Rupture conventionnelle : 1e étape validée vers la réduction de la durée d'indemnisation des demandeurs d'emploi

Ce mercredi premier avril, le Sénat a adopté le projet de loi qui consiste à réduire la durée d’indemnisation de l’assurance-chômage pour les demandeurs d’emploi ayant bénéficié d’une rupture conventionnelle. L’objectif : augmenter le taux d’emploi et faciliter le retour au travail.

Capital.fr
Il est essentiel et urgent non seulement de se rappeler que le chômage est une assurance obligatoire, payée par les travailleurs sur leurs salaires ; mais aussi de le resituer dans une perspective historique.

Au XIXe siècle, l’État français tentait de fonder une « politique sans État », fondée sur le rôle de moralisation des classes travailleuses par le patronat, selon un modèle paternaliste. Le patron éduque et veille sur ses salarié·es comme un bon père de famille (au sens paternaliste).

À la surprise générale, ça ne marche pas. /s

On tente notamment de mettre en place des caisses d’épargne, auxquelles pourraient souscrire les bons pères de famille (au sens juridique), pour économiser ce qu’ils peuvent et mettre d’eux-mêmes leurs familles à l’abri du besoin.

Sauf que pour pouvoir économiser, il faut qu’il te reste quelque chose dans les mains après avoir mangé. OK, je parle de la ville de Florence avant la Révolution française (au XVIIIe siècle, donc à la toute fin du siècle précédent). Mais ça marche relativement mal.

Robert Castel :

Certes, il existe un libéralisme pur et dur qui regarde avec méfiance toute intervention, de quelque nature qu'elle soit, susceptible d'influer, si peu que ce soit, sur les lois du marché. Il a aussi ses porte-parole, tels Naville [82], Bastiat [83] ou Dunoyer [84]. S'ils ne sont pas aveugles à la misère, certains proclament haut et fort, dans la tradition de Malthus, qu'elle est un mal nécessaire et qu'à tout prendre elle est utile [85]. Il existe aussi des positions purement conservatrices. Ce sont celles de l'Église catholique en général, de la majorité des notables ruraux et de tous les nostalgiques de l'Ancien Régime. Pour ces conservateurs, si intervention en faveur des « pauvres » il doit y avoir, elle se réduit aux pratiques charitables traditionnelles sous la férule de l'Église et des Congrégations. Mais entre ces deux extrêmes se dessine une, ou plutôt des positions intermédiaires, formant une nébuleuse assez confuse, mais qui s'est finalement imposée. C'est de ce centre un peu mou qu'est sortie au XIXe siècle la première version moderne des politiques sociales [86].

http://pombo.free.fr/castel1995.pdf

Dunoyer :

Vous trouvez qu'elle est un mal hideux [la misère] ? Ajoutez qu'elle est un mal nécessaire. […] Il est bon qu'il y ait dans la société des lieux inférieurs où sont exposées à tomber les familles qui se conduisent mal.[…] La misère est ce redoutable enfer. […] Il ne sera peut-être donné qu'à la misère et aux salutaires horreurs dont elle marche escortée de nous conduire à l'intelligence et à la pratique des vertus les plus vraiment nécessaires au progrès de notre espèce et à son développement régulier. […] Elle offre un salutaire spectacle à toute la partie demeurée saine des classes les moins heureuses ; elle est faite pour les remplir d'un salutaire effroi ; elle les exhorte aux vertus difficiles dont elles ont besoin pour arriver à une condition meilleure.

Dans ce contexte de misère extrême, donc, les caisses d’épargne sont un échec.

Par la suite, Jean Jaurès s’opposera au financement de l’assurance-chômage avec nos impôts, car il ne voudra pas mettre les travailleur·euses dans une position de mendicité. Nous sommes en droit de percevoir le montant de nos cotisations, en tant que salarié·es.

Mais si l’on ne peut pas réduire le salaire net en-deçà d’un seuil minimal de survie, on peut rogner sur le salaire brut… En misant sur une prise de conscience devant le fait accompli.

Répétons-le bien : les salarié·es ne sont pas des mendiant·es, c’est la société. Nous en sommes à un stade orwellien où le travail deviendrait presque synonyme de mendicité. Arrêtons de travailler pendant 2 semaines et voyons qui viendra demander une rallonge.

Tous les objectifs avancés pour réduire l’assurance chômage sont critiquables de plein de manières différentes, mais Robert Castel fournit une excellente synthèse pour comprendre le monde dans lequel on vit, qui lui vaudra une médaille d’or du CNRS.
@oceane castel ma hantise, j'ai soigneusement évité de lire son turbo pavé de fou malade, et bah le travail hein, je comprendre travail (non)
@Elo Ah c’est un sacré morceau, j’ai mis trois ans pour le lire (avec mon addiction aux réseaux sociaux et mon déficit d’attention, je lisais le livre un paragraphe après l’autre). Mais je ne le regrette pas, sincèrement.