marche - soudain l'écho, différent. Sa supplique, déformée, retournée : une réponse ! Son pas reprend du rythme, son coeur s'envole.
Son cri reprend, de joie cette fois ! La réponse est proche, c'est sûr, encore un appel et il y est. Il emplit ses poumons, hurle, et
La forêt tout entière l'entend s'interrompre. Le silence revient, enfin.
10 - Sève
L'arbre est creux. Sous son écorce file sa vie, pompe l'eau, descend le sucre.
L'arbre est beau, abrite les curieux, les amants, ceux qui fuient les eaux ou craignent les autres.
L'arbre est source. En son sein renaît la vie, reprend le souffle.
L'arbre se meurt. Gravé en lui, des lettres amoureuses, d'où suinte sa sève. Elle s'amoncelle et pourrit, attire champignons et maladie.
L'arbre dégoûte.
L'arbre tombe. La forêt l'entend, et se lamente.
11 - Canopée
Assise sur une branche, elle plonge ses pieds endoloris dans le vert céans. Au-dessus d'elle, les arbres tendent leur racines dans un ciel opaque.
Elle gémit de soulagement, les feuilles chaudes détendent ses jambes, et bien vite des insectes curieux lui chatouillent les orteils.
Elle s'étire, vérifie ses affaires - cordes, notes, rations, gourdes, cartes. Elle sait que cette fois, c'est la bonne, elle trouvera son lac d'étoile, et en ramènera une à la maison.
12 - Élaguer
C'est trop dur de continuer. C'est trop violent de marcher. On arrive plus à choisir, on arrive plus à se forcer.
On s'est écrasé à la dernière branche, nos larmes font des flaques, et le choix impérieux continue à hurler.
Alors on l'a coupé. Scouic, plus de choix. Plus qu'un moignon, plus de chemin pour avancer. Juste nous et les flaques, et ce soir, on se perd dans les étoiles.
13 - Lisière
Elle marchait entre les mondes, encore. Quelle joie, quelle peine, de voir tant et de faire si peu.
Affamée, seule, elle ne veut plus dévorer les rêves des autres. Elle voudrait le sien à elle, ne sait pas comment. Peut-être elle est cassée.
C'est long, la solitude. C'est dur de ne pas empoisonner les autres. Elle ne peut plus, ne veut plus porter sa rancoeur.
Alors peut-être, juste cette fois, elle s'arrête. Elle contemple un nouveau monde, et, retenant son souffle, saute à pieds joints dedans.
14 - Photosynthèse
Elle presse le soleil, récolte chaque goutte, nectar avide impatience dévoreuse
Plus loin plus grand encore, toujours ce miel brûlant dans sa gorge desséchée tant pis l'incendie dans ses tripes
Qu'importe la nuit proche, qu'importe le froid glacé qu'elle promet, n'existe que l'instant.
Ce soir, elle danse.
15 - Légendes
Les gens parlent, les gens disent
Qu'il ne faut pas rester sous la lune torve
Qu'il ne faut pas rire près des forêts
Qu'il faut se méfier des étrangers
Les gens parlent, les gens disent
Et quand ils dorment je me glisse dehors
Je souris aux nuages qui couvrent mes pas
Et doucement, j'enlace mon amour
Moqué, rejeté, son regard tordu et sa peau si douce
Ensemble cachés dans notre lit de mousse.
16 - Lichen
Lichen prend son temps. Croque le jour, pousse à peine, creuse la pierre, fait une pause.
Lichen s'étend, respire à deux. L'arrangement est simple, l'un travaille l'autre motive. L'un pompe, protège, apporte, l'autre profite, se prélasse, papote avec le soleil, et partage toute sa journée.
Les deux sont heureux, et lichen se fait vieux, que faire de mieux ?
17 - Lointaine
Lointaine, elle trône. Son regard plane sans un bruit, menace d'orage.
Impossible de l'oublier, impossible de l'ignorer : elle accroche les yeux, les cœurs, écorche la terre.
Sur sa cîme roulent les nuages, il faut vite l'apaiser. On presse les sacrifices, rentre le bétail. Ce soir, son verdict tombera.
Ce soir, on vit ou on meurt de ses grêles.
18 - Racine
En se promenant en forêt, elle avait trébuchée sur la racine du mal, et s'était écorchée le genou. Agacée, elle l'avait déterrée et enfermée dans un bocal, avant de le stocker en sécurité sur une étagère.
Depuis, tout va bien. Le monde est beau, les oiseaux chantent, les fleurs poussent et tout le monde s'aime.
Elle, elle boîte. La plaie de son genou s'est infectée, ça devient dur de marcher.
Un jour fatal, il cède, elle s'effondre, veut se rattraper, décroche l'étagère. Le bocal l'assomme et se brise.
La racine déjà s'enterre dans la chaire tendre.
19 - Humus
Tu te tiens à l'orée de la clairière. Tu as vu la mousse briser ton dernier compagnon. Enfin. "Compagnon". Tu es ce que tu as toujours été, même au sein d'un groupe, particulièrement au sein d'un groupe : seul, irrémédiablement seul.
"Approche" dit la mousse. "Je te dévorerai, et tu en aimeras chaque instant."
"Approche" dit l'humus, "et rejoins-nous. Croîs, vis, grouille avec nous."
"Approche" intime les taillis nombreux, "et décore de tes os nos sentiers sauvages."
"Approche, Et Deviens Nous" reprend la forêt en choeur, l'écho de ses mots résonnant sous ta peau.
Quelque chose se pose sous ton oeil, goûte tes larmes.
"Approche", murmure la guêpe, "et sois mienne".
20 - Coâsser
La roulotte cherche son chemin, avance doucement. Sur son bois, des symboles protègent, de son toit, des breloques pendent, accrochent les feuilles.
À l'intérieur, mille charmes et brevages, salves, baumes et herbes séchées, tout l'attirail d'une guérisseuse.
Entre ses mains, une pierre magique, pointant toujours la même direction.
Devant elle, une mare, sur un nénuphar, un batracien. La roulotte s'arrête, elle retient son souffle.
La grenouille côasse.
La caravane passe.
21 - Cabane
La cabane a pris feu.
Tous les rêves dedans, tous les rires des enfants, tout est parti en fumée.
On a fouillé du pied dans les cendres froides, sans rien trouver que de la nostalgie.
On aurait pu semer de l'espoir, demander de l'aide, trouver de nouveaux gens, reconstruire, en différent, en mieux, en pareil !
Mais on s'était fait une raison, et on s'est détourné. Bien peu de rêves poussent dans la raison.
22 - Brumeux
Les brumeux sortent à l'aube, roulent en banc hors des ruisseaux, dévorent le monde, effacent les souvenirs.
Il faut barricader sa porte, fermer ses volets, gare à ceux qui laissent traîner leurs songes.
Mais Maev connaît leur secret. Elle sait que, si on fabrique une poupée à son effigie
Si on y glisse son nom
Si on offre ce secret à une autre âme avant de partir
Alors les brumeux mangeront ton nom, ramèneront ton corps à la rivière, mais te laisseront émerger de l'onde, quand tu seras prêt, changé aux yeux du monde.
Aujourd'hui, Maev disparaît.
Demain, Rin vivra.
23 - Clairière
La clairière a disparu
J'ai dû trop faire tourner
Mes souvenirs bons marché
Les bois se sont refermés
Ont croqué mes envies
Ont refusé d'recracher
Prisonnière de l'orée
J'ai gratté sous la terre
Pour y plonger mes regrets
Un tilleul y a poussé
Un goût amer dans mon thé
